En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

Vivendi : de la convergence ruineuse à la convergence tranquille

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 24/03/2010 à 16h32

Le lointain prédécesseur de Jean-Bernard Lévy à la tête de Vivendi avait sans doute le défaut d’être mégalomaniaque. Mais cela lui donna aussi parfois l’allure d’un visionnaire ; il est dommage qu’il n’ait pas su faire de cette hauteur de vue une stratégie d’investissements heureuse. Il ruina son affaire. On se rappelle la défaite en rase campagne de l’été 2002. Vivendi avait frôlé la faillite. Jean-Marie Messier était un personnage presque balzacien.

La convergence : tous les contenus sur un même appareil

Sa vision, c’était celle de la convergence. C’est-à-dire le regroupement de services ou d’outils numériques auparavant indépendants. La convergence, c’est le rêve -de plus en plus réel- d’appareils multi-fonctions qui furent un temps très différents comme le téléphone, la télévision, l’ordinateur, la chaîne Hifi.

La condition de la convergence, c’est la numérisation des contenus et des communications. Nous y sommes aujourd’hui. La convergence, c’est, in fine, tous les contenus sur un même appareil. Elle revêt ainsi deux aspects : la convergence technologique, celle des données numérisées vers un même réseau visant la diffusion multisupports, et la convergence stratégique, c’est à dire la réunion, au sein de grands groupes multimédia, des activités média traditionnelles reposant sur l’édition et la production de contenus et des activités télécoms centrées sur la maîtrise de la diffusion via les réseaux.

C’est ainsi que les contenus se rassemblent, et cette révolution se conjugue avec l’autre révolution, celle des nouveaux usages communautaires, des modèles collaboratifs, des nouvelles prescriptions.

La fin d’une activité : le livre

A présent Vivendi, c’est le jeu vidéo, la télévision, la téléphonie, la musique. Sur le livre en revanche, l’expérience Messier fut cuisante, et elle a laissé des traces : l’éditeur américain Hougthon Miflin acheté 2,2 milliards de dollars (environ autant d’euros à l’époque) et revendu pour bien moins. Mais il y eu aussi, en France, la vente du groupe qui s’appellera Editis, et qui parviendra mal à stabiliser son actionnariat. Exit le livre donc, à moins que le développement spectaculaire du livre numérique ne donne l’envie au groupe Vivendi d’y revenir.

Il est clair en tous cas que les gagnants du match des médias seront ceux qui sauront proposer des contenus, et la tablette multi-usages qui va avec. Une tablette qui certes ne fera pas la cuisine, mais qui proposera un ensemble de services et de contenus associés avec -si possible- un design de rêve.

L’enjeu de l’intégration verticale

Le numérique déplace en tous domaines la concurrence au plan international, et avec des stratégies gagnantes qui sont celles de grands groupes tout à la fois diversifiés horizontalement mais surtout intégrés verticalement.
Car la diversification horizontale, qui se traduit par le fait d’être présent dans le jeu, la musique, la télévision, etc. ne suffit pas. L’intégration verticale permet de s’assurer de gagner de l’argent sur des abonnements et des matériels, les contenus devenant l’appât de cette nouvelle ère de nos économies.

La domination des matériels et des abonnements sur les contenus

Une étude très éclairante menée par le ministère de la culture montrait qu’en cinquante ans, s’est opéré un renversement entre la part des dépenses en biens et services culturels et celle des autres types de dépenses de consommation culturelles des ménages. De 58% en 1959, cette dernière est passée à 37% en 2007, tandis que la part cumulée des dépenses de matériels, services liés à ces matériels et dépenses de télécommunications est passée de 42% à 63%.

En d’autres termes, les matériels et les tuyaux sont en passe de gagner la guerre des industries culturelles. Les contenus, ce sont des biens prototypiques dont l’avenir, le succès sont toujours entachés d’incertitude. Ce sont des revenus non récurrents. Le modèle économique de l’avenir repose sur l’abonnement, formidable réducteur d’incertitude car il est récurrent.

Aller plus loin
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  • Lucien Veran
    Lucien Veran
    Professeur Sciences de Gestion
    • Posté à 17h08 le 25/03/2010
    • Expert 67137
      Professeur Sciences de Gestion

    Convergence tranquille ?

    Les choses me paraissent bien plus conflictuelles que présentées ici. La convergence ne semble pas être un long fleuve tranquille. Deux exemples, l’écran connecté et la salle numérisée. dans les deux cas des conflits éclatent déjà entre les auteurs, les producteurs ou ayant droit de plusieurs filières (sport, fiction, information) et les diffuseurs pour essayer de contrôler la ressource rare (l’écran, l’attention) pour maximiser l’Arpu et s’appropier les rentes résultantes.

    Quand à l’abonnement je vois mal qui pourrait s’abonner à un tuyau vide de contenu ?

    Bonne journée Françoise.

    Lucien Véran.

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 15h42 le 28/03/2010
    • Internaute 45067
      Littéral

    C’est l’article le plus lucide et le plus éclairant depuis longtemps sur les enjeux même de l’économie de la culture et du divertissement aujourd’hui.

    L’organisation de ce secteur économique va déterminer de façon dramatique les prochains usages de la culture de masse.

    Et le constat est clair que les moyens de la pensée et de sa diffusion rendent absolument nécessaire l’emploi de dispositifs technologiques.

    Les technologies de l’information sont si plastiques qu’on peut très bien imaginer différents systèmes pour supporter les flux du savoir, des arts et de l’information.

    Mais ce n’est évidemment pas le plus pertinent pour l’objet de ses contenus qui va l’emporter.
    Loin de là.

    Nous savons qu’un mauvais système peut s’imposer  :
    Microsoft a prospéré et prospère toujours, fort d’une domination absolue en équipant plus de 80% des ordinateurs des utilisateurs avec les logiciels les moins performants de tous ceux disponibles sur le marché.

    Ceux qui domineront l’empilement des équipements et des services, en dehors des contenus, imposeront au plus grand nombre leurs propres dispositifs.

    L’enjeu est vertigineux  :
    Le langage, comme véhicule de la pensée va-t-il être supplantée par l’imagerie et la sonorisation et se trouver relégué à la scénarisation des contenus multimédias et aux seuls commentaires de la communication des interprétations des images et des sons sophistiqués  ?

    Le texte a-t-il déjà perdu sa primauté de véhicule de l’expression du monde, de la complexité de l’univers et de médias entre les humains  ?

    Les barbares sont déjà dans la place  ?

    Nous savions que l’auteur est mort au XXe siècle et aujourd’hui, le poète est-il près d’être enterré  ?

    La manière dont les textes des auteurs et les objets des créateurs sont de moins en moins rémunérés, la façon dont les objets d’arts sont remplacés par des biens ou des services dérivés par les institutions même qui ont la charge du patrimoine artistique et culturel marquent le primat totalitaire de la promotion savante des tendances.

    Tous les champs des arts et de la culture ont basculé dans le post-modernisme, c’est à dire puisant dans le passé des traditions et même des avant-gardes qui ont vécu, la légitimité du renouveau perpétuel des variations des formes puisque celles-ci, en nombre fini n’ont-elles pas été déjà trouvées auparavant၀ ?

    C’est le triomphe absolu de système de la mode étendu à l’ensemble des arts de la culture et du divertissement.

    L’aboutissement logique de la spectacularisation de la marchandise étendue à l’ensemble des activités humaines, y compris celles de l’expression la plus intime des subjectivités.

    Marcel Duchamp avait raison, la seule oeuvre qui nous reste à créer c’est notre propre personnage social.

    Rrose Sélavy, do you like the ready-made I offered to you  ?

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