En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

Numérique : le prix unique du livre, fin de partie ou deuxième vie ?

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 20/05/2010 à 17h48

Le dispositif du prix unique « structure les relations entre les différents éléments de la chaine du livre et conditionne leur capacité à répondre à l’avènement du livre numérique ». Telle est la thèse avancée par l’ouvrage passionnant « Le Prix unique du livre à l’heure du numérique » signé par Mathieu Perona et Jérôme Pouyet et publié par un des centres de recherche en économie les plus dynamiques de notre pays, le Cepremap.

La loi Lang, adoptée en 1981, interdit le discount d’un livre au-delà de 5%. La fixation du prix incombe à l’éditeur. La loi vise à substituer la concurrence en qualité à la concurrence par les prix. Elle organise l’égalité d’accès des acheteurs de livres sur tout le territoire.

En empêchant le discount, la loi préserve pour le libraire la possibilité de vendre des best-sellers au même prix que les grandes surfaces, et de proposer de surcroit toute une diversité de titres.

Garante de la diversité culturelle, elle conduit le lecteur de livres difficiles à être subventionné par le lecteur de livres plus faciles, qui paye ses livres un peu plus cher.

Mais les conditions ont changé. Le livre numérique est en train d’arriver. La question de l’accès en tous points du territoire ne se pose plus. L’accès virtuel peut se faire à tout moment et en tout lieu. La question du conseil et de la prescription est bouleversée. Les blogs et les communautés virtuelles emboitent le pas du libraire.

Quant à la question de la diversité culturelle, elle est transformée. Sur Internet, l’accès est immédiat à l’infinie diversité de l’offre.

Des propositions difficilement applicables au papier

Perona et Pouyet pensent que le prix unique a eu son efficacité, mais qu’il faut le dépasser par l’introduction de plus de souplesse dans le dispositif.

Leur idée de départ est séduisante : elle reconnaît le rôle de l’acheteur précoce d’un livre inconnu, qu’ils suggèrent de subventionner par un prix plus faible.

Le prix pourrait rester fixé par l’éditeur (mais révisable en fonction du devenir du livre), ou rester libre si l’éditeur juge que le libraire est mieux à même de décider de la stratégie à suivre. L’éditeur modulerait les marges des libraires en fonction du devenir de chaque titre, récompensant les efforts des plus enclins à promouvoir les livres difficiles.

La proposition, parce qu’elle est souple, paraît adaptée. Mais ce dispositif, inspiré du domaine du cinéma, serait peu applicable à une activité qui produit plus de 35 000 nouveautés par an. Comment suivre le devenir précis de chaque titre, avec des contrats spécifiques à chacun, sans accroître excessivement les coûts des contrats entre éditeurs et libraires, et sans rendre le système moins transparent pour l’acheteur final ?

Pour le numérique, une régulation à inventer

Les auteurs s’interrogent sur le bien-fondé d’une loi adoptée au nom de la diversité, si la diversité induite par la vente numérique est supérieure à celle que permet la vente physique.

La loi pourrait en revanche trouver un nouveau fondement dans la nécessité pour l’éditeur de lutter contre le discount des détenteurs du monopole du commerce numérique.

Pour ce faire, les éditeurs proposent de traiter différemment le livre numérique à contenu informationnel inchangé par rapport au papier, et le livre enrichi de nouvelles fonctionnalités.

Le premier aurait droit à une loi sur le prix unique et le second relèverait d’un système de prix libre. Mais un double système risquerait de brider l’innovation et de retarder le développement d’un marché que d’autres acteurs, tel Google, s’attachent déjà à développer.

Faut-il une loi ?

L’arrivée de l’iPad s’accompagne de la mise en place d’une stratégie de prix totalement distincte de celle d’Amazon (50% pour Amazon, et 50% pour l’éditeur chargé de rémunérer les acteurs de la chaine du livre en amont de l’intervention du détaillant), avec un partage de la valeur en faveur des éditeurs (une règle calquée sur celle des applications pour iPhone : 30% pour Apple, 70% pour le développeur).

On s’achemine ainsi vers un contrat de mandat qui instaure un prix plus élevé que le prix d’appel jusqu’alors pratiqué pour les livres numériques, avec un partage plus équitable, assorti d’un engagement en faveur de bonnes pratiques (ne pas vendre moins cher ailleurs) : le (bon) droit sans la loi ?

Rien n’est plus ravageur qu’une loi mal adaptée. Mieux vaut prendre (un peu) son temps pour évaluer le devenir de ce marché naissant.

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  • brothe
    brothe
    chercheur Postdoc
    • Posté à 18h34 le 20/05/2010
    • Expert 53510
      chercheur Postdoc

    C’est un sujet important. Cette loi a permis le maintient en FRance de librairies de qualites. Il n’y a pas eu de prix unique du disque, et du coup tous les disquaires ont disparus au profit de la fnac .... qui se retrouve peu equipee pour se differencier de l’achat par internet.

    Le livre numerique est interessant, mais je ne crois pas qu’il puisse depasser le cadre de la lecture professionnelle (membres de comites de lectures, publications techniques ...). L’attrait du livre en tant qu’objet est trop fort pour etre depasse.

    Contrairement aux disques et DVD pour lesquels qui ne perdent rien a passer au tout digital.

    • Alex.k
      Alex.k répond à brothe
      nano-éditeur
      • Posté à 00h02 le 21/05/2010
      • Internaute 112845
        nano-éditeur

      Je suis d’accord avec vous quand vous dites que l’attrait du livre en tant qu’objet est trop fort pour être dépassé.

      Il y a dans « l’objet livre » une force qui tend à en faire un symbole de sagesse, de mémoire et d’érudition que ne pourra jamais atteindre le livre numérique.

      Tout simplement parce que le livre numérique dématérialise ce que l’écrivain a matérialisé sous forme d’un tas de papier et d’encre.

      Par ailleurs il y a une opposition étrange qui se créé entre « livre » ... les lettres, et « numérique » ... les chiffres.

    • Moggio
      Moggio répond à brothe
      Internaute
      • Posté à 20h51 le 21/05/2010
      • Internaute 94030
        Internaute

      Les auteurs de l’opuscule dont parle ce billet expliquent de manière intéressante à la page 55 de leur livre pourquoi le parallèle disquaires-sans-prix-unique et libraires-avec-prix-unique n’est pas très pertinent.

  • Gosseyn
    • Posté à 20h17 le 20/05/2010
    • Internaute 1943

    Vous indiquez bien le risque à complexifier le système mais il manque quelques précisions sur le système du prix unique.

    L’éditeur ne vend pas le livre directement au libraire, mais à un distributeur qui lui-même le vend au libraire. L’éditeur fixe bien le prix de vente final, mais il doit négocier avec son distributeur une remise (entre 40 et 50% du prix) qui lui négocie une seconde remise avec chaque librairie. Bien entendu, comme pour toute négociation, ceux qui traitent de gros volumes obtiennent de meilleurs prix : par exemple, Hachette pour la distribution et la Fnac pour la librairie peuvent obtenir de meilleures conditions qu’un petit distributeur indépendant et que votre libraire au coin de la rue.
    Ajoutez à cela que les distributeurs sont des émanations des groupes éditoriaux ou des associations de maisons indépendantes, vous avez une meilleure idée de la complexité de la chaîne du livre.

    Mettre fin au prix unique, donc décidé par l’éditeur, ce n’est pas absolument pas remettre la question du prix de vente public entre les mains des libraires (avec le risque connu de différences majeures entre petites et grosses librairies, hyper et traditionnel, etc.) mais bien confier le devenir du secteur au main des distributeurs qui pressureront à la fois les maisons d’édition (avec un risque pour la diversité des créations), les libraires et leurs clients.

    Enfin, si ce sont les distributeurs qui organisent la commercialisation du produit numérique , Car, pour l’instant, celle-ci est l’objet d’une lutte entre libraires (fnac.com ou amazon.com pour l’essentiel) et les éditeurs (par le biais de leur site propre ou de site regroupant plusieurs maisons).

    Pour résumer, ça s’agite beaucoup dans le milieu autour de ce sujet, des prix comme des types de produits que ce nouveau marché permettra. Car n’oubliez pas que le secteur de l’édition et la loi Lang ne se résument pas aux cas du roman et la BD : sont concernés les manuels scolaires, les livres de cuisines (en voie de décès suite à la profusion des blogs culinaires...), les dictionnaires, etc.

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 22h14 le 20/05/2010
    • Internaute 45067
      Littéral

    Le prix unique du livre est un dispositif dont on n’a jamais véritablement mesuré les effets.
    Est-ce possible d’ailleurs  ?

    Par contre, il est certain qu’il a fixé des règles à un marché en déclin et dont la réglementation tarifaire confiée aux éditeurs a facilité la concentration et l’industrialisation de ce secteur en l’étendant à la logistique.

    Quel investisseur institutionnel refuserait de s’engager sur un marché, certes de niches, mais aux marges garanties par la loi  !

    Nous savons maintenant par le simple constat de l’offre éditoriale que le maintien des marges élevées pour les éditeurs n’a pas entrainé la subsidiarité en faveur du financement de l’édition des œuvres plus difficiles.

    Car la création, elle, n’a pas reçue sa part :
    le seul risque qui ne pouvait être contourné, celui des frais qu’entraine l’engagement de l’auteur pour produire de la nouveauté n’a pas été pris.

    La subsidiarité est un concept que ne suivent pas les financiers.
    La loi est d’airain qui veut que chaque produit se fiance de lui-même.

    Or, il n’est pas clair pour tous le monde que le produit de base de l’édition est une saison éditoriale, un panier de titres, ou bien une collection à parution régulière et certainement pas le livre lui-même.

    Or le nombre toujours très important des parutions annuelles cachent vraiment l’absence de diversité de l’offre.

    De nombreux ouvrages reproduisent un concept identique à quelque variations près. Le déchet est énorme.

    Pour quelques raisons d’intérêts bien compris, on présente le bilan d’une saison par titre vendu biaisant ainsi le véritable bilan des opérations éditoriales et qu’on ne connait que très difficilement.

    D’ailleurs, si on ne peut mettre en exergue une quelconque corrélation entre la période de trente ans au régime du prix unique du livre et la baisse lente d’abord puis rapide depuis 6 ans des revenus des auteurs, cette dégradation du financement de l’auteur est tout de même patente et illustre dramatiquement la période.

    Si on ne peut imputer au prix unique du livre la crise terrible de l’offre qui ne présente plus guère de nouveautés, seules susceptibles de relancer une activité qui se rétrécit, on peut sans conteste incriminer la catastrophique idéologie de l’exception culturelle dont les effets pernicieux ne cessent d’accentuer le déclin des lettres françaises.

    • Hulk
      Hulk répond à egide
      Gros con de droite
      • Posté à 23h26 le 20/05/2010
      • Internaute 108405
        Gros con de droite

      « on peut sans conteste incriminer la catastrophique idéologie de l’exception culturelle dont les effets pernicieux ne cessent d’accentuer le déclin des lettres françaises. »

      Pourriez-vous développer un peu ceci ? C’est un thème a priori intéressant.

      • egide
        egide répond à Hulk
        Littéral
        • Posté à 20h37 le 24/05/2010
        • Internaute 45067
          Littéral

        Merci de votre intérêt.
        Difficile de développer dans un simple commentaire.

        L’exception culturelle est d’abord une idéologie.
        Fort complexe à démêler car elle a ses thuriféraires à droite comme à gauche.

        Pour la langue, la France a une position à part du fait que son origine est un fait du monarque.
        Fondée par édit, c’est une langue du droit et du pouvoir.
        Il n’en reste rien de ce pouvoir à part cette manie normative qui fait de la dictée et de la dissertation des creusets pour élite déclassée.

        Pour le reste, grâce à une propagande digne des années trente, on a fait de la protection et de la réglementation des marchés des biens culturels et des divertissements, une peau de chagrin francophone qui se coupe, et c’est très grave, non seulement de son propre rayonnement à l’étranger mais qui est coupée de toutes les influences sauf celles faciles à gober des grands flux main-stream qui enrichissent les intermédiaires, ces filiales médias du CAC40 qui, en vertu (si on ose dire ça) de l’exception culturelle obtiennent des exclusivités très juteuses et rémunératrices.

        Ainsi, non seulement l’exception culturelle a échoué a faire barrage contre les productions anglo-saxonnes, ce qui était visé et l’est encore par l’idéologie, car, évidemment, il n’est pas question de se priver de la manne de la distribution des œuvres de la mondialisation, mais, pire, et çà, ce n’est jamais énoncé, depuis 1995, l’effondrement est patent de l’influence culturelle française puisqu’il n’y a plus d’acteur économique qui soutiennent une création indépendante et nouvelle.

        Car la réglementation a entrainé une des pires normalisation culturelle qu’on ait pu voir à l’œuvre dans une démocratie par le pire des moyens, le financement.

        Car il n’y a pas un seul domaine de la culture et du divertissement qui n’échappe à la subvention publique.

        Le ministère de la culture est une administration tentaculaire qui détermine ce qui est culturel et artistique ou bien qui ne sera pas.
        Certes, ici ou là, quelques acteurs prestigieux armassent de quoi monter pour une saison ou deux des spectacles. Des artistes et des auteurs bénéficient de résidence ou de bourses qui leur permettent de se consacrer exclusivement à leur art pendant quelques mois.

        Opérations annexes qui cachent, efficacement, la misère artistique et culturelle dans laquelle notre nation s’est enfoncée.

        Rien de probant n’est jamais sorti de ce système où tout dépend d’une administration particulièrement clientéliste.

        Il n’y a pas quinze jour le ministre de la communication culturelle se fendait d’un article dans Libération qui se concluait par quelque chose qui ressemblait à ce slogan :

        Vive la France, vive l’exception culturelle française !
        Pitoyable.

        Pour moi, il est terriblement symptomatique qu’un ancien président de la république qui n’a pas d’œuvre littéraire digne de ce nom à son actif siège en petite gloire dorée à l’Académie Française tandis que la fine fleur des écrivains français des Antilles, merveilleux poètes et écrivains de génie, ne s’y trouve pas représentée, scandale si discret.

         
        • Hulk
          Hulk répond à egide
          Gros con de droite
          • Posté à 21h00 le 24/05/2010
          • Internaute 108405
            Gros con de droite

          Merci de votre réponse. Nous sommes d’accord, et je pense depuis longtemps qu’il faut supprimer le ministère de la culture...

        1 autres commentaires
    • Moggio
      Moggio répond à egide
      Internaute
      • Posté à 21h25 le 21/05/2010
      • Internaute 94030
        Internaute

      « Le déchet est énorme », z’êtes pas un peu dur là, voire pire ? Sur quels critères fondez-vous cette affirmation, s’il vous plaît ? En 2005, 411.188.000 livres ont été vendus en France par les éditeurs dont environ 25% en littérature. En 2008, ce chiffre était quasi 14% plus élevé qu’en 2005 (plus de 468 millions de livres vendus par les éditeurs) dont 26% en littérature. Derrière ces chiffres de ventes, combien de lecteurs qui, selon LEURS préférences, N’ont probablement PAS considéré que le « déchet » était « énorme » ?

      • egide
        egide répond à Moggio
        Littéral
        • Posté à 21h01 le 24/05/2010
        • Internaute 45067
          Littéral

        Il n’y a pas plus ambigus que les statistiques de l’édition française.

        Ainsi, en 2008, les français auraient acheté 7 livres par habitant  !
        Je ne sais pas d’où vous tenez vos informations. Au moins faudrait-il vérifier ce que signifie exactement ces quatre centaines de millions d’exemplaires vendus dans la novlangue de l’édition.

        Vous dites 26% en littérature, mais de quelle littérature parle-t-on  ?

        On dit que 23 % des exemplaires vendus en 2008 seraient des romans. La belle affaire  !

        Qu’en est-il de la littérature contemporaine, je veux dire de l’art d’écrire, pas du divertissement
        que je suis loin de récuser mais au moins il est bon de faire la différence.

         
        • Moggio
          Moggio répond à egide
          Internaute
          • Posté à 21h16 le 24/05/2010
          • Internaute 94030
            Internaute
          • egide
            egide répond à Moggio
            Littéral
            • Posté à 21h29 le 24/05/2010
            • Internaute 45067
              Littéral

            Oui. Je suis d’accord avec vos sources : 48 000 000 d’exemplaires vendus en une année.
            Ça me parait plus ... réaliste.
            0, 7 livre par habitant et par an, les français lisent tant que ça  ?

        2 autres commentaires
  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 17h34 le 21/05/2010
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Le prix unique, ça sent la sale idée à plein nez.
    Parce que du coup, vu qu’un livre de 800 pages coutera le même prix qu’un de 200 pages, et bien les mecs vendront quatre livres de 200 pages au lieu d’un seul.
    Et vu comment ça peut être déjà galère de chopper tous les livres à la suite, ça va devenir impossible.

  • Moggio
    Moggio
    Internaute
    • Posté à 21h34 le 21/05/2010
    • Internaute 94030
      Internaute

    Merci pour ce billet, en particulier sa dernière partie (bien-fondé d’une loi pour un prix unique du livre numérique « homothétique ») qui rejoint l’avis de l’Autorité de la concurrence de décembre-janvier sur le sujet. Croyez-vous que les économistes seront plus entendus par les pouvoirs publics que les différents lobbies de l’interprofession concernée qui s’activent actuellement ? : (

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