En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

Les revues sont-elles encore au coeur de la vie intellectuelle ?

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 30/09/2008 à 12h49

Dans un rapport sur les revues françaises, la très regrettée Sophie Barluet se demandait si les revues ne sont plus aujourd’hui que d’obscurs objets de plaisir, ou si elles continuent de jouer, comme elles l’ont fait de longue date, un rôle déterminant dans la vie artistique, intellectuelle et scientifique.

Les grandes revues, Commentaire, Le Débat, Esprit, La Revue des deux Mondes, Etudes, et bien d’autres, ont en effet alimenté le débat d’idées ; elles ont irrigué notre vie littéraire, contribué à la production et à la circulation des savoirs. Certaines ont été - et sont encore - des lieux de militantisme.

Sont-elles encore au cœur de la vie intellectuelle ? Sans nul doute, mais en affrontant de nouvelles concurrences, celle des revues en ligne notamment. Leur position ne peut qu’évoluer, prises comme elles le sont entre le livre et la presse, tous deux bousculés non seulement par l’intrusion du numérique dans le champ de l’écrit, mais encore par la migration des pratiques culturelles vers des modes de consommation hybrides, plus centrés sur la consultation, sur la lecture partielle ou séquentielle. Cela peut être une chance de tirer leur épingle du jeu, ou au contraire l’objet d’une perte d’identité.

La mémoire des revues est essentielle ; elle raconte nos temps agités, elle permet de bâtir une archéologie des savoirs, elle aide à penser le présent. Je comptais, en ces temps dits de rentrée littéraire, évoquer quelque essai ou quelque nouveau roman, mais l’actualité est aussi, justement, celle de la sortie du CDRom de la revue Esprit.

Rendez-vous compte : 75 ans de la revue (depuis la création en 1932, et jusqu’en 2006), 753 numéros, plus de 32 000 articles. Certains trouveront le choix du CDRom un peu désuet, notant qu’il est peut-être plus commode de tout trouver sur un site.

Mais je crois l’initiative intéressante à plus d’un titre. Elle bâtit un trait d’union entre la possession physique du support et la lecture : 150 000 pages sur un simple disque, qui propose un condensé d’histoire dans lequel on peut naviguer et que l’on range dans la bibliothèque des temps modernes, sans encombrement. Un CDRom qui est promesse de lectures et de découvertes, de flâneries et de recherches.

Les autres revues développent des projets un peu différents. La Revue des deux mondes, la plus ancienne, créée en 1829, nous permet de remonter le temps jusqu’en 1991. Elle procède à une numérisation et met les numéros progressivement sur son site, la consultation étant payante à l’unité. Le Débat et Commentaire n’ont pas fait d’opération équivalente à celle d’Esprit. Le précurseur en la matière était la revue Europe qui a réuni tous ses numéros parus entre 1923-2000.

Les pouvoirs publics, en l’occurrence le CNL (Centre national du Livre), ont toujours soutenu la vie des revues. Il n’en demeure pas moins que les revues sont fragiles. Selon le rapport Barluet, les grandes revues parviennent à des tirages de l’ordre de 10000 exemplaires, les petites revues diffusent rarement au-delà de 750 exemplaires.

Les aides du CNL atteignent au total, pour toutes les revues, 1,5 million d’euros, une bien petite somme en regard des besoins. Les sommes ne peuvent être que chichement octroyées. Un exemple : le CNL a un peu aidé Esprit pour sa numérisation mais n’a pas reconduit sa subvention annuelle au motif que la revue n’est pas déficitaire. Une incitation à être mauvais gestionnaire !

Si d’autres soutiens peuvent provenir des dégrèvements sur le coût du transport postal, du taux réduit de TVA, des aides à la diffusion octroyées par le ministère des Affaires étrangères et des achats des bibliothèques, il n’en demeure pas moins que les revues, par leur engagement, leur liberté de ton, le recul qu’elles peuvent conserver par rapport à l’actualité immédiate doivent impérativement continuer d’être l’objet du soutien public.

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  • Spartel
    Spartel
    Sur son île
    • Posté à 18h58 le 30/09/2008
    • Internaute 30442
      Sur son île

    Les revues sont bien au coeur de la vie intellectuelle.
    Leur diversité est également un atout appréciable.
    Je regrette qu’elles n’aient pas pris dès le début, INTERNET au sérieux à la différence des revues américaines.
    Est-ce à cause de la faiblesse de leur tirage ?
    Est-ce aussi à cause de leur assise financière souvent fragile ?
    Vous citez Commentaire ; je peux regretter qu’avec Casanova, Commentaire ne soit devenu que le porte-parole de la doxa ambiante, sur tousles points de vue, économique, financier, stratégique et littéraire...
    Le dernier numéro qui porte sur une critique virulente et non-fondée des sciences économiques et sociales atteste d’un parti-pris. Dans le même cadre, il est regrettable de voir qu’aucun article « non-officiel » ne soit publié, en politique économique contemporaine,en géopolitique... La fâcheuse impression que Commentaire a peur de son ombre, presque une revue guindée flottant sur un bac.
    Esprit demeure. Et c’est « temps mieux ».
    Vous ne citez pas la revue » Le Meilleur des Mondes » ; vous avez raison ; les coteries parisiennes et la nouvelle philosophie de pacotilles, « on a déjà donné »...en plus leur couverture est glacée, c’est dire !

    .

  • vol19
    • Posté à 20h21 le 30/09/2008
    • Internaute 13492

    Une revue est-elle un luxe, une danseuse par les temps qui courrent ?
    Assurément internet permet des éventails de possibles par rapport à ce qui se faisait avant : Saisie, impression, diffusion. -Sans compter le sacerdoce que peut être l’animation, la sélection, correction, l’accouchement de textes pour une revue, sans compter la gestion, les abonnements- Quand aux aides : CNL, Europe, institutions diverses dans notre cher pays aristocratique aux réseaux de décisions occultes, peut s’avérer assez frustant et mieux vaut avoir un sacré carnet d’adresses. Lorsque l’on est jeune, c’est toujours stimulant de participer à une aventure intellectuelle qui se veut nouvelle... de nombreuses revues se sont construites autour de domaines ou de thèmes un peu nouveaux. Pas simple dès que c’est écrit, dans le livre, la revue, il y a cette exigence particulière, des lecteurs, des auteurs pour y participer. Une revue n’appartient pas à personne, le public s’empare de la propriété. Par contre , les contraintes, la gestion des risques ne sont pas partagées, c’est un labeur très peu reconnu, qui demande beaucoup de passion, de diplomacie pour évoluer dans ce monde intellectuel ou du savoir clivé en chapelles. Chaque numéro est un défi intellectuel et financier pour les petites revues. Sans doute l’avenir appartient à internet... ce qui ne laissera pas de traces de mémoire et s’avère quand même un peu différent pour de la réflexion sur du temps long.

    Pour ce qui est des revues anciennes, la revue des revues, la revue bleue, la revue blanche, ont laissé également un travail intéressant à découvrir. La mémoire des revues anciennes est difficile à accéder... mais qui celà intéresse aujourd’hui ? Hormis quelques intellos caractériels qui ont pu trouver un fromage budgétaire... Le fond de l’« illustration » a été racheté pour des exploitations visuelles surtout...
    Et après... ? Ce qu’il manque ce sont des espaces sociaux d’échanges.

  • Alex Engwete
    Alex Engwete
    Consultant
    • Posté à 09h17 le 01/10/2008
    • Internaute 45440
      Consultant
  • Pingouin92
    Pingouin92
    ex diplomate
    • Posté à 12h37 le 02/10/2008
    • Internaute 36866
      ex diplomate

    Deux revues méritent d’être citées : La « revue internationale des livres et des idées “ qui ouvre les champs de la réflexion à des écrivains, essayistes et philosophes trop souvent écartés par les professionnels de la pensée hexagonale et la revue ‘ XXI où le luxe d’un espace suffisant est offert aux récits, commentaires et reportages qui peuvent s’y déployer et s’y développer intelligemment. Ce sont deux revues qui s’adressent à des publics différents mais qui ont, me semble-t-il, le même souci de donner l’occasion à leurs lecteurs d’aiguiser leur pensée et d’exercer leur curiosité intellectuelle à partir d’outils critiques fort bien conçus.

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