Ella vu, ella aimé

Chaque mercredi (ou presque), et puis les weekends, aussi, la sortie cinéma à ne pas rater.

« Waiter », fable politique servie sur un plateau

Publié le 25/07/2007 à 13h08



Waiter, de A. Van Warmerdam (Victor Arnolds/Graniet Film).

En seulement cinq films, Alex van Warmerdam s’est imposé comme l’un des maîtres du cinéma hollandais, inclassable, absurde et excentrique pour le plus grand plaisir du spectateur. Si l’on a fréquenté et aimé le travail provocateur du polémiste Théo van Gogh, assassiné en 2004 par Mohammed Bouyeri, alors on appréciera la manière habile et décalée dont use Warmerdam pour dire, dans son dernier film, la drôle d’espèce animale qu’est l’Homme.

« Un serveur est une image en soi, comme un restaurant, avec ses clients »

« Waiter “ brosse le portrait d’Edgar, cheveux poivre et sel, la cinquantaine bien entamée, serveur dans un restaurant miteux où viennent se sustenter des clients sinon sadiques du moins méprisants. Sa femme est malade, ses voisins menaçants et sa liaison extra-conjugale plutôt insatisfaisante : le duo terroriste qui occupe la maison mitoyenne à la sienne le contraint à héberger chez lui un mystérieux tueur à gages japonais (figure plutôt sympathique du film qui illustre l’importance accordée par le cinéaste aux protagonistes de second plan) ; la maîtresse Stella (incarnée avec brio par l’actrice Lynn Renée) finit par le séquestrer et le faire tabasser pour avoir été trop mal aimée ; pour finir, la femme dont Edgar tombe amoureux se révèle être en réalité l’officielle de son collègue et ami Walter.

Ce ‘ waiter’ (en anglais, ‘ celui qui attend’ ) a beau savoir qu’il est un personnage de fiction, il aimerait faire prendre un nouveau tournant à son quotidien maussade. Ainsi décide-t-il d’aller se plaindre auprès d’Hermann, l’écrivain qui lui a donné vie. Mais la vie est au-delà de la fiction. C’est donc à travers l’histoire d’un serveur, figure porteuse de tragique et de comique tout à la fois, que le réalisateur décide de traiter la quête du bonheur dans un monde difficile et de déclarer :

‘ Cela faisait longtemps que j’avais envie de faire quelque chose autour du personnage d’un serveur. Et j’avais très envie de jouer à nouveau. Quand j’ai eu l’idée d’un auteur écrivant la vie d’un serveur, cela m’a semblé évident ! Cette approche donnait tout d’un coup un sens à des idées folles, qui finissaient par trouver leur place. Quand je commence à penser à un film, je réfléchis souvent à la lumière, au type d’ambiance que je souhaite, aux couleurs. Un serveur est déjà une image en soi, tout comme un restaurant, avec ses clients. J’ai tout de suite été convaincu de la force de cet univers.’

Et nous avec, du coup. Car le cinéaste procède en expert dans la construction d’un univers insolite griffé ‘ Hollande’ qui rappelle artistement l’absurde et le surréalisme de Buñuel, et s’en démarque pour autant. Les dialogues, rares mais percutants, sont portés par des acteurs au diapason et disent justement la réalité, avec son lot de joies, d’injustices et d’aléas.

Atmosphère mi-cafardeuse mi-caustique et humour grinçant

Bien que le film tire par moments en longueur, son atmosphère toute particulière, mi-cafardeuse mi-caustique, tient le spectateur amusé en haleine. Le montage, subtil, alterne des plans étirés et enlevés, qui confère au film un rythme allant et divertissant. Quant aux lumières, volontairement ‘ ternes’ , de Tom Erisman, elles soulignent le côté sordide de ces ‘ petites vies’ qui nous sont contées, accusé là encore par la musique, discrète, subtile et efficace de Vincent van Warmerdam (le frère).

L’humour grinçant et l’incongruité des dialogues dérident, incontestablement, mais ne manquent pas de rappeler combien sont ‘ fragiles’ les rapports entre grand capitalisme et petite bourgeoisie, entre puissants maîtres et petits valets, entre acteur et auteur, aussi. La fable est politique, donc. D’où son intérêt.

Waiter, par Alex Van Warmerdam, avec Alex Van Warmerdam, Ariane Schluter, Jaap Spijkers, sortie le 25 juillet, durée : 1h37min.

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  • zorbeck
    • Posté à 21h46 le 25/07/2007
    • Internaute 9110

    Je n’aime pas les fables politiques et pourtant l’article me donne envie d’aller voir le film...

  • Ferdinand.Bardamu
    • Posté à 21h57 le 25/07/2007
    • Internaute 2975

    J’irai le voir. Merci pour cet article excellent.

  • Ella Marder
    Ella Marder
    Rue89
    • Posté à 23h27 le 25/07/2007
    • Internaute 2307
      Rue89

    Merci Zorbek, merci Ferdinand, pour ces commentaires qui me touchent, vraiment.
    Le film est intriguant, même s’il n’est pas incontournable ; quand vous l’aurez vu - si vous le voyez ! - n’hésitez pas à me dire.
    A bientôt
    Ella

  • Mr.Steph
    • Posté à 01h19 le 26/07/2007
    • Internaute 7765

    Je sors tout juste du film et alors que je rentre chez moi pour récuperer quelques infos sur mon p’tit site du soir, voilà que je tombe sur un article qui en parle !

    Alors moi aussi, je connais bien M. Van Warmerdam dont j’ai vu toute la filmographie (quel délice) et une fois de plus, ce soir, il m’a surpris ! Une fois n’est pas coutume, j’ai beaucoup rit (seul car j’ai rarement eu des salles hilares devant ses films) car je trouve qu’une fois le plus, il a le talent de mettre ses personnages dans les situations les plus invraisemblables.

    Invraisemblables, certes mais malgrès tout cohérentes. Ce que j’aime beaucoup (en plus de son esthetisme poussé et de sa troupe d’acteurs fantastiques), c’est que l’absurdité des situations se fonde toujours sur des comportements très réalistes. Ainsi, « l’homme-qui-rêve-d’aimer-une-femme-(Stella) -mais-continue-une-relation-peu-satisfaisante-avec-une-autre-(Victoria) -en-cas-d’echec-de-la-premiere » est une situation réaliste. Par contre, que ça découle d’un meurtre comandité par le héros au scénariste et que ça amène droit à un dialogue de 2 minutes avec un interphone qui pleure, c’est du grand comique !

    Et biensur, comme toujours, ce regard sur l’homme, la société, une approche politique et metaphysique du monde qui font que la legerté dépasse le divertissement mais devient, à mes yeux, l’outil necessaire pour une pensée positive et constructive de ce qui nous entoure.

  • Anonyme

    Bonjour Ella,

    Vous me donnez l’envie d’aller voir ce film. Je saurai ensuite, et peut-être en reparlerons-nous, s’il était normal que « Waiter », tel qu’il est ici présenté, me fasse autant penser au garçon de café de Sartre. Je me permets de copier ici un extrait qui fera comprendre de quoi je parle…

    « Si l’homme est ce qu’il est, la mauvaise foi est à tout jamais impossible et la franchise cesse d’être son idéal pour devenir son être ; mais l’homme est-il ce qu’il est et, d’une manière générale, comment peut-on être ce qu’on est, lorsqu’on est comme conscience d’être ? Si la franchise ou sincérité est une valeur universelle, il va de soi que sa maxime “il faut être ce qu’on est” ne sert pas uniquement de principe régulateur pour les jugements et les concepts par lesquels j’exprime ce que je suis. Elle pose non pas simplement un idéal du connaître mais un idéal d’être, elle nous propose une adéquation absolue de l’être avec lui-même comme prototype d’être. En ce sens il faut nous faire être ce que nous sommes. Mais que sommes-nous donc si nous avons l’obligation constante de nous faire être ce que nous sommes, si nous sommes sur le mode d’être du devoir être ce que nous sommes ? Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu’il rétablit perpétuellement d’un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s’applique à enchaîner ses mouvements comme s’ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes ; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café.

    L’Être et le Néant (1943),
    1ère partie, chap. II.

    à bientôt

    richard

  • Ella Marder
    Ella Marder
    Rue89
    • Posté à 23h34 le 26/07/2007
    • Internaute 2307
      Rue89

    Merci, Richard,d’avoir pris le temps de le recopier, ce très beau passage.
    Ca fait du bien de le relire quand on ne l’avait pas fait depuis un moment.
    Voyez le film, et dites-moi ; je suis curieuse de savoir ce que vous en penserez.
    A bientôt, donc,
    Ella

  • Ella Marder
    Ella Marder
    Rue89
    • Posté à 23h35 le 26/07/2007
    • Internaute 2307
      Rue89

    PS : « LE relire », c’est Sartre, bien sûr, et pas cet extrait, que je suis d’ailleurs heureuse de découvrir ce soir.

    • Anonyme répond à Ella Marder

      Bonjour Ella,

      Je ne manquerai pas de vous dire si l’existentialisme a à voir avec « Waiter », quand même, toujours, un peu…

      à bientôt

      richard

  • Anonyme

    ça faisait longtemps que j’attendais un nouveau film de Warmerdam.
    tellement longtemps, que j’attendais plus en fait.
    Je dirai pas que j’ai été vraiment déçu, mais un peu quand même.
    Je l’ai vu avec amis qui ne le connaissais pas, et j’aurais aimé qu’en sortant ils me disent : « putain c’était génial ! “
    Mais bon, pas de regrets non plus, le film est quand même pas mal (la chasse à sa maîtresse, en habit colonial et les 4 noirs déguisés en africain, restera gravé dans ma tête pendant très longtemps !)
    En tout cas, en lisant cet article, j’apprécie un peu plus ce film.
    merci

    PS : ça fait des années que je cherche à me procurer ‘La robe’ (De Jurk -1996). Si quelqu’un a une info là dessus, je lui serais reconnaissant à vie !

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