En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

TVA sur les livres : le handicap du numérique sur le papier

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 14/10/2010 à 18h26

La TVA est un impôt sur la consommation. C’est un impôt efficace du point de vue de son rendement. Et c’est un impôt antiredistributif au sens où tous les individus, quel que soit leur niveau de revenu, s’acquittent d’une égale TVA quand ils achètent une voiture ou un vélo.

C’est pourquoi il est possible d’appliquer un taux réduit de TVA sur une liste de biens définie par la Commission européenne, dans le cadre de la politique d’harmonisation fiscale de l’Union. Le montant de ce taux réduit est librement choisi par chaque pays, de sorte qu’il varie assez considérablement.

Un taux plein pot pour le livre numérique

Le livre bénéficie ainsi d’un taux réduit en France de 5,5% contre 19,6% pour le taux normal ; en Espagne et en Italie, il est de 4%, en Allemagne de 7%, en Hongrie de 12%, au Danemark de 25%, mais en Irlande et au Royaume-Uni de 0%.

L’application de ce taux réduit est censée bénéficier au consommateur, dans la mesure où l’avantage est répercuté sur celui-ci. Elle relève de l’hypothèse que le consommateur est sensible au prix, ce qui est raisonnable, et que le bien culturel mérite d’être en quelque sorte indirectement subventionné car il participe du bien-être social et de la formation des hommes et des femmes.

Le taux réduit de TVA de 5,5%, dont bénéficie le livre papier, ne concerne pas le livre numérique, taxé au taux normal de 19,6%, d’où un surcoût de 14%. Ce traitement distinct pour le livre papier et pour le livre numérique relève de la doctrine fiscale, qui traite le téléchargement de livres par fichiers numériques comme une prestation de service par voie électronique taxée au taux plein.

Plusieurs rapports ont souligné cette aberration, des rapports signés Bruno Patino, Patrick Zelnik, Guillaume Cerutti, Hervé Gaymard notamment. Seul un rapport de Yann Gaillard pour le Sénat s’en détache, arguant de ce que :

« Si le marché est dominé par une libraire numérique comme Amazon, c’est lui, et non les éditeurs, qui bénéficiera de la mesure ; et s’il ne l’est pas, la mesure risque de susciter un fort effet d’aubaine, et de ne pas avoir d’impact significatif sur le prix TTC du livre numérique, comme dans le cas de l’extension en 2009 du taux réduit de TVA à la restauration. »

On ne peut que s’étonner de ce raisonnement : si on fait l’hypothèse assez convaincante que le consommateur qui achète un livre numérique, c’est-à-dire un texte sans son support, s’attend à un différentiel de prix de l’ordre de 30% à 40% avec le papier, il ne faut pas que pèse sur le livre numérique un tel taux de TVA.

Au Japon par exemple, la fiscalité est de 5% pour le livre papier comme pour le livre numérique, et le marché du livre numérique s’est développé de façon spectaculaire. Bien sûr, la TVA n’est pas le déterminant de la construction de ce marché, mais un différentiel à la française en aurait freiné le développement (elle y a sans doute contribué).

Des élus mobilisés pour un alignement de la TVA

Le ministre de la Culture est favorable à l’alignement du taux applicable au livre numérique sur celui du livre papier. Mais il faut aussi une décision de Bruxelles. Les Espagnols ont choisi de ne pas attendre : en décembre 2009, le gouvernement a décidé d’abaisser le taux de TVA applicable au livre numérique téléchargé sur un support physique à 4%, taux réduit applicable au livre papier dans ce pays.

Plusieurs députés, à l’initiative d’Hervé Gaymard, ont rédigé un projet de loi préconisant une harmonisation des taux de TVA applicables au livre, sur le modèle du livre audio dont le taux est passé à 5,5% en 2009.

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  • einna
    • Posté à 19h43 le 14/10/2010
    • Internaute 6227

    Je comprends pourquoi le livre numérique est si cher. Je pensais qu’en l’absence de support, le livre numérique serait abordable, je constate qu’à prix équivalent, j’achete l’objet papier et pas le format ipad.
    Je suis consommatrice de livres - au moins un roman par semaine et ce depuis des années sans compter les bouquins boulot, les cadeaux de livres que j’ai aimés et que j’ai envie de partager mais parfois, j’ai envie de lire des livres détente sans nécessairement dépenser 20 ou 22 euros. J’ai donc été déçue par le tarif des ouvrages numériques. Il y a quelques classiques gratuits sur ibooks (dont la princesse de clèves) mais l’offre est quand même réduite à petit prix.

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 15h53 le 19/10/2010
    • Internaute 45067
      Littéral

    Derrière cette baisse de la T.V.A annoncée pour le livre numérique se cache une triste réalité et une de ces bouffonneries politiques dont la France anti-moderne a le secret  :

    Si le prix unique du livre a garanti les marges des acteurs de la chaine du livre, cela a permis de maintenir très haut le prix des exemplaires.

    Le livre est un des produits dont l’évolution des tarifs dépasse largement l’inflation. La réaction du marché, comme on pouvait s’y attendre, a été claire, la réduction continue et durable de la demande.

    L’édition pour de très mauvaises raison est un marché très réglementé et de plus en plus réduit. Contrairement à ce qu’on pourrait penser les investissements ne vont pas pour favoriser la création.

    Pourtant, dans une industrie de prototype, la nouveauté est absolument primordiale pour créer de la valeur.

    À l’instar des autres secteurs non financiers de l’économie française, les acteurs de la chaine de valeur du livre réinvestissent peu dans leur propre activité sinon pour baisser drastiquement les coûts de production.

    La priorité reste, et de loin, le rendement à court terme du capital investi.

    Ce marché du livre papier est déjà très fermé réglementé sévèrement grâce au prix unique du livre et sa clôture défendue par le principe de l’exception culturel.

    La rançon prévisible superbement ignorée, non seulement par les acteurs eux-mêmes aveuglés par l’aspect économique, mais surtout par les politiques qui n’ont pas laissé passer l’occasion d’asservir la culture à leurs exigences de communication et à leur volonté de contrôle du Discours par le biais des subventions désormais indispensables.

    Les auteurs sont les principales victimes de cet «  enfermement  » volontaire dans les étroites limites du marché national.

    Et aussi le rayonnement de la culture française qui n’est plus rien ailleurs qu’en France.

    L’économie numérique était une occasion exceptionnelle de faire entrer des nouveaux acteurs plus créatifs et innovateurs afin de re-dynamiser un marché atone et en déclin de plus en plus catastrophique.

    Se réclamant de Jack Lang, quelle hypocrisie ! Jacques Toubon et Hervé Gaymard ont érigé une ligne Maginot qui exclut de fait la France de toute évolution significative sur ce secteur pourtant en très forte croissance dans d’autres pays.

    Roland Barthes avait annoncé la mort de l’auteur. Les sénateurs de l’UMP avec l’acquiescement de la gauche de gouvernement viennent de les enterrer.

    Le patrimoine littéraire français est désormais voué à la fabrication de produits dérivés.
    D’ici là, on aura bientôt l’annonce de la mise en place d’ateliers d’écriture qui, pour le compte des éditeurs, atteindront ainsi la productivité nécessaire afin d’offrir son comptant de primeurs exclusives et de curiosités scandaleuses à chaque saison éditoriale.

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