Chez Etienne Wasmer

L'économie décryptée par Etienne Wasmer, enseignant à Sciences Po Paris, spécialisé en économie du travail.

Agences immobilières à vocation sociale : est-ce vraiment la solution ?

Etienne Wasmer
Economiste du travail
Publié le 10/04/2007 à 12h54

En matière de logement, les idées ont pullulé dans cette campagne. Mais la plupart du temps, elles procèdent d’une erreur de diagnostic.

Premièrement, il existe un déficit de foncier dans de nombreux endroits, mais pas partout : certaines localités connaissent de nombreux logements vacants, mais dans d’autres endroits, les loyers continuent de progresser rapidement. Penser régler cela par des mesures fiscales globales est un rêve coûteux pour les finances publiques.

Deuxièmement, la loi protège les locataires de façon inefficace. Pour les petits propriétaires, la gestion des impayés est un parcours du combattant : la loi et le Code de procédure civile les obligent à avoir recours à des huissiers pour délivrer des commandements à payer, à des avocats pour ne pas faire d’erreur de procédure, à la justice pour obtenir des décisions d’expulsion. La loi exige également des juges d’exécution pour ralentir un peu plus la procédure, la police pour exécuter les jugements, instaure une trêve hivernale et impose des enquêtes sociales. Résultat, on est arrivé à la situation absurde dans laquelle les propriétaires ne souhaitent plus louer des biens modestes à des locataires en situation de fragilité financière : revenus modestes, chômeurs, jeunes sans caution...

Les bailleurs sociaux, à qui l’on impose des procédures encore plus lourdes, réagissent parfois en ne louant pas à des demandeurs d’emploi. On voit bien le paradoxe de cette fausse protection : en protégeant indifféremment les locataires de bonne et de mauvaise foi, on a instauré une méfiance qui exclut de fait des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes du logement.

Plutôt que de s’attaquer au fond des choses, c’est-à-dire de démanteler ces protections juridiques inefficaces et d’y substituer un accompagnement des locataires en difficulté –ce qui ne serait rien de moins que le principe de flexicurité appliqué au logement locatif–, les gouvernements et certains candidats veulent rajouter des dispositifs visant à remédier à l’impossibilité de se loger lorsqu’on est en situation de fragilité économique.

Par exemple, la garantie généralisée qui se substituera au « Locapass » et sera financée par le 1% logement va couvrir de très nombreux propriétaires en cas d’impayés. Le principe, très français, consiste en quelque sorte à socialiser les pertes possibles dues aux impayés. On ne sait d’ailleurs pas encore si le système ne va pas dériver massivement : lorsque c’est la collectivité qui assure le risque, les incitations à faire moins d’efforts pour payer régulièrement le loyer risquent d’être plus fortes. A noter aussi qu’il restera bien un marché privé d’assurances pour les locataires financièrement viables : évidemment, si l’on socialise les pertes, il faut bien privatiser les bénéfices, en l’occurrence en faveur des assureurs privés qui se partageront un appétissant gâteau.

La proposition de François Bayrou est plus subtile : en favorisant l’émergence d’agences « sociales » qui mettront des biens en location pour des publics défavorisés, on évite l’écueil de la bureaucratie qui pourrait laisser le système dériver financièrement, les incitations à combattre l’impayé locatif étant diluées. Dans le cas d’associations, on peut espérer que la proximité et la légitimité morale feront qu’il sera possible de maintenir un discours de fermeté à l’égard des impayés sans lequel tout système de garantie ne pourrait pas fonctionner.

Là où les difficultés vont commencer, c’est quand on réalisera la difficulté à maintenir les comptes en équilibre : puisqu’il y a surtout des risques à prendre, les associations n’auront guère plus d’incitation économique à offrir des baux à des publics défavorisés que n’en ont dans le système actuel les acteurs privés et sociaux. Il faudra donc subventionner massivement, avec le « coût d’opportunité » habituel. Cet argent pourrait être plus utilement consacré à la création de nouveaux logements, à l’aide d’urgence, bref à la mise en place de mesures complémentaires à celle de la simplification massive du droit du logement –lire mon essai chez « En Temps Réel » à cet égard.

Pour ne pas être trop négatif sur cette mesure, une proposition pourrait être de créer un nouveau type de bail, réservé à ces associations. Il stipulerait que la durée du bail est libre (pas de limite de trois ans), et qu’en cas d’impayés, la résiliation du bail est acquise automatiquement au bout de trois mois. Pas besoin de faire appel à un juge ou un préfet pour réaliser une enquête sociale puisqu’on a déjà une association agréée qui peut évaluer la situation... Le pari serait que ces bailleurs, libérés des contraintes, pourraient prendre le « risque » de loger des catégories de personnes jusque-là exclues du logement. Après un ou deux ans, si cet exemple de fonctionnement fluide du marché donne satisfaction, on peut même espérer une réforme de plus grande ampleur du droit du logement. Du moins, on peut toujours rêver.

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  • gaston-lagaffe
    • Posté à 20h35 le 08/05/2007
    • Internaute 1598

    Le lien vers l’essai de M.Wasmer contenu dans le texte est particulièrement intéressant.
    Il y explique notamment que rendre les procédures de recouvrement des loyers impayés plus rapides et plus efficaces (idem pour les procédures d’expulsion)serait finalement favorable aux populations les plus précaires qui ont tant de difficultés pour se loger actuellement.
    La contrepartie serait l’interdiction pour les propriétaires de réclamer plusieurs mois de loyers d’avance ou de demander des cautions aux nouveaux locataires.
    En s’appuyant sur l’exemple du Québec, l’auteur développe un raisonnement apparemment déroutant mais finalement convaincant.
    Très intéressant.

  • Louta
    • Posté à 17h56 le 14/05/2007
    • Internaute 4096

    BRAVO, c’est toujours une bonne mesure que de convaincre l’un de soutenir et faire confiance à l’autre.
    Mais comment voulez-vous qu’un petit propriétaire (dont le « T2 à louer » est parfois le fruit de toute une vie de labeur et l’unique manne financière dont il dispose pour survivre) en supporte le risque ?
    Quelle garantie va-t-on lui concéder ?

    Sans vouloir jeter un parpaing dans la mare, nous avons des logements sociaux ? ! ... Et des organismes dont la vocation est, expressément, de voler au secours des plus démunis ! Que font-il ?
    Certains me répondent : « On n’a pas assez de HLM ».
    FAUX ! ! ! ... ARCHI-FAUX ! ! !
    On en a pléthore ! ! !
    Le problème c’est qu’ils sont mal distribués. Ou plus exactement, qu’ils sont à RE-distribuer.

    Prenons le cas de 2 de mes amis (pour ne citer qu’eux), happy locataires d’un HLM depuis quelque 10 ou 15 ans.
    Quand ils accèdent, à 25 ans, au spacieux 100m2 que je leur connais, lui entame sa carrière commerciale et elle élève leur 2 enfants. Ils n’ont pas de gros moyens, comme on l’imagine, et ont dû en faire la preuve pour accéder au précieux logement.
    Jusque-là, tout est cool.
    Sauf que depuis, « lui » a gravi brillamment les échelons de la société et gagne extrêmement bien sa vie, et « elle » a repris un emploi qui paie plutôt bien également.
    RÉSULTAT : APRÈS 15 ANS DE HLM, ILS SONT LES HEUREUX PROPRIÉTAIRES DE 3 APPARTEMENTS DANS PARIS.

    Et le problème n’est pas nouveau. Il y a 30 ans, nous batifolions déjà, mes frères et moi, dans la piscine (couverte, s’il vous plaît) de Tonton Léon, riche industriel et nouvellement propriétaire de sa somptueuse villa… Après 20 ans de (bons et loyaux) HLM !
    ... Pendant que lui (il est intéressant de le préciser) tapait quelques balles avec papa sur le court de tennis, au fond du jardin !
    J’en conviens, c’était fort agréable ! Mais néanmoins des questions se posent et s’imposent !
    Est-ce que mon couple d’amis a encore réellement besoin du soutien de l’OPAC ? Leur appartement ne devrait-il pas être attribué à une famille plus nécessiteuse ? Et comment ce fait-il qu’il faille faire la preuve de son manque de ressources UNIQUEMENT À LA REMISE DES CLÉS et pas CHAQUE ANNÉE, comme le voudrait la logique ?
    On nous a rebattu les oreilles à coup de « manque de logements sociaux », mais ne devrait-on pas, dans un premier temps, les redistribuer plus judicieusement ?

    SI VOUS VOTEZ POUR MOI...
    Je propose que, chaque année, les locataires soient tenus de présenter à l’OPAC leur feuille d’imposition, afin que les loyers soient si nécessaire revus à la hausse, et les occupants « mieux nantis » encouragés à laisser la place à d’autres, plus dépourvus.
    (Car, j’ai le sentiment que si le loyer de leur HLM était ajusté au prix pratiqué dans le quartier pour de l’Haussmannien, il y a bien longtemps que mes amis auraient déménagé !)
    Ainsi, les propriétaires privés n’auraient pas (ou moins) à supporter le risque que présente « les ménages modestes », nos « caisses sociales » seraient mieux alimentées, et cela permettrait le « turn-over » nécessaire du parc locatif social.

    ENFIN, CE QUE J’EN DIS… ;))

    PS : Savez-vous que le plus gros BBQ de l’année, c’était également chez Tonton Léon ! ! ! ... En Septembre ! ! ... - Payé par « L’allocation de rentrée des classes ! » - fanfaronnait-il grassement ! !
    Et là, un nouveau sujet m’étreint le neurone : Quand cessera-t-on de donner des allocations familiales à des familles qui n’en ont aucunement besoin ?
    Nos institutions ont-elle encore les moyens de ses largesses ?

  • Auster
    • Posté à 23h37 le 14/05/2007
    • Internaute 4506

    Quelques précisions s’imposent à la lecture du message de LOUDA :
    - Il est erroné de dire que les ressources des locataires ne sont contrôlées qu’à la prise de possession du logement.
    Elles le sont effectivement à ce stade lors du passage en Commission d’Attribution de Logement afin de vérifier que les demandeurs se situent bien sous les plafonds de ressources règlementaires.
    Mais elles le sont également lors de l’enquête triennale que chaque bailleur social doit effectuer auprès de ses locataires.
    En effet, en cas de dépassement du plafond de ressources, les locataires concernés doivent s’acquitter d’un Supplément de Loyer Solidarité destiné à « pénaliser » ceux qui ne devraient plus relever du logement social.
    Je tiens également préciser que sous l’étiquette « logement social » ou « HLM » se cachent en fait plusieurs catégories de logements. Chaque opération fait l’objet d’un financement d’Etat spécifique (Prêt Locatif Social, Prêt Locatif Aidé d’Intégration...)destiné à certaines catégories de locataires et avec des loyers plus ou moins élevés.
    Il y a également des logements « haut de gamme » dont les loyers sont proches de ce qui s’applique dans le parc privé.
    - le problème de la pénurie de logements sociaux s’explique par le faible taux de rotation des locataires en place qui devraient, à plus ou moins long terme, accèder à la propriété. Or, la paupérisation croissante d’une frange de plus en plus importante de la population ne le permet pas. Et le prêt à taux zéro, pas plus que la prochaine déduction fiscale des intérêts d’emprunts, est insuffisant pour régler cette problématique.
    - Plus généralement, nombre de projets sont en stand-by faute de main d’oeuvre disponible dans le bâtiment (je parle là de la région que je connais le mieux, à savoir la région Rennaise). Les gros constructeurs, qu’ils soient nationaux ou indépendants, sont dans l’incapacité de répondre à la demande en raison de cette pénurie de main d’oeuvre. Les projets ne sortent pas de terre et pourtant les autorisations administratives (permis de construire, financements...) sont obtenues !

    Il y aurait encore beaucoup à dire sur le sujet mais pour terminer, j’adhère à l’orientation de flexisécurité proposée par Etienne Wasner.
    Pour participer régulièrement aux Commissions Préfectorales d’Expulsion, je ne peux que constater la difficulté pour les bailleurs sociaux de solutionner les dossiers d’impayés. Les procédures durent au minimum 18-24 mois voire plus pour certains dossiers, avec l’effet pervers souligné par l’auteur qui engendre un taux de refus beaucoup plus important au moment de l’attribution du logement.
    Une souplesse réglementaire alliée à une plus grande sécurisation du locataire est en effet une piste de réflexion intéressante.

  • bibi libéré
    • Posté à 15h07 le 27/05/2007
    • Internaute 3548

    Bon,je ne suis pas du tout competente techniquement mais pour les propiétaires « rassurés »,ne peut-on rien leur demander en retour ? Par exemple,un pourcentage plus grand pour l’agence qui s’occupe de louer leurs biens ou bien un système de tarifs locatifs « conventionnés » et proposer des garanties encore plus fortes en retour ?

    Je voudrais dire aussi qu’inciter ce dispositif,c’est aussi favoriser la mixité sociale car les logements sont un peu partout non ? Et la mixité sociale,c’est le début de situations prometteuses en démocratie,non ?

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