En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

Cinéma : les effets pervers de la concurrence entre les sorties

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 26/04/2008 à 21h23

C’est un rapport plutôt austère que celui qui a été remis par Anne Perrot (vice-présidente du Conseil de la concurrence) et Jean-Pierre Leclerc (conseiller d’Etat, très fin connaisseur du cinéma) sur la concurrence dans le secteur cinématographique.

Deux éléments poussent les entreprises à la concentration. Premièrement, le caractère prototypique des films, qui implique une prise de risque chaque fois renouvelée. Deuxièmement, le fait que les coûts de production sont essentiellement fixes : ils ne varient pas avec le nombre des entrées dans les salles.

C’est avec ces éléments en tête qu’il faut interpréter les nouvelles formes de concurrence qui sont en jeu dans le cinéma. Concurrence pour les sorties en salle, bien sûr, avec le bouleversement que constitue l’équipement en technologie numérique, et impact des nouveaux services comme la Video on demand (VOD).

11 films par semaine en 2006, contre 7 seulement dix ans plus tôt

Le rapport rappelle la situation structurelle de surproduction qui menace les équilibres économiques de la filière cinématographique. Trop de films en attente, un calendrier de sorties encombré, voilà deux éléments qui ont conduit à déplacer le pouvoir de marché du côté des exploitants qui détiennent la ressource rare : la salle.

589 films nouveaux sont sortis en 2006, soit 49 sorties par mois, 11 par semaine, contre 387 en 1996, soit 32 par mois, 7 par semaine. A cette croissance du nombre de films, a correspondu une augmentation considérable du nombre de copies : 37 000 en 1996, 79 000 en 2006, et bien sûr du nombre des écrans, mais dans une moindre mesure.

Faut-il alors réguler le nombre des copies qui arrivent dans les salles ? Non, nous dit-on, car cela irait à l’encontre de la liberté de création. Non, nous dit-on encore, parce que « la distribution d’un film sur plus de 800 ou 1 000 copies peut se justifier par la volonté de maximiser les recettes sur des films évènements ou familiaux susceptibles d’attirer un grand nombre de spectateurs ».

Les productions américaines projetés sur deux fois plus d’écrans que les films français

Les questions posées ont le mérite d’entrer en résonance avec l’actualité. Un exemple, « Bienvenue chez les Ch’tis », les inévitables Ch’tis. Le film a droit à 788 copies ! Une politique qui empêcherait la diffusion de ce film n’est guère souhaitable. Ce furent en leur temps « Les Bronzés 3 » ou « Camping » qui permirent d’obtenir d’excellents résultats pour le cinéma français.

Pourtant, les inégalités d’exposition sont impressionnantes. En moyenne, les films américains ont droit à plus de deux fois plus de copies que les films français, lesquels ont eux-mêmes droit à un peu moins de deux fois plus de copies que les films étrangers non américains.

Or, les chances pour un film d’atteindre un niveau important d’entrées sont très fortement déterminées par le nombre de copies au moment de sa sortie. A sortie discrète, niveau d’entrées minimal. La règle ne souffre que très peu d’exceptions.

Sur ce point, le rapport Perrot-Leclerc suggère des incitations financières pour les exploitants qui diffusent des films difficiles, et pour les distributeurs qui les promeuvent. Le rapport préconise aussi le renforcement des capacités financières des distributeurs, qui pourraient être intéressés non seulement sur les recettes en salles mais aussi sur les exploitations dérivées (DVD, VOD, télévision), ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Une « chronologie des médias » trop rigide

Il y a bien d’autres questions abordées dans ce rapport d’une richesse remarquable. J’aimerais en une, qui concerne la chronologie des médias. On entend par là les délais obligatoires de diffusion des films selon les supports, depuis la salle, jusqu’à la Vod.

Le rapport souhaite raccourcir ces délais, mais sans toucher au principe. Sans doute trop prudent, il se refuse à ouvrir une brèche vers des négociations individuelles entre les ayants droit et les différents diffuseurs de services, pour déterminer la chronologie la plus appropriée à chaque film.

Or, si la réception par le marché de certains films justifie une longue exploitation en salles, très distante de la VOD, pour d’autres films, la chronologie des médias constitue une perte en termes d’exploitation et d’accès pour le public. Pour cette révision d’une réglementation qui se périme chaque fois qu’apparaît un nouveau support, il faudra patienter encore…

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  • ringold
    • Posté à 02h19 le 27/04/2008
    • Internaute 30008

    Ce qu’on oublie généralement de souligner dans ce type de rapport et d’analyse, ce sont ces salles (en majorité les multiplexes) qui le week-end notamment consacrent deux, trois, quatre, cinq, six… salles au même film, déprogrammant sauvagement les autres films à l’affiche de ces salles au profit du film au succès en cours. Danny Boon en sait quelque chose… ou peut-être pas…

  • léo solo
    • Posté à 11h11 le 27/04/2008
    • Internaute 2483

    Traité de Lisbonne :

    concurrence libre et non faussée.

    c’est la loi.

    • organe_dhonneur
      • Posté à 17h06 le 28/04/2008
      • Internaute 12689

      C’est un principe général non contraignant, pas une loi.

      Ensuite, la concurrence n’est justement pas du tout libre et non faussée dans le marché des salles de cinéma en France aujourd’hui. Interdiction de la VO en province, oligopole des distributeurs, des possesseurs de salle et des canaux de publicité. Tout renforce au contraire les producteurs/distributeurs (d’où les bouses françaises style Bronzés/Disco) - à commencer par l’inique exception française qui est un blanc-seing à Gaumont, Pathé et Canal Plus pour s’arroser de subventions et financer leur réseau de salles.

      Et vous, vous proposeriez quoi ? Une commission d’État qui sélectionnerait les films ? Un quota de films US « parce qu’ils sont américains » ? Ou, mieux, une obligation de 80% de films français « de qualité » ? Miam le cinéma, c’est certain.

      Allez au cinéma soutenir les films que vous appréciez. C’est tout.

  • mmarvin
    • Posté à 12h24 le 27/04/2008
    • Internaute 19929

    De toute façon, au final c’est le public qui fait son choix.

    Et un film qui sort avec un nombre limité de copies peut toujours casser la baraque si le bouche à oreille est bon. Les étudiants en marketing peuvent toujours s’accrocher pour trouver une méthode publicitaire plus efficace...

  • NuklearCocroach
    NuklearCocroach
    ex GeneralSubverciòn
    • Posté à 19h17 le 27/04/2008
    • Internaute 36938
      ex GeneralSubverciòn

    Le public choisit la solution la plus pratique et parfois même la moins chère,le p2p entre autres désagrège tout notion de délai.les films étant souvent disponibles sur les réseaux avant de l’être dans les salles,les statistiques en question ne veulent pas dire grand chose sinon que les propriétaires de cinémas,les producteur et distributeurs ont du souci à se faire...en même temps,quand on voit le prix des places en salle,c’est pas franchement étonnant même si ça n’excuse rien.

  • Humain
    • Posté à 22h41 le 27/04/2008
    • Internaute 21387

    Attention Leo Solo...

    Sauf erreur....Dans le traité de Lisbonne pour lequel nous n’avons pas voté, les termes de « concurrence libre et non faussée ont été ôtés ». (Ce qui, je vous l’accorde, ne change rien au fond)

    Quand à « Bienvenue chez les Ch’tis », film adorable (c’est mon avis) il est de ceux qui ont eu la plus grande audience par copie.

    Par ailleurs, si nous sommes, en famille, allé voir ce film, ce n’est pas comme le souligne très justement le post de mmarvin en suivant les principes de marketing, mais en écoutant le « bouche à oreille »... Qui maintenant se diffuse aussi par mails.

    • léo solo
      léo solo répond à Humain
      • Posté à 14h13 le 29/04/2008
      • Internaute 2483

      La disparition de la formule « concurrence libre et non faussée » du TCE n’entraîne pas de changement dans l’orientation des politiques. Un article rappelle le primat d’une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre » et un protocole (même valeur que le traité) indique que « le marché intérieur comprend un système garantissant que la concurrence n’est pas faussée ».

  • RTR
    RTR
    galeriste à Paris
    • Posté à 18h44 le 30/04/2008
    • Internaute 40411
      galeriste à Paris

    Bonjour, si c’est possible, pouvez vous me contacter sur mon mail russiantearoomagency@gmail.com, j’ai quelques questions concernant vos livres. Merci d’avance. Bien cordialement. Liza Fetissova

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