On va pas en faire un sondage

OpinionWay : les sondages pour l'Elysée ont un prix

Docteur Panel
Sondologue
Publié le 18/07/2009 à 10h25

L’Elysée a payé 392 228 euros pour des sondages OpinionWay parus dans Le Figaro et sur LCI. Une somme difficile à justifier.


« Bayrou talonne Sarkozy et Royal » (Alibaba0/Flickr).

Un rapport de la Cour des comptes publié ce jeudi indique que l’Elysée a versé 392 228 euros en 2008 pour des sondages OpinionWay parus dans Le Figaro et sur LCI. OpinionWay a rétorqué vendredi qu’il s’agissait d’une « prestation différente correspondant à des questions confidentielles » posées en plus des « questions financées par LCI et Le Figaro ».

Quand Ségolène Royal se plaignait des sondages d’OpinionWay, on avait de bonnes raisons de croire son avis quelque peu biaisé. Quand c’est la Cour des Comptes, forcément on dresse l’oreille. Près de 400 000 euros par an pour un sondage disponible gratuitement dans la presse. Mazette ! j’entends d’ici les grincements de dents jaloux des autres instituts, qui dans l’ensemble tirent le diable par la queue ces derniers temps. Bonne occasion d’analyser l’économie d’un sondage.

Les études par Internet, moins chères mais moins fiables ?

En attendant le travail d’un journaliste qui parviendrait (souhaitons-lui bonne chance !) à obtenir de quelques instituts un « porte-monnaie des sondages aux rayons x » sérieusement chiffré, livrons-nous ici à un exercice d’estimations en prenant pour exemple un baromètre hebdomadaire en ligne (comme le Politoscope d’OpinionWay).

Il faut savoir que l’interrogation par Internet a divisé le coût du recueil d’information par 3 ou 4. Au lieu de payer des enquêteurs à arpenter les rues et se heurter à des digicodes hermétiques et des habitants soupçonneux, au lieu d’appeler des milliers de gens au téléphone dont une écrasante majorité vous raccrochent au nez, il suffit avec Internet d’envoyer des mails à une base de données d’individus ayant accepté de répondre à des enquêtes, moyennant un dédommagement, le plus souvent en points de fidélité et autres bons cadeaux.

Ce qui pose d’énormes problèmes de représentativité, sporadiquement débattus mais finalement très minorés par les instituts. La plupart pratiquent ce type de sondages mais font le gros dos et profil bas quand le sujet revient : ils n’ont pas très envie d’en parler tant qu’ils n’ont pas trouvé de méthode pour, sans rien débourser, améliorer la valeur représentative des études par interrogation en ligne. Ça demande un peu de recherche, d’études (fondamentales) sur les études (appliquées)... Le cordonnier mal chaussé... je ne vous fais pas un dessin.

Les dirigeants d’OpinionWay ont adopté la stratégie opposée : ils sont d’énergiques défenseurs de l’idée que ces sondages sont aussi représentatifs que les autres et « évangélisent » le public sur ce thème dans de nombreuses tribunes. Et ils ne rencontrent guère de contradicteurs, car depuis cinquante ans les instituts de sondages ont ancré dans les esprits l’idée que pour être représentatif, il suffit d’avoir le bon nombre d’hommes et de femmes, de jeunes et de vieux, de chefs de famille ouvriers (au fait, c’est quoi un ouvrier en 2009 ? et un chef de famille ?), de Savoyards et de Bretons...

Mais le débat de la représentativité est vaste, et il touche directement à des questions profondes sur la démocratie. Le sujet mériterait d’ailleurs un vrai débat public sur cette question. Chiche.

Comment se calcule le prix d’un sondage ?

Assez digressé, revenons à nos triviales questions d’argent.

Le principal coût des enquêtes en ligne est donc la « maintenance » de cette base de données (enlever les doublons, les adresses périmées, recruter de nouveaux individus prêts à répondre, etc .), ainsi que la mise en ligne du questionnaire. Son traitement informatique est également devenu facile et peu coûteux.

Aujourd’hui, si vous demandez à un prestataire d’enquêtes en ligne de poser un questionnaire de 20 minutes à un échantillon d’un millier de personnes, rien que pour vous, pour une seule fois, il vous prendra 5 à 6000 euros, traitement informatique compris mais sans compter l’analyse, que vous ferez vous-même.

Une étude récurrente comme le Politoscope Figaro-LCI est certainement moins coûteuse, c’est tout l’avantage des choses (y compris intellectuelles) que l’on produit en série.

Après, il y a le travail des analystes et les coûts de structure. En général, les instituts ont un « taux de marge » de 50% environ, ce qui veut dire en clair que l’on peut estimer également à 5 ou 6000 euros le travail d’analyse sur notre exemple. Bref, un tel baromètre hebdomadaire coûte au grand maximum 500 000 euros par an. Il contient également chaque semaine des questions confidentielles, achetées « à la pièce » pas très cher (entre 600 et 2000 euros la question), ou encore des traitements statistiques spécifiques des questions du « tronc commun » : ça ne fait pas beaucoup de travail en plus, et c’est de la marge en plus, puisque les coûts fixes sont amortis par les principaux commanditaires.

Ce sont ces questions ou traitements complémentaires que l’institut OpinionWay invoque dans son communiqué en page d’accueil pour justifier la vente à l’Elysée d’un sondage disponible à l’œil dans la presse. Ce en quoi il a bien raison : il s’agit d’une vraie prestation, pas d’une vente fictive.

Une estimation large donne une somme moitié moindre

Ce qui fait tiquer ses confrères (et nos sages de la Cour des Comptes) c’est le montant. Là encore nous ne pouvons faire que des estimations : une journée de chargé d’études est facturée, tout compris (incluant salaire, charges sociales, frais de structure de l’entreprise, etc.), environ 800 euros. Mettons le double pour l’analyste expérimenté qui l’encadre. Et ajoutons encore -c’est large- 800 euros la journée de traitement informatique.

Chaque semaine, les petits traitements confidentiels comme ceux de l’Elysée coûtent donc, disons, une journée de travail de chargé d’études, une demi-journée de son chef (celui qui est payé le double) et une journée de traitement. Et allez, une fois par mois, le directeur du département politique vient en personne apporter son regard aiguisé, à 3000 euros la journée. Le coursier est offert, le café aussi. Admettons que les vendeurs d’OpinionWay soient plus convaincants que le commun des sondeurs. Mais à 392 000 euros, soit plus de 130 000 euros par an, ils sont beaucoup, beaucoup, beaucoup plus convaincants. Ça doit être ça qui énerve.

Et quand ça énerve le ton monte. Les grands mots sortent. L’honorable institut conclut son communiqué de home page (de ce 17 juillet) par cette menace adressée à la cantonade :

« Nous nous réservons enfin le droit d’engager des procédures à l’encontre de tous ceux qui exprimeraient des propos à caractère diffamatoire sur OpinionWay. »

Bienvenue dans le débat public.

Photo : « Bayrou talonne Sarkozy et Royal » (Alibaba0/Flickr).

► Précisé le 18/07/09 à 18h30 : comme signalé par Pixote dans les commentaires, selon Mediapart et Libération, le cabinet d’études qui a refacturé à l’Elysée les sondages OpinionWay en 2008 est Publifact, alors dirigé par le journaliste Patrick Buisson, proche de Nicolas Sarkozy.

Rectifié le 28/07/09 à 13h15, à la suite d’un mail d’internaute : correction de l’estimation annuelle de la facturation (130 000 euros au lieu de 150 000).

  • 36286 visites
  • 223 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • N.Ivanov
    N.Ivanov
    flamme de chambre
    • Posté à 11h10 le 18/07/2009
    • Internaute 31200
      flamme de chambre

    Est ce qu’il est possible que l’élysée aie confié son propre carnet d’adresses email pour réaliser ces sondages ?

  • comptebloqué 27 juillet 2009
    • Posté à 12h16 le 18/07/2009
    • Internaute 24906
      .

    Le décryptage d’Arrêt sur image est un délice :
    Le cabinet intermédiaire est dirigé par des amis de Sarkozy, la collusion est claire.
    Sarkzoy engraisse ses amis avec l’argent des contribuables en commandant des sondages à sa gloire.

    Lien

    Un point n’est pas éclairci par le rapport : quel cabinet joue ainsi les intermédiaires entre l’équipe présidentielle et les sondeurs ? Il n’est pas nommé, mais selon la Cour, il empoche 10 000 euros par mois au titre de son conseil auprès de la Présidence. Selon nos informations, deux entreprises semblent bien placées pour incarner ce fameux cabinet. Elles sont toutes deux dirigées par des proches de Nicolas Sarkozy, versés dans la pratique des sondages : GiacomettiPeron, montée par Pierre Giacometti fin 2007 lorsqu’il a quitté son poste de directeur général d’Ipsos, et Publi Fact, détenue en majorité par Patrick Buisson, directeur général de la chaîne Histoire (groupe TF1), et donc subordonné de Laurent Solly, ex-directeur adjoint de campagne du candidat Sarkozy.

  • Docteur Panel
    Docteur Panel répond à N.Ivanov
    Sondologue
    • Posté à 13h10 le 18/07/2009
    • Internaute 43290
      Sondologue

    Je ne suis pas dans les petits papiers de l’élysée, mais cela me semble rigoureusement impossible. Pour une raison simple, c’est que ça ne serait pas dans leur intérêt. Que les questions soient pensées, formulées, et les réponses analysées avec un penchant plus ou moins sciemment favorable pour le pouvoir est toujours possible (ce qui ne serait ni une exclusivité ni une première dans le cas qui nous occupe), mais ces sondages, tris complémentaires, questions etc. sont tout de même commandés pour informer l’elysée sur la « température » de l’opinion.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.