En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

Le régime des intermittents, serpent de mer

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 09/02/2011 à 10h00

On croyait en avoir fini. Loin de là. Selon le journal Les Echos, 105.826 allocataires du régime des intermittents du spectacle et de l’audiovisuel ont été indemnisés en 2009. L’Unedic leur a versé 1,276 milliards d’euros pour seulement 223 millions de cotisations versées, soit un déficit de plus d’un milliard d’euros.

Le régime des intermittents a été inventé en 1936, pour les travailleurs de l’audiovisuel, à un moment de crise mais aussi d’avancées sociales. Etendu et plusieurs fois réaménagé, il est devenu un véritable serpent de mer de la politique culturelle.

Des bénéficiaires précaires

Le régime est destiné aux artistes et techniciens du spectacle et de l’audiovisuel. Il permet à ses bénéficiaires de toucher des indemnités chômage entre deux contrats. La vie d’artiste est en effet discontinue, faite de projets entre lesquels l’artiste se retrouve souvent sans travail. Embauché par exemple pour une fiction dont le tournage dure quelques semaines, l’artiste doit rechercher un nouveau contrat une fois celui-ci achevé.

Afin de bénéficier du régime, il faut, depuis la réforme de 2007, avoir travaillé 507 heures en 10 mois pour les techniciens, et en 10,5 mois pour les artistes. Selon le département des études du ministère de la culture, le nombre moyen de contrats par intermittent en un an passe, entre 2000 et 2006, de 10 à 15, et leur durée de 6,1 à 4,4 jours. En d’autres termes, être artiste ou technicien dans ces secteurs, cela signifie se battre pour enchainer des contrats de plus en plus courts. L’intermittence n’a pas mis fin à cette dégradation. Peut-être même l’a-t-elle encouragée, en la rendant plus tolérable.

La réforme, loin d’avoir enrayé la montée du déficit, malgré des dispositions destinées à préciser finement la liste des bénéficiaires potentiels, semble n’avoir rien changé aux pratiques en vigueur.

Abus, lâchetés, ou réponse à la précarité ?

Il y a un mélange d’abus, de lâcheté, mais aussi de déficit structurel lié au fait que les indemnités d’assurance chômage sont devenues un des éléments constitutifs du modèle économique du spectacle vivant et de l’audiovisuel dans notre pays. Le déficit procède en partie des comportements de « risque moral » : on désigne par là le fait qu’une protection sociale spécifique, plutôt avantageuse, finit par modifier les comportements. Elle est devenue le pendant de la précarisation de la vie d’artiste.

Les entreprises du spectacle ont intégré le système à leurs comptes. Elles peuvent sous-payer celui qui complètera ainsi ses rémunérations. Quant à l’Etat, il utilise cette protection comme une subvention déguisée dont le financement relève de l’UNEDIC, donc des cotisations des salariés. Il n’y contribue, via le Fonds de professionnalisation et de solidarité, qu’à hauteur de 5 millions d’euros par an.

Un ministère condamné à l’impuissance ?

Le ministre est aussi embarrassé que le furent tous ses prédécesseurs : ils auront commandé nombre de rapports qui, si intéressants furent-ils, n’auront finalement pas changé grand-chose. La chasse aux abus est une tâche délicate : une solution partielle consisterait en l’observation des comportements des employeurs et en l’application de l’équivalent d’un bonus malus destiné à limiter les abus constatés. C’est ce que les Américains pratiquent couramment, quel que soit le secteur d’activité, et qu’ils désignent par l’expression « experience rating ».

On en est loin. En attendant, le déficit se creuse. Il est intéressant de relever que le programme du forum sur la politique culturelle, présidé vendredi par Frédéric Mitterrand et intitulé « La culture pour chacun », évitait d’employer le terme « d’artiste ». Il n’y a qu’à consulter la liste des table-rondes pour s’en convaincre : Vaincre l’éloignement et l’indifférence face à la culture, Diversité et dialogue interculturel, Transmission et médiation : les enjeux du numérique, les nouveaux processus de création artistique, Jeunesse et culture à l’ère des réseaux, Arts, culture et territoires, La culture, un service public à l’ère de l’économie numérique, et Patrimoines pluriels.

A l’artiste on préfère le « processus de création artistique ». L’économie numérique d’un côté, les territoires de l’autre, les préoccupations évoluent avec le temps, les modes, le contexte social et politique, la montée d’une nouvelle économie. Face à cela, l’intermittence a un petit air de déjà vu, et de « Mission impossible ».

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  • Mathieu P.
    Mathieu P.
    Économiste
    • Posté à 14h30 le 09/02/2011
    • Internaute 115425
      Économiste

    L’article (DOI : 10.1051/futur/3675) de Bruno Coquet dans Futuribles en octobre dernier suggère qu’il faut s’attendre à nouveau à des débats enflammés sur ce régime.
    Lien

  • Moggio
    Moggio
    Internaute
    • Posté à 14h31 le 09/02/2011
    • Internaute 94030
      Internaute

    Pour information, c’est le 28 janvier dernier que le quotidien « Les Échos » a publié un article et un éditorial sur le sujet, indiquant notamment que, en 2009, les cotisations chômage des salariés concernés ont financé cette année-là 17,5 % des prestations chômage versées, le reste relevant de ce qu’on appelle la « solidarité interprofessionnelle ».

    Merci Mathieu P. ! ; -)

  • Sioux
    Sioux
    privé d'emploi
    • Posté à 15h52 le 09/02/2011
    • Internaute 58445
      privé d'emploi

    Deux remarques.

    D’abord, un gros problème de chariot qui rend la lecture de cet article désagréable.

    Ensuite, c’est un faux procès qu’ont fait Les Echos à ce régime, puisque l’indemnisation moyenne d’un intermittent correspond à un peu plus de 1.000 € par mois et par personne, soit à peine l’équivalent de ce que perçoit l’ensemble des chômeurs (entre 1000 et 1200 euros). Pire que le déficit de cotisations pour ce régime : celui de l’emploi précaire en général, qui rapporte trois à quatre fois moins que ce qu’il coûte à l’Unedic.

    Moralité : il faut surtaxer les employeurs qui en profitent un max et utilisent à gogo des « intermittents » du travail.

    • egide
      egide répond à Sioux
      Littéral
      • Posté à 23h19 le 10/02/2011
      • Internaute 45067
        Littéral

      Ah ces remèdes qui font disparaitre le mal en tuant le malade !

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 23h15 le 10/02/2011
    • Internaute 45067
      Littéral

    Le régime de l’intermittence du spectacle en France est l’exemple absolu d’une effroyable erreur de conception dès l’origine et qui s’est aggravée après la seconde guerre mondiale avec le nouvel équilibre des représentations dans le monde du travail.

    L’intermittence, c’est à dire le « précariat », est constitutive des métiers du spectacle et de la création.

    On travaille seul ou en équipe sur un projet dont on essaye de réunir les conditions financières du succès le financement des biens, des services et la rétribution de la main d’œuvre.

    Après la fin d’un projet, avant de commencer un autre projet, on subit une période plus ou moins longue sans rétributions, à moins d’exercer une autre activité en dehors du champ de la création ou du spectacle ou de bénéficier d’une aide.

    Il ne s’agit donc pas de couvrir un risque, l’inactivité éventuelle faute d’embauche ou de commande, mais des inéluctables périodes de durée variable entre deux projets.

    L’erreur est bien un vice de conception  :
    Utiliser les ressources d’un régime assurantiel pour financer l’aide aux intermittents du spectacle et de la création.

    Afin d’éviter tout débat inutile sur le bien-fondé ou non de ce régime, dans l’état actuel de l’économie française de la culture et du divertissement, il n’y pas d’autre alternative que de maintenir un système qui subit, en plus de sa tare originelle, les vices de système d’assurances chômage qui devient le moyen de subventionner indirectement les entreprises en reportant un partie des charges salariales sur l’assurance.

    Si une entreprise a besoin provisoirement d’un surcroît de main d’œuvre qualifiée, elle propose des contrat dont le salaire est faible mais dont la durée minimum permet l’ouverture de droit à compensation au titre de l’assurance chômage.

    Tout le monde le sait. Personne ne dit rien, Cet accord tacite, si l’entreprise parait y trouver son compte ainsi que le travailleur concerné, globalement, l’économie le supporte mal, salaire modéré, charges d’assurances chômage élevées.

    Par principe l’intermittence du spectacle est en crise perpétuelle.

    La politique démagogique des ministres successifs de la Culture depuis Jack Lang, l’initiateur de cette dérive, a étendu, au delà du raisonnable le régime à un nombre toujours croissant d’entreprises ou d’organismes susceptibles de passer pour leur propre compte des contrats d’intermittents du spectacle.

    On doit au conservateurs et au patronat aux réflexe antisociaux archaïques de culpabiliser les principales victimes de ce système, les intermittents eux-mêmes, aux prétexte de leur opportunisme.

    L’autre vice qui dépasse le problème de l’intermittence est le mode ubuesque de la représentativité des syndicats de salariés.

    On ne s’étendra pas sur ce problème récurrent des limites de la démocratie en France très vite atteintes lorsqu’il s’agit des questions économiques.

    Mais nous arrivons à cette situation que le syndicat qui assume la responsabilité de gestion paritairement avec les représentants patronaux n’est absolument pas représentatif des salariés de l’intermittence qui, lorsqu’ils sont syndiqués, choisissent, c’est leur droit intangible, d’autres organisations.

    Si la C.F.D.T. agit bien en gestionnaire responsable, après tout, elle gère la solidarité interprofessionnelle et représente bien l’intérêt de salariés mais qui appartiennent à d’autres secteurs plutôt attentifs et intéressés à l’amoindrissement des charges, elle est indifférente aux intérêts de salariés du secteur concerné dont presque aucun n’est adhérent à ce syndicat.

    Ce problème extrêmement grave de l’absence d’administrateur véritablement représentant des intérêts du salariat dans les instances de décision du secteur économique de référence est un défi pour l’économie française dont on ne voit pas le début d’un commencement d’une prise de conscience ni l’esquisse de la moindre volonté politique de le résoudre.

    Là non plus, il n’est pas besoin de débattre, la controverse même n’est pas assumée.

    Je passe sur le fait que la création au sens le plus large ne bénéficie absolument pas d’un régime de compensation des rétributions manquantes entre deux projets. J’ignore aussi le fait que le problème du financement de la création n’inclut pas de charges au titre de la rémunération de la main d’œuvre.

    Vous ne comprenez pas de quoi je veux parler ?
    C’est tout le problème.C’est pas grave, c’est difficile de faire pire qu’aujourd’hui où le financement e la nouveauté est laissé à la charge du créateur lui-même.

    De toute façon, vous me répondrez qu’il y a le ministère de la culture pour subventionner les créateurs !

    C’est çà ! Je vais m’inscrire à l’Union Républicaine des Écrivains Francophones, à moins que je choisisse l’Union Démocrate des Écrivains Francophones, j’aurais plus de chances d’avoir des miettes.

    À vot’ bon cœur monsieur le ministr’ pour la littérature nouvelle !
    Un pièce, mon prince, une pièce pour l’œuvre à venir !

  • Hulk
    Hulk
    Gros con de droite
    • Posté à 00h07 le 11/02/2011
    • Internaute 108405
      Gros con de droite

    Les intermittents du spectacle, ça vote à gauche, et en temps de crise comme en ce moment, ça aura du mal à attendrir le populo sur leur sort.

    Supprimons-donc ce régime maintenant, et mettons-les au régime général. Ils apprendront à avoir un métier en parallèle de leurs piges, plutôt que de buller des semaines entre deux embauches.

    Il n’y a que du bénéfice politique à faire cette réforme maintenant.

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