En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

Internet : l'irrésistible croissance des produits dématérialisés

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 18/02/2009 à 15h32

Il y avait la musique, la vidéo, le cinéma, et maintenant c’est le livre. C’est la première année que l’on peut dire que toutes les industries culturelles ont migré vers l’Internet, ont lancé de vastes plans de numérisation, ont accepté, parfois avec enthousiasme, d’autres fois avec inquiétude, de distribuer des produits dématérialisés.

Cela ne signifie pas que c’est le grand basculement et que rien ne reste du monde d’hier. En revanche, tous les acteurs de ces industries sont au travail pour réussir ce qui constitue une révolution culturelle.

Tel était le message que la société Gfk voulait faire passer lors de sa conférence de rentrée, mercredi dernier. Qu’a-t-on donc appris ce jour-là ? Le livre, la musique enregistrée, la vidéo et les loisirs interactifs résistent bien et ne reculent que très légèrement par rapport à l’année dernière.

Leur chiffre d’affaires ? 8 milliards d’euros pour ce qu’on appelle les contenus, et presque 20 pour les équipements (le hardware) soit un total à peu près équivalent à ce que les Français dépensent pour leurs autres « loisirs préférés » : le bricolage et le jardinage !

La bibliothèque nomade

Mais la réalité est contrastée entre la stabilité du marché du livre, le recul du DVD, l’effondrement de la musique, et la santé insolente des loisirs interactifs.

Au sein de ces marchés, la part des contenus dématérialisés est inégale, mais elle est partout en croissance. Il ne s’agit pas seulement d’inventer de nouveaux modèles d’affaires. Le numérique emporte avec lui une transformation radicale des pratiques culturelles, un changement de paradigme.

On passe du téléchargement et de la distribution via le e-commerce à la consommation interactive des contenus dématérialisés. Et cette consommation transite par toute une gamme d’écrans, celui de l’ordinateur, fixe ou portable, celui du téléphone ou du Smartphone (ce petit téléphone qui est déjà un ordinateur).

Et à présent, c’est le Reader ou le e-book qui arrive, et qui permet de lire des textes numérisés que l’on emporte avec soi. Ce n’est plus le livre qui est un objet nomade, c’est la bibliothèque qui le devient.

La crise dans ce grand chambardement ? Côté livres, les fondamentaux, comme on dit, sont plutôt bons. Le livre de littérature, le livre de cuisine, le livre de jeunesse vont bien. Les Français ont massivement offert des livres à Noël, sorte d’antidote à la crise.

La proximité virtuelle

Au top 5 on reste dans des titres et des auteurs réputés sûrs : « Titeuf », dont le succès ne fléchit pas, « Millenium » de Stieg Larsson, cette série de policiers qu’on ne peut pas lâcher, les inévitables Marc Lévy, Anna Gavalda et Guillaume Musso. Dans le fond, le star system demeure, sur les canaux « réels » comme dans le monde du virtuel.

C’est du côté de la distribution que les évolutions sont intéressantes. Ce qui marche en matière culturelle, c’est la proximité. Les points de vente des centres-ville résistent mieux que ceux qui se situent en périphérie.

Mais il faut comprendre la notion de proximité comme pouvant se décliner au plan géographique ou sur l’Internet. La proximité peut être virtuelle : je ne vais pas faire mes courses. C’est le magasin -autrefois du coin- qui s’invite sur mon portable.

La proximité commerciale conduit à créer de nouvelles formes de concurrence pour capturer l’attention des acheteurs.

En matière de culture, l’infinie diversité de l’offre va susciter une compétition plus forte encore qu’auparavant pour réussir cette capture des attentions individuelles et collectives. A moins de nous résigner à ne plus acheter que « Titeuf », Musso et les quelques autres vedettes des tops de la culture, et auxquelles on pourrait ajouter Cabrel pour le disque et les « Ch’tis » pour la vidéo !

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  • leafar
    leafar
    entrepreneur web
    • Posté à 17h55 le 18/02/2009
    • Internaute 70512
      entrepreneur web

    J’aime beaucoup cette idée de bibliothèque nomade, ce qui est étonnant aussi c’est de ce dire qu’il ne s’agit pas juste d’une dématérialisation mais bien d’une séparation du contenu.
    Je m’explique, si j’ai une offre d’abonnement ou la capacité à trouver le contenu au sein d’une offre d’abonnement, je n’ai pas besoin du fichier, la seul information dans ma bibliothèque doit etre que j’aime cette oeuvre.

  • Lemmy_Nothor
    Lemmy_Nothor
    - Gone fishing !
    • Posté à 18h12 le 18/02/2009
    • Internaute 12434
      - Gone fishing !

    Depuis 1971 il existe un projet de digitaliser et d’archiver des livres....

    voir Lien

  • Yelle
    • Posté à 18h45 le 18/02/2009
    • Internaute 66173

    J’aime beaucoup votre article qui résume bien les enjeux du dématérialisé à l’heure de la loi « Big Brother » que le gouvernement veut nous imposer .

    A noter, que dématérialisation s’accompagne d’abondance, que cette abondance n’est plus compatible avec les modèles économiques en vigueur. Le cout du support matériel disparait, le cout de distribution réduit, le produit qui peut être reproduit à l’infini sans perte de qualité, avce comme conséquence, le prix qui ne peut que tendre vers 0.

  • VinceDeg
    • Posté à 19h33 le 18/02/2009
    • Internaute 36941

    Je me demande si ce n’est pas tout le concept de propriété intellectuelle et de droit d’auteur qu’il faudrait revoir, tout comme celui de maison d’édition et de disques.

    Quand on regarde bien, nous en sommes arrivés à une situation où, du côté des auteurs, 90% d’entre eux sont très mals rémunérés, et du côté des « consommateurs », il faut payer un prix prohibitif pour accéder (légalement) aux oeuvres. De plus, le gros des revenus de la création intellectuelle provient aujourd’hui de la pub (radio, télé, redistribués par la SACEM...) ce qui n’est pas fondamentalement quelque chose de génialissime, mais qui sauve les meubles (par exemple pour le journalisme). Et puis, comme souligné dans l’article, voyez la (non)diversité de consommation qu’engendre ce système... A côté de cela, nous ne pouvons profiter entièrement des bénéfices de la révolution numérique, qui exige (il me semble) que les contenus soient librement accessibles, partageables, réutilisables...

    OK, à la base c’est une bonne idée et ça a bien marché, de faire de la culture un bien marchand. Bien sûr que la création intellectuelle et artistique doit être rémunérée. Mais quelque part, la culture, tout comme la connaissance, n’est plus aujourd’hui que de l’information, et on pourrait imaginer qu’en tant que telle, une fois crée, elle soit simplement mise à disposition de tous (un peu comme les résultats de la recherche fondamentale). Pour montrer la différence avec un bien marchand normal : vous volez une pomme, ça fait une pomme en moins dans les étals, et quand vous la mangerez, personne d’autre ne pourra le faire après vous. C’est donc normal qu’elle ait un prix. Mais vous « piratez » une chanson : empechez-vous quelqu’un de l’écouter après-vous ? Non, elle pourra encore être copiée à l’infini, le prix de cette copie étant d’ailleurs aujourd’hui dérisoire avec la révolution numérique. Est-ce donc vraiment du vol ? Il est bien normal, je le répète, qu’un artiste soit rémunéré pour avoir crée cette chanson, mais une fois cela fait, celà lui coûte-t-il un effort supplémentaire quand un million de personnes écoutent sa chanson plutôt que dix ? Lui, non. Le producteur de pommes, oui.

    Mais quels modèles alternatifs ? Vous nagez en pleine utopie, mon pauvre ! Oui, j’assume. Voici d’ailleurs quelques pistes :
    - donc, laisser tout en libre disposition sur le net : bouquins, musiques, j’en passe ; on peut copier, faire des playlists, envoyer un truc marrant à sa grand-mère, glisser un livre sur son e-reader, ça coute rien.
    - laisser également n’importe qui mettre ces oeuvres sur un support physique et les vendre (en fait vendre le support et le service d’impression) : plusieurs imprimeurs pouvant donc être en concurrence pour l’impression d’une même oeuvre, ça baisse les coûts (et j’aime bien lire sur papier, vous aussi j’imagine).
    - rémunérer les auteurs en fonction de leur succès en comptant les échanges de la façon la moins intrusive possible, le tout via une caisse nationale type SACEM. Le budget serait pris sur un impôt culture, au choix sur les citoyens ou les entreprises (personnellement, payer un tel impôt ne me dérangerait absolument pas. Vous ? Combien ?).
    - créer des labels de qualité, qui reprennent à la fois le boulot de filtrage des maisons d’édition et des critiques journalistes, puisque le flitrage ne serait fait que post-publication sur internet. Ce filtrage et appréciation de la qualité des oeuvres pourrait d’ailleurs impliquer à la fois des professionnels, de simples citoyens et des systèmes automatiques de notation.
    - le boulot des maisons d’édition et des maisons de disques serait donc atomisé, le Créateur dirigeant son oeuvre et étant libre d’utiliser les services de divers intervenants (conseiller artistique, studio d’enregistrement...). A côté de ça, comme déjà dit, il y aurait des imprimeurs et graveurs de cd ne dirigeant pas la partie artistique...
    - et ces principes pourraient être valables pour tout ce qui est création intellectuelle dématérialisable, journalisme y compris, vidéo, photo, musique, bouquin ; ça tuerait un peu la pub qui finance tout ça et tant mieux (Rue89 sans pubs !)

    Boah, de toutes façons, on va irrestiblement vers un modèle comme ça, on pourra lutter et ce ne fera qu’empirer les choses (voir le premier paragraphe de ce long post). Grâce à notre ami Internet, les consommateurs ont pris l’habitude de la gratuité et du libre échange (retrouver les clips sur youtube, etc...), ils trouvent ça normal, et en fait, ben ils ont bien raison (deuxième paragraphe, sisi).

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 20h53 le 18/02/2009
    • Internaute 29846
      menuisier

    La dématérialisation des livres : Une aubaine pour les autodafés du futurs.

    Inutile de porter les livres sur une place, arroser d’essence et faire gaffe aux flamèches (avec le risque que-malheur- quelques volumes échappent au massacre, ce qui serait dommage) :

    Une simple descente de milice, un ou deux coups de masse sur le serveur, fermeture administrative et c’est terminé.

    La liberté a un cout et ne se « dématérialise » que lorsqu’elle disparait.

    • NonooStar
      NonooStar répond à Adéménagé le 3 janvier 2011
      Informaticien
      • Posté à 10h48 le 19/02/2009
      • Internaute 34879
        Informaticien

      Tout dépend de la façon dont sont distribuées les œuvres : si les données sont librement échangeables et donc librement sauvegardables, leur pérennité est assurée.

      Prenez l’exemple du noyau Linux : logiciel libre, toutes les versions de son code source, de la plus ancienne à la plus récente, sont stockées sur des centaines de serveurs miroirs (identiques les uns aux autres) à travers la planète, sans compter les milliers de versions stockées sur des ordinateurs de particuliers.

      Si quelqu’un décidait de lancer un autodafé sur Linux, cela serait impossible car non seulement il lui faudrait s’attaquer à un nombre important de serveurs, mais en plus, cela ne prendrait que quelques minutes pour recréer des milliers de copies.

  • General Subverciòn
    General Subverciòn
    viva Makhnovchtchina
    • Posté à 22h12 le 18/02/2009
    • Internaute 47117
      viva Makhnovchtchina

    Un jour,on nous à même dit qu’on allait vers une société de loisirs grâce aux 35 heures,c’est comme si on avait aussi voulu dématérialiser le travail...et c’était du pipeau...Une bonne coupure de jus et tout s’écroule...

  • Panca
    Panca
    raleur qui aime les débats
    • Posté à 08h29 le 19/02/2009
    • Internaute 23059
      raleur qui aime les débats

    Bonjour je relève ces phrases qui mesurent bien l’état de confusion d’un certains nombre de dits décideurs (euses ?) et en réalité de simples gestionnaires !
    « On passe du téléchargement et de la distribution via le e-commerce à la consommation interactive des contenus dématérialisés. »
    Ce qui est téléchargé est un fichier informatique (c’est le terme technique), il s’agit à proprement parler d’un contenant ou d’un « média » qui comme son nom l’indique fait médiation avec l’oeuvre d’un auteur !

    Qu’ « à la recherche du temps perdu » « la petite musique de nuit » ou « les temps modernes » (au patrimoine mondial culturel de l’humanité !) ne soient que des « contenus » doit certainement provoquer un mouvement de rotation d’axe horizontal dans les tombes de Proust Mozart et Chaplin et un geste d’avalement de reptiles non venimeux chez nombre d’intellectuels ou simplement de personnes encore instruites ou simplement curieuses !

    « En matière de culture, l’infinie diversité de l’offre va susciter une compétition plus forte encore qu’auparavant “

    La compétition se comprend en terme de sport d’équipe, en terme de culture le partage est la garantie de sa propagation ! Peut on mettre en ‘compétition’ Ulysse de James Joyce avec par exemple un recueil de chants polyphoniques Bulgares ?

    Merci d’avoir des idées à la place d’un catéchisme ultralibéral !

    • mick69
      mick69 répond à Panca
      • Posté à 10h19 le 19/02/2009
      • Internaute 2907

      Sur l’inexorable remplacement des décideurs culturels par des gestionnaires, économistes et autres énarques :

      « Le Comité Consultatif des Programmes d’ARTE GEIE conseille le Comité de Gérance et l’Assemblée Générale en matière de programmes. Ses membres, huit Français et huit Allemands, sont des personnalités de la vie civile et culturelle de leur pays respectif.

      Vice-Présidente :
      Françoise BENHAMOU
      Economiste, Professeur à l’Université de Rouen »

      Lien

  • Chansommairus
    Chansommairus
    bipède
    • Posté à 11h15 le 19/02/2009
    • Internaute 63541
      bipède

    Je suis probablement complètement idiot !
    Je lis, je relis, une fois, deux fois et je ne comprends RIEN !

    Je ressens fortement que ce mot de « culture » utilisé à tout bout de champs m’évoque irrésistiblement un presse purée :
    ya des auteurs pis ya des objets pis ya des vendeurs pis ya des consommateurs pis ya les impôts et les gestionnaires et les dictionnaires et les thuriféraires, les bestiaires et les vers, l’attitude sans la longitude, la hauteur mais pas de profondeur...

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 14h25 le 19/02/2009
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Je ne suis toujours pas convaincu par le livre électronique. J’adore les livres, et je ne suis pas un fan du support, peu m’importe la couverture et l’age du bouquin, seul compte le texte.
    Mais trimballer un appareil couteux, fragile et encombrant au lieu d’un tas de papier qui résiste bien à la vie dans une poche et dans la foule, c’est se prendre la tête pour rien.
    Et puis ce n’est vraiment pas confortable pour lire. Le dernier que j’ai essayé m’a saoulé au bout d’une demi-heure, trop fatiguant de lire là dessus.
    Le concept en soi est bien, mais c’est la technologie qui n’est pas encore au point. Un jour peut être aurons nous le droit à cette encre électronique qui donne l’impression d’avoir un vrai livre mais avec un contenu changeant.

    Par contre, pour une utilisation non linéaire, bref pour étudier un livre et pas le lire, c’est nettement mieux de l’avoir en version électronique.
    Que ce soit un roman, un essai, une encyclopédie ou un ouvrage technique, le fait d’avoir des fonctions de recherche, de sauvegarde et de copie, l’indexation hypertexte, l’insertion de sons ou de vidéos et une navigation rapide sont de très gros avantages par rapport au papier.

    Enfin, je trouve quand même qu’il est prématuré de dire que cette année tout a été numérisé. On en est qu’aux balbutiements, et il faudra attendre encore une bonne quinzaine d’années avant que le virtuel l’emporte sur le physique.

  • masterofhorror
    masterofhorror
    libraire
    • Posté à 21h05 le 21/02/2009
    • Internaute 70408
      libraire

    en tant que libraire ça me fait ni chaud ni froid. ça reste contraignant et cher....

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