On va pas en faire un sondage

Et le prix du sondage le plus simpliste revient à...

Docteur Panel
Sondologue
Publié le 13/06/2010 à 08h08

Apéros Facebook, polices municipales armées, école privée, anonymat des blogueurs... Comment faire dire aux Français ce qu’on veut leur faire dire ? Ce qui rassemble les quatre sondages (de trois instituts différents) de notre présélection, c’est une même vision simplificatrice, une même tendance à ranger les « bonnes » opinions d’un côté, les « mauvaises » de l’autre, avec des partis pris méthodologiques perceptiblement plus favorables à un camp qu’à l’autre. Ceci, grâce à des biais de natures pourtant très différentes.

Quatre sondages qui tranchent de questions complexes avec un simplisme déconcertant, ça fait un bon début pour lancer le grand concours des Michu Awards.

Pour ceux qui ne la connaissent pas, Madame Michu c’est le nom affectueux (ou condescendant, c’est selon) qu’on donne au sondé de base. C’est un peu la soldate inconnue du sondage.

Le biais du cadavre fumant

Voici donc les nominés.

Commençons par ce que nous appellerons « le biais du cadavre fumant », ici couplé au biais du manichéisme primaire.

  • Sondage CSA, pour ou contre interdire les apéros Facebook après la mort du jeune Nantais (résultat 50% sont pour les interdire, 46% contre), ou comment dresser les Français les uns contre les autres, avec la complicité du Parisien qui titrait fin mai « Les apéros géants Facebook divisent les Français ». Nulle possibilité ici de choisir de les encadrer, ou d’y interdire l’alcool, ou d’autres possibilités « grises » quelque part entre le noir et le blanc.
  • Sondage CSA, pour ou contre des flingues pour la police de proximité (56% pour, 38% contre) suite à l’assassinat de la jeune Aurélie Fouquet. Pareil, pas de nuance possible dans la réponse.

Oui je sais, ça fait deux fois CSA. Il faut dire que l’institut concourt sérieusement pour le Michu d’honneur pour l’ensemble de son œuvre -surtout si on y ajoute les sondages sur les misères privées des personnes publiques- :

  • « Fallait-il parler de de l’alcoolisme Johnny  ? » ;
  • plus ancien, « Dati fille-mère, est-ce choquant, ou bien terriblement fashion ? »...

Les formulations sont légèrement transformées : aujourd’hui c’est spectacle, vous me pardonnerez cette liberté prise avec la rigueur sondagière qui s’impose habituellement).

De fait, l’institut doit avoir son télex branché sur l’institut médico-légal. Dès qu’un cadavre entre à la morgue, un sondage sort de chez CSA. Et dans la foulée, une proposition de loi. C’est de la politique en flux tendu, zéro stock, directement du consommateur (de l’actualité) au producteur (des lois).

Entendons-nous bien : il ne s’agit évidemment pas de minimiser la portée de ces morts. Le débat sur ce qui peut fonder l’autorité de la police de proximité est légitime et nécessaire, comme sur ce qu’implique le changement d’échelle de la convivialité publique avec les réseaux sociaux, ou l’absence d’une responsabilité identifiable.

Juste de dire qu’un débat, ça suppose des discussions, des arguments développés par différentes personnes, qui ont étudié la chose de différents points de vue. Or un sondage - tellement binaire de surcroît - à chaud, quand la stupeur est encore à son comble, ne peut que fermer le débat au lieu de le nourrir.

La stupeur, ça rend stupide, comme son étymologie l’indique.

Passons maintenant au « biais de l’échantillon borgne »

Tant pis pour les accros du mobile, ou ceux dont le fixe ne sert plus qu’à, justement, leur abonnement Internet.

Notons qu’en l’occurrence, aucun des trois principaux modes (face-à-face, téléphone fixe ou Internet) pris seul, n’aurait été exempt de biais important au regard d’une telle question.

C’aurait été une bonne occasion de s’interroger sur l’opportunité de développer des méthodes multimodes, forcément compliquées mais qui sont probablement l’avenir de la représentativité, pour ceux que la représentativité intéresse encore.

Bon, sans aller jusqu’à une expérimentation aussi audacieuse, du moins aurait-il été intéressant de trier les résultats selon la pratique d’Internet.

Mais BVA laisse ce point aveugle : l’institut n’a pas jugé utile de divulguer la proportion d’internautes dans l’échantillon (pourtant le b-a-ba dans une telle étude !), ni de distinguer leur avis sur la question.

Le biais du sondeur « VRP de son client »

Le quatrième nominé -un sondage Ifop pour la Fondation pour l’école (privée s’entend) - vise la pole position dans la catégorie très disputée des sondages qui font là où le client leur dit de faire. Le caractère biaisé de ce sondage a déjà été démontré par le riverain Bernard Girard, qui parle en connaisseur des enjeux de l’éducation.

Chaussons pour notre part nos lunettes de sondologue et attardons-nous un instant sur le rôle de l’institut. Car enfin la Fondation pour l’école a bien le droit de demander ce qu’elle veut à qui elle veut, faire un sondage est à la portée de tout le monde.

Mais à partir du moment où l’institut oint ce sondage de sa caution « déontologique et scientifique » (les deux principes revendiqués en en-tête de la plupart des sondages publiés de l’Ifop), peut-il honnêtement poser une question comme celle-ci ?

« Question : Le directeur d’un établissement scolaire doit-il avoir la possibilité de recruter son équipe de professeurs par rapport à un projet éducatif bien défini pour disposer d’une équipe professorale soudée autour d’objectifs partagés par tous ? »

Rappelons juste deux règles déontologiques et scientifiques de base :

  • Il faut exprimer une seule idée par question, faute de quoi on ne sait pas à quoi les gens adhèrent.
  • Une question doit être neutre, autrement dit formulée de telle sorte que toutes les réponses possibles soient également honorables.

Saluons ici l’exploit de l’Ifop qui arrive à trouver 19% d’individus prêts à défendre un projet éducatif qui serait mal défini, pour une équipe professorale divisée, autour d’objectifs que personne ne partage.

Encore plus fortes, les deux questions suivantes nous plongent dans un monde merveilleux où l’Etat paye tout et le privé (qui jamais ne se présente comme tel dans l’étude ni dans le nom de la Fondation, d’ailleurs) fait tout :

« Diriez-vous qu’aujourd’hui en France, seules les familles plutôt aisées ont la possibilité effective de choisir l’école dans laquelle leur enfant sera scolarisé ? »

Et tout de suite après :

« Souhaiteriez-vous que l’État mette en place un système pour permettre à chaque famille de financer la scolarité de ses enfants, quel que soit l’établissement choisi ? (Ce système pourrait être un bon scolaire, un ticket scolaire, un chèque éducation, ou un crédit d’impôt) ».

Résultat : plébiscite et ovation.

Faites l’exercice mental de remplacer la scolarité par « les voyages exotiques » ou « les bons restaurants » dans les questions ci-dessus, et imaginez les réponses.

Avant de procéder au vote du Michu Award, aidez-nous à étoffer notre échantillon de nominés.

Envoyez en commentaire vos liens vers les sondages candidats aux Michu Awards.

Attention : comme nos quatre premiers candidats, le sondage doit se vautrer avec délectation dans au moins deux de ces biais :

  • exploiter l’émotion du moment,
  • proposer des réponses binaires et manichéennes,
  • faire l’impasse sur l’information essentielle,
  • donner des informations contextuelles orientées,
  • présenter des argumentaires commerciaux en guise de questions, sans proposer d’argument opposé crédible ou légitime,

Nous vous les proposerons au vote dans une semaine, verdict dans quinze jours !

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  • karlsquell
    karlsquell
    légèrement décalé
    • Posté à 09h04 le 13/06/2010
    • Internaute 82948
      légèrement décalé

    Exemple de sondage.

    « Pensez vous que l’équipe de France de Football, incapable de marquer depuis la nuit des temps, même à 10 contre 11, entrainée par un incapable, soit capable d’aller en finale de la coupe du monde, face à des adversaires déterminés qui allient efficacité et jeu collectif » ?

    Répondez par OUI ou par NON.

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 09h27 le 13/06/2010
    • Internaute 82025
      non connue

    Le dernier sondage IFOP sur l’opinion des Français sur la réforme des Retraites est un modèle du genre :
    Lien

    Déjà, les choix de solutions sont limités à :
    - Allonger la durée de cotisation
    - Compléter le système de retraites par répartition au moyen de fonds de pension
    - Reculer l’âge du départ à la retraite au-delà de 60 ans
    - Augmenter les cotisations sociales
    - Diminuer le niveau des retraites

    Le thème était donc : quelle réforme de droite voulez-vous ?

    Mais l’analyse est un bijou. Extrait :
    « Comme pour illustrer ce dernier enseignement, 78% des proches de la majorité estiment que ce seuil légal à 60 ans constitue un symbole qui ne veut plus dire grand-chose, contre seulement 22% jugeant qu’il s’agit d’un véritable acquis social. Le jugement est nettement plus partagé parmi l’ensemble des Français. Pour autant, enseignement majeur de cette enquête, au lendemain de la journée de mobilisation une courte majorité (53%) estime qu’il s’agit d’un symbole qui ne veut plus dire grand-chose. »

    Alors que juste avant on peut lire :
    « les 65 ans et plus apparaissent comme étant les principaux soutiens d’un recul de l’âge de la retraite ou d’un allongement de la durée de cotisation (20 points de plus que la moyenne des Français). »

    Merci, Laurence Parisot..

  • 3880
    3880 répond à Bluedjinn1
    ancien étudiant, nouvel employé (...)
    • Posté à 09h32 le 13/06/2010
    • Internaute 3880
      ancien étudiant, nouvel employé (...)

    France inter, avec son émission Service Public, à des super sondages aussi ! ! ! ! Cet semaine :
     » Les tarifs de la SNCF, vous paraissent-ils lisibles ? « 
    actuellement c’est un 80,8% qui disent NOON ! ! ! !
    Je ne sais pas comment ils arrivent à avoir les 13,4% qui trouve les tarif lisible... peux être les cheminots, ou les militaires qui ne pays que les réservations, a quelques choses près ! ! !

  • ashitaka7
    ashitaka7
    Seriousement...
    • Posté à 09h33 le 13/06/2010
    • Internaute 109579
      Seriousement...

    Manque le sondage deux réponses mono réponse, exemple :

    Êtes vous pour ou contre plus de sanction contre les pirates ?

    Pour : Les gens sont pour hadopi 2
    Contre : Les gens sont pour hadopi 1

    Vous sentez vous en sécurité ?

    Oui : continuons la politique actuelle efficace
    Non : continuons la politique actuelle pour qu’elle soit efficace.

  • christobal0094
    christobal0094 répond à A déménagé le 02-02-2012-2
    citoyen du monde
    • Posté à 10h04 le 13/06/2010
    • Internaute 77671
      citoyen du monde

    Bonjour,

    dans un passe lointain j’ai fait parti du milieu sondagier.
    le marche se divisait entre Sofres et Ifop avec Secodip pour les pannels.
    les sondes etaient demarches au porte a porte.

    avec l’abondance actuelle et les clefs d’immeuble numeriques la qualite c’est legerement degradee.

    mais les gros et grossiers biais, comme si bien illustres dans l’article, sont de toute eternite
    dans votre exemple il s’agit d’une question a priori, avec liste fermee, le minimum ethique et de poser comme derniere alternative la question : autre ?

    du sondage en terme d’ information on est passe au sondage evenement et la, le role des tam-tams mediatique avec gros titre oriente
    est de la pure manipulation : moutons de mon pays penser comme tout le monde.

    Bheeee

  • Guillemette Faure
    Guillemette Faure
    Journaliste
    • Posté à 10h20 le 13/06/2010
    • Internaute 34
      Journaliste

    Cher Docteur,
    Je suggère pour une nomination le sondage « si la Belgique éclatait, les Français accepteraient-ils la Wallonie ? »
    Il me semble qu’il répond au critère « réponse binaire et manichéenne », non ?
    Lien

  • Zunzun
    Zunzun
    Touche à tout
    • Posté à 11h58 le 13/06/2010
    • Internaute 100123
      Touche à tout

    Un sondage IPSOS pour la SCPP concernant Hadopi qui se pose là dans la catégorie « j’oriente les réponses » :

    Aujourd’hui un internaute qui télécharge illégalement de la musique sur internet risque une condamnation pénale pouvant aller jusqu’à 3 ans de prison et 300 000 euros d’amende. A la place, un nouveau projet de loi prévoit que l’internaute qui télécharge illégalement recevrait un avertissement par mail dans un premier temps puis un deuxième avertissement par lettre recommandée s’il continue. Enfin s’il persiste encore, il encourra une suspension temporaire de son abonnement Internet. Personnellement, êtes-vous tout à fait, plutôt, plutôt pas ou pas du tout favorable à ce projet de loi ?

    Dont la réponse a été évidemment interprétée en « 74% des sondés sont favorables à Hadopi ».

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