En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

Culture, citoyenneté et partage de savoirs : Internet « sacre l'amateur »

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 08/12/2010 à 11h45

Sur Dailymotion, une petite communauté de fans de mangas réalise des clips ; ils sont postés, commentés, enrichis. Les producteurs espèrent voir leurs créations -ou co-créations- apparaître parmi les favoris des autres fans.


« Le Sacre de l’amateur. Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique » (Le Seuil, coll. La République des idées).

C’est un exemple parmi d’autres de ce nouveau monde de coproducteurs et d’amateurs auquel le sociologue Patrice Flichy consacre son dernier livre « Le Sacre de l’amateur. Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique “ (Le Seuil, coll. La République des idées).

‘Le Sacre de l’amateur’, c’est l’entrée en scène de la non-expertise dans le monde des créateurs et des critiques. C’est la réconciliation des deux grandes figures traditionnelles de l’amateur : celle de l’artisan, qui réalise, crée, invente, et celle du connaisseur, du dénicheur de talents.

Cette petite révolution se joue sur le grand théâtre Internet et se décline sous trois grands registres :

  • la culture,
  • la citoyenneté,
  • la production de connaissance.

Le sacre du fan de culture

Le fan est un braconnier, qui s’émancipe des jugements experts mais demeure fasciné par les produits de masse. Il cherche à les détourner, à les réinterpréter, s’inscrivant dans des communautés de récepteurs.

Flichy montre que l’ère numérique, en permettant que les œuvres ne soient plus exclusivement consommées sous la forme choisie par l’éditeur, opère une sorte de retour vers les pratiques de l’ère pré-industrielle où les contes pouvaient être réappropriés en permanence par les lecteurs et les auditeurs.

La politique en amateur

Le miroir de la figure du fan dans le champ culture est celui qui se mêle de la politique. On rencontre le blogueur, l’auteur en tous genres, acteur de ce que Pierre Rosanvallon désigne par ‘la démocratie d’interaction’, cette contre-démocratie qui voit dans Internet ‘ un espace généralisé de veille et d’évaluation du monde ’.

On y trouve aussi bien l’amateur de politique que l’amateur déjà engagé dans la politique.

Flichy pointe cette sorte de violence des mots qui caractérise souvent la conversation numérique, dont les ressorts sont :

  • anonymat des participants,
  • écriture quasi orale,
  • goût pour le conflit et la polémique,
  • passions et querelles personnelles.

Internet est le lieu de la critique féroce et de la dénonciation, mais aussi le lieu de déploiement d’une citoyenneté génératrice ‘ d’informations et d’opinions qui comptent ’.

Si l’internaute consulte essentiellement des sites ou des forums proches de ses opinions (c’est le reproche ‘ d’homophilie ’), cette tendance à rester dans un entre-soi virtuel ne fait que refléter ce que l’on observe dans le monde réel.

Le partage du savoir et des connaissances

L’auteur se promène du côté de la vulgarisation, de la contre-expertise scientifique, du logiciel libre, plaidant pour une ‘ démocratie scientifique et technique ’, où se déploie toute une palette de ‘ monologues interactifs ’, pour reprendre une expression très juste du sociologue canadien Michael Dumoulin.

Un exemple réside dans la conférence dite ‘de consensus’ qui rassemble des citoyens représentatifs de la population et des spécialistes qui rédigent des recommandations sur les OGN, les déchets nucléaires, etc.

La richesse des exemples pas toujours exploitée

On peut regretter que Patrice Flichy cède à une novlangue qui n’apporte pas grand-chose. Il évoque ainsi l’espace ‘ extime ’, lieu de dévoilement au public de l’intime. Il multiplie les illustrations dont on ignore la représentativité, et propose parfois des interprétations un peu plates malgré la richesse du matériau.

On lit que l’ordinateur offre des potentialités considérables de traitement et de stockage, ou que le Web est parfaitement adapté aux communautés dispersées dans le monde entier. On l’avait remarqué.

Plus grave peut-être, le financement de la production de musiciens par les internautes, sur le modèle de MyMajorCompany, est souligné ; mais qu’en est-il de la capacité de ce modèle à sélectionner de bons artistes et à soutenir durablement la création ? La question n’est pas posée.

Quoiqu’il en soit, l’auteur montre qu’en occupant l’espace libre entre le profane et le spécialiste, l’amateur est au cœur d’un processus de démocratisation des compétences. Une thèse qui justifie pleinement la lecture de ce petit livre, malgré les quelques critiques que je viens de formuler.

Aller plus loin
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  • Malzieux
    Malzieux
    Ex-chomeur
    • Posté à 11h55 le 08/12/2010
    • Internaute 124404
      Ex-chomeur

    Les spécialistes n’aiment pas trop se répandre sur Internet de peux de voir leurs droits d’auteurs leur passer sous le nez.
    Il ne reste donc qu’un espace réservé aux « amateurs ».

  • unagi-
    unagi-
    卑語
    • Posté à 12h48 le 08/12/2010
    • Internaute 24252
      卑語

    Quelques liens pour vous contredire :

    Au culte des amateurs, les experts sont rois

    Lien

    Musique « sociale » : meilleure ennemie des artistes ?

    Lien

  • a déménagé le 16 décembre
    • Posté à 13h02 le 08/12/2010
    • Internaute 134238
      Militaire

    Sans grand recul et très spontanément, j’ai l’impression que P. Flichy est resté trop longtemps derrière un écran sans se frotter au réel de la rue qui regorge de « cette sorte de violence des mots… » ou est … « le lieu de la critique féroce et de la dénonciation »…

    Qu’il se promène un peu dans les rues, les bars, et il se rendra vite compte qu’Internet n’est qu’un reflet du quotidien.

    Et cette image qui reste sans explication : « Le fan est un braconnier, qui s’émancipe des jugements experts… » . Pourquoi ce « fan » se comporte-t-il de cette manière ? N’est-ce pas ce qu’il attend(ait) de ceux qui étaient en charge de l’informer ? Le fan se méfie (à juste titre) des « experts » qui dans le domaine de l’info – tous supports confondus – sont presque devenus plus nombreux que les lecteurs ou auditeurs.
    Ne serait-ce pas le moment d’imaginer que le fan fabrique ce qu’il aurait aimé trouver : « la culture, la citoyenneté, la production de connaissance. » et qu’il le fait avec ses armes : « écriture quasi orale, goût pour le conflit et la polémique… » ?

  • Julien83
    Julien83
    chroniqueur BD au Mague, (...)
    • Posté à 13h36 le 08/12/2010
    • Internaute 37797
      chroniqueur BD au Mague, (...)

    Flichy ne sait pas surfer, ne sait pas chercher la culture là où il faut. Il débute sur le web.
    Graphiste que je suis, je suis ravi de trouver des tas de bons sites d’échanges de tutorials sur mes logiciels pro préférés, comme Ae/Ps/Cg/Webdesign TUTS.. ou le site de Videocopilot. Et j’en passe
    Et bien oui ! on aime montrer nos productions, nos petites folies créatives vidéos et images.
    Et en quoi ça dérange monsieur Flichy le petit débutant d’internet !
    On ne cherche pas vraiment le sacre, mais au moins à donner quelque chose aux gens, et ça a pris son éclosion depuis 1997 en gros.
    le sacre à tout prix pour une minorité, les ceux qui ne s’y attendent pas, et le sacre donné par des journalistes « spécialistes du web » pour créer un « buzz » comme ça a été fait avec Mickael Vendetta le bogosse qui ne sert à rien.
    Allez Mr Flicjy, apprenez à mieux surfer !

    ps : hihihi ! oui, j’ai eu mes petits moments de « sacre » quand j’ai reçu un email d’un auteur de bande dessinée que je fais une bonne chronique de son livre, voir même une fois du rédac’chef de Fluide Glacial : Thierry Tinlot, et puis un de mes musts : Eric Naulleau dont j’illustre ses éditos sur l’émission « ça balance à Paris » sur Paris Première.

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 13h47 le 08/12/2010
    • Internaute 36864
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    Je me reconnais dans cette définition, et considère que rue89 correspond bien au site où s’exercent ces échanges !

  • Axel.80
    Axel.80
    Vogue la galere
    • Posté à 13h53 le 08/12/2010
    • Internaute 135904
      Vogue la galere

    un ouvrage qui semble interressant. J’avoue que j’ai lu ces querelles et passionelles sur certains blog, qui parfois se repete jour apres jours. Souvent entre un nombre restreint de contributeurs qui se « pourrissent » mutuellement, tous les jours. Malheureusement, ca ne donne pas envie de lire les commentaires, et l’on passe a cote de choses pertinentes.

  • survivant
    • Posté à 14h32 le 08/12/2010
    • Internaute 25864

    Une bonne analyse, mais de toutes façons un amateur qui désire s’immiscer soit dans la culture, la politique, la polémique, la dénonciation. S’il n’a pas été lui même confronté dans le réel à ce genre de situations, n’aura qu’une analyse éphémère et reculée et restera dans son monde virtuel. Alors, bien souvent nous retrouvons des petits marioles qui se racontent de belles histoires qu’ils se sont inventées en regardant un film, une vidéo ou autre chose et de fait essayent d’interpréter des personnages en se mettant dans la peau d’un héros. Si des amateurs ont envi de découvrir ce qu’est le goût de la lutte et du combat pour la vie sans se mettre dans la peau d’un zorro. Qu’ils viennent me voir je vais leur apprendre comment s’y prendre. Par contre avec moi tout se joue dans la franchise et dans le vrai. Faux culs s’abstenir.

  • survivant
    • Posté à 14h57 le 08/12/2010
    • Internaute 25864
  • survivant
    • Posté à 16h03 le 08/12/2010
    • Internaute 25864
  • a déménagé le 17 décembre ....
    a déménagé le 17 décembre ....
    émophane stable. voir mode d' (...)
    • Posté à 17h33 le 08/12/2010
    • Internaute 130799
      émophane stable. voir mode d' (...)

    Les amateurs cons sacrés. Stade ultime de la reconnaissance pour eux, et de la tolérance pour les autres.

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