En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

Beaucoup d'étudiants, peu d'emplois : en Tunisie, l'éducation est frustration

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 17/01/2011 à 18h19

Les données sur l’éducation attestent d’une singularité tunisienne. Paradoxalement, c’est une source de conflits pour ceux qui bénéficient de l’infrastructure éducative, mais qui ne peuvent valoriser le niveau de diplôme obtenu sur le marché de l’emploi.

L’éducation représente 22,4% du budget de l’Etat tunisien selon la Banque mondiale. Il est intéressant de comparer cet effort à celui qui est accompli par d’autres pays jeunes aussi, et proches à divers titres, telles l’Algérie, avec 20,3% du budget et l’Egypte, 11,9%. Cet effort relativement élevé n’a pourtant pas permis de réduire significativement le taux d’analphabétisme tunisien : il passe de 22,4% en 2003 à 22,1% en 2007.

Une singularité tunisienne datant de la présidence de Bourguiba

Le président Bourguiba avait mis en place cet investissement éducatif, au détriment des dépenses de police et de l’armée. Depuis l’arrivée de Ben Ali, les dépenses pour l’armée et la police se sont accrues, mais il semble qu’une part de cette singularité dans le domaine de l’éducation ait été maintenue :

  • les taux nets de scolarisation sont proches de 100 % dans le primaire et de 73% dans le secondaire, et le nombre d’étudiants est en forte croissance ;
  • on est passé de 121 800 étudiants en 1996-1997 à quelque 336 000 au cours de l’année 2006-2007, et à une prévision de près de 450 000 étudiants pour 2014 ;
  • or la population n’est que de 10,3 millions d’habitants. En France, on compte 2,2 millions d’étudiants pour une population plus de six fois plus importante ; en d’autres termes, la Tunisie affiche un nombre d’étudiants structurellement élevé en proportion de la population (même si on tient compte de la structure par âge nettement plus jeune que celle de la France).

Des étudiants sans débouchés sur le marché de l’emploi ?

Une étude rédigée conjointement par le ministère tunisien de l’Emploi et de l’Insertion professionnelle des jeunes et par la Banque mondiale, intitulée « Dynamique de l’emploi et adéquation de la formation parmi les diplômés universitaires », parue en 2008, montrait l’excès de nouveaux diplômés en regard du niveau de l’activité économique.

Chaque année, 85 000 personnes arrivent sur le marché du travail pour seulement 60 000 à 65 000 postes supplémentaires. Il faudrait un taux de croissance de 10% pour absorber tous ces nouveaux arrivants. On en est loin.

Résultat : 46% des jeunes actifs diplômés du supérieur n’avaient pas d’emploi dix-huit mois après l’obtention du diplôme. Pour les femmes, on atteint un taux de chômage plus élevé encore. Quant aux diplômés des filières courtes, celles qui devraient afficher une plus forte employabilité, ils sont en fait les plus exposés au chômage.

Une exigence démocratique de la jeunesse diplômée

Ce clivage entre le diplôme et l’entrée dans les carrières revêt une triple dimension :

  • il y a toujours une exigence démocratique de la jeunesse diplômée qui, loin de résumer ce qui se passe, constitue sans nul doute un facteur des événements en cours ;
  • les études vont de pair avec une légitime aspiration à trouver un travail – et un salaire – en phase avec le diplôme obtenu. Or manifestement, cela ne fonctionne pas, et depuis suffisamment de temps pour que, de génération en génération, cela crée une souffrance et une déception très ancrées dans la population ;
  • enfin, certains étudiants voyagent, en France – ou ailleurs – puis reviennent au pays, et cette ouverture renforce les deux aspirations ci-dessus, démocratique et professionnelle.

Or la crise économique, la corruption et la véritable captation des revenus par les anciens dirigeants politiques ont bridé, peut-être même interdit, l’expression de ces exigences. Il était temps que le changement survienne.

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  • A déménagé le 12-4
    • Posté à 18h38 le 17/01/2011
    • Internaute 137745

    A rapprocher des chiffres des étudiants Tunisiens en France :

    La France est le premier pays pour les étudiants Tunisiens en situation de mobilité à l’Etranger :

    France : 9000

    Allemagne : 1 781,
    Canada : 927,
    Ukraine : 795,
    Roumanie : 460,
    Etats-Unis : 133,
    Belgique : 112.

    (Chiffres de 2006/2007)
    Lien

    Même tendance pour ce qui concerne la diaspora tunisienne :

    France 598 504
    Italie 152 721
    Libye 87 177
    Allemagne 85 532
    Belgique et Luxembourg 20 752
    Arabie saoudite 18 582
    Algérie 16 402
    Canada 15 272
    Émirats arabes unis 13 842
    États-Unis 13 726
    Suisse 13 109
    Total 1 098 212

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  • Tmal
    Tmal
    Parti rider...
    • Posté à 18h45 le 17/01/2011
    • Internaute 112672
      Parti rider...

    Dites pas ça ! ! ! Sinon ils vont fermer les écoles et universités chez nous ! ! !

  • Nazim
    Nazim
    Zen
    • Posté à 19h48 le 17/01/2011
    • Internaute 109540
      Zen

    Je ne sais pas si vous vous êtes renseigné avant d’écrire votre article. La situation de la Tunisie n’est pas si singulière que ça dans les pays arabes , pour prendre les indicateurs que vous avez choisi :

    Pour l’alphabétisation vous avez dans l’odre

    Arabie Saoudite : 85,5%
    Bahrein : 90,8 %
    Emirats : 90,0%
    Libye : 88,4%
    Jordanie : 92,2%
    Koweit : 94,5%
    Liban : 89,6%
    Oman : 86,7%
    Quatar : 93,1%
    Syrie : 83,6%
    T.Palestiniens ; 94,1%
    Irak : : 77,6%
    Tunisie : : 77,6%
    L’Algérie : 72,6%
    Soudan : 69,3%
    Egypte : 66,4%
    Le Yemen : : 60,9%
    La Mauritanie : : 56,8%
    Le Maroc : : 56,4%

    Pour ce qui est du taux net de scolarisation au secondaire voici les chiffres des pays arabes dans l’ordre :

    Bahrein : 89%
    Territoire occupé : 87%
    Emirats : 84%
    Jordanie : 82%
    Koweit : 82%
    Quatar : 79%
    Oman : 78
    Tunisie : 71%
    Syrie : 68%
    Mauritanie : 16%

    Il n’y pas de chiffre sur cet indicateur dans le document de l’Unesco, pour les autres pays.

    Pour l’enseignement supérieur les effectifs suivants sont donné :

    Egypte : 2 488 000
    Algérie 902 000
    Arabie S : 667 000
    Maroc : 400 001
    Tunisie : 351 000
    Jordanie : 255 000
    Yemen : 237 000
    Liban : 200 000
    Territoire O : 181 000
    Oman : 84 000
    Emirats : 77 000

    Ce qui donne des taux bruts de scolarisation supérieure de :

    Egypte : 35%
    Liban : 33 %
    Jordanie : 27%
    Territoire O : 25%
    Arabie S : 20%
    Emirats : 18 %
    Tunisie : 17%
    Algérie : 14%
    Yemen : 10%
    Maroc : 9%

    Voici l’adresse du document Global Education Digest 2010 (Unesco) :

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    • Françoise Benhamou
      Françoise Benhamou répond à Nazim
      Professeur d'économie à Paris- (...)
      • Posté à 16h06 le 19/01/2011
      • Expert 17723
        Professeur d'économie à Paris- (...)

      oui bien sûr j’ai travaillé sur les taux relatifs de population étudiante en regard de la population et non sur simplement les taux de scolarisation.

      • Nazim
        Nazim répond à Françoise Benhamou
        Zen
        • Posté à 10h37 le 20/01/2011
        • Internaute 109540
          Zen

        Pas de singularité non plus pour le ratio : population étudiante / population totale, quelques exemples

        Egypte 3%
        Tunisie2,7%
        Algérie 2,5%
        Jordanie 4,3%

  • LienRag
    • Posté à 21h47 le 17/01/2011
    • Internaute 34767

    Les indicateurs quantitatifs sont peut-être loin de suffire...
    Je n’ai pas d’expertise particulière sur la question, mais au début des années 90 un étudiant tunisien m’expliquait qu’une des forces de son pays était que quelque soit le niveau de corruption du pays l’éducation nationale était épargnée : un bachelier tunisien était quelqu’un qui avait réussi son examen par le travail et la compétence, pas quelqu’un qui avait acheté son diplôme ni l’avait obtenu par favoritisme.

    Il me semble avoir compris par diverses conversations depuis que ce n’était plus aussi vrai depuis quelques années déja.

    • Françoise Benhamou
      Françoise Benhamou répond à LienRag
      Professeur d'économie à Paris- (...)
      • Posté à 16h08 le 19/01/2011
      • Expert 17723
        Professeur d'économie à Paris- (...)

      entre autres raisons du fait de l’importance d’appartenir aux bons réseaux, si je puis dire, pour trouver du travail, ce qui existe partout mais revêtait une connotation particulière du fait du niveau de corruption et de la rareté relative des postes.

  • Lascience
    • Posté à 22h12 le 17/01/2011
    • Internaute 70592

    Je ne connais pas le salaire moyen d’un fonctionnaire tunisien, mais si l’Etat avait les moyens de salarier 150’000 flics en civils, ça fait autant de postes à repourvoir dans des activités plus honnêtes et réellement au service des citoyens.

    Quand aux flics, ils pourront toujours aller vendre des fruits et légumes dans la rue. Cette fois on ne risque pas de séquestrer leurs charrettes..

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