Chez Etienne Wasmer

L'économie décryptée par Etienne Wasmer, enseignant à Sciences Po Paris, spécialisé en économie du travail.

France 2 la colombe, TF1 le faucon : télé et théorie des jeux

Etienne Wasmer
Economiste du travail
Publié le 16/01/2008 à 13h07

La décision a été annoncée en conférence de presse sarkozienne : dorénavant, le financement du service public de télévision sera réalisé non plus sur ses propres recettes publicitaires, mais sur une taxe portant sur les recettes de ses concurrents des chaînes privées.

Quel sera l’effet de cette décision sur nos programmes du dimanche soir ? C’est un problème classique de « théorie des jeux », un sous-domaine de l’économie développé par les brillants esprits du siècle dernier (Von Neumann et Nash entre autres et récompensé par de nombreux prix Nobel notamment en 1994 et en 2007).

Imaginons d’abord -toujours simplifier pour clarifier les idées- que nous soyons dans un jeu à deux joueurs (TF1, France 2) et que l’audience soit captive entre ces deux chaînes. Nous serions dans ce qu’on appelle un « jeu de coexistence ». Chaque chaîne a deux stratégies possibles : passer un grand film (qui coûte cher en droits) ou passer un navet, moins cher. Dans cette situation, les recettes dépendent de l’audience de chaque chaîne, donc de la stratégie de l’autre. C’est ce qu’on appelle une « situation d’interaction stratégique » que décrit bien la théorie des jeux.

Faucon contre Colombe, Faucon contre Faucon, Colombe contre Colombe

Le jeu le plus à même de décrire cette situation est le jeu dit Faucon-Colombe. La stratégie du Faucon est de mettre agressivement un bon film (enfin, comprendre, un film à succès, à même de réunir une forte audience, cela peut être un Jean-Claude Van Damme). La stratégie de la Colombe est de passer un programme moins cher attirant moins d’audience.

Pourquoi ? Et bien, si l’une des deux chaînes joue Faucon et l’autre Colombe, la première emporte une forte audience et gagne le maximum de recettes publicitaires. L’autre limite les pertes car elle a peu dépensé en droits. Disons pour fixer les idées que la première réalisera un gain de 5 et l’autre de zéro. Exemple : « Les Tortues Ninja » contre un documentaire sur l’extinction des tortues dans le pacifique sud.

Si les deux jouent Faucon (deux bons films), elles se partageront l’audience et les recettes sont plus faibles : exemple, « La Grande Vadrouille » contre « Les Tontons flingueurs ». Comme les droits sont élevés pour les deux, les deux font des pertes : disons, -2 et -2. Deux prédateurs l’un face à l’autre, c’est une victoire à la Pyrrhus.

Si les deux jouent Colombe (par exemple, un reportage sur la production de tiges métalliques en Corée, face à un reportage sur « Que sont devenus les leaders écolos des années 80 ? “), les pertes seront limitées pour chacun et l’audience est partagée. Disons, 2 et 2 pour chacune, moins que 5, car ces deux piètres programmes favoriseront M6.

Une stratégie possible : jouer les probabilités

Les deux chaînes doivent maintenant décider de ce qui est le mieux pour leurs propres intérêts. Aucune stratégie, dans ce jeu, n’est gagnante. Elles devraient évidemment se coordonner pour partager, mais elles se détestent trop pour cela. Ou le conseil de la concurrence l’interdit.

La théorie des jeux a quand même trouvé une solution : il existe une stratégie pour chacune de ces chaînes qui soit cohérente avec celle de l’autre. Chaque chaîne tirera au sort la qualité de son programme, ou se comportera de façon en apparence aléatoire : de temps en temps, ce sera un film à grand succès, de temps en temps un petit programme.

Si la stratégie aléatoire pour chaque chaîne est de choisir un bon film avec probabilité de un sur deux, le risque d’un conflit des bons films (les deux stratégies agressives en même temps) est d’un quart seulement, ce qui limite les pertes.

Pourquoi n’existe-t-il pas une autre stratégie non aléatoire, plus simple ? Pourquoi par exemple ne pas jouer Colombe tout le temps pour les deux chaînes (des navets tout le temps) ? La réponse est que si une des chaînes joue cette stratégie, l’autre jouera forcément Faucon. Ce n’est donc pas une stratégie viable pour la Colombe.

France 2 pourrait bien jouer les Colombe tous les soirs

Maintenant, considérons la réforme annoncée l’autre jour, celle qui a fait bondir le cours de bourse de TF1 : ‘France 2 sera financé sur les recettes de TF1.’ Quelle sera en effet la bonne stratégie de France2 dans ce contexte ? Et bien, il s’agira de passer les programmes les plus faibles possibles aux heures de grande écoute, de façon à maximiser les recettes de ses concurrents du privé.

Exit donc les soirs avec ‘Les Visiteurs’ sur la Une et ‘L’Aile ou la cuisse’ sur la 2. Dorénavant, ce sera documentaire et feuilleton sur France 2, qui va devenir une Colombe et TF1 sera définitivement consolidée dans sa stratégie de Faucon.

Est-ce un bien ou un mal ? Disons que c’est une assez bonne formule si on considère que cela enlève le besoin de la course à l’audience des chaînes publiques, et même très efficace pour éviter les conflits des deux stratégies agressives où les spectateurs devaient choisir entre deux bons films le dimanche soir alors que leur samedi soir de télévision avait été assez sinistre.

Maintenant, et c’est une autre question économique, supprimer l’aiguillon de l’audience n’est pas nécessairement très incitatif, mais cela peut quand même amener l’investissement dans des programmes de qualité et plus risqués.

L’inconvénient, c’est que le financement de France2 va dépendre aussi d’un taux de prélèvement déterminé par le pouvoir politique en place. On peut alors craindre que cela ne renforce la dépendance de la chaîne à l’égard des pouvoirs et ne conduise à terme à une certaine forme d’auto-censure. Le trade-off, c’est de choisir entre la dépendance vis-à-vis des sponsors donc du business et la dépendance vis-à-vis du politique. Pas facile comme choix.

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  • cinghiale
    • Posté à 13h48 le 16/01/2008
    • Internaute 23946

    Je suppose que cela a été étudié mais je n’en ai pas lu d’échos : si le service public se réoriente vers une production de qualité, affranchie des dérives de l’audimat, elle va s’adresser à une sorte d’élite intellectuelle, plus large que l’audience d’Arte aujourd’hui, et qui recoupera donc plus ou moins les strates de nantis. Ainsi donc les publicitaires pourront impacter sur TF1 des téléspectateurs nombreux mais impécunieux et, en revanche, n’auront plus accès aux consommateurs aisés du service public. Quelle frustration ! Je me demande si le président Nicolas ne vire pas gauchiste sur cette affaire...

  • Trente.Nerfs
    Trente.Nerfs
    chercheur en Île de France
    • Posté à 15h23 le 16/01/2008
    • Expert 14262
      chercheur en Île de France

    Il me semble qu’il s’agit du dilemme du prisonnier (itéré) et alors le choix de rendre la somme des gains d’une coopération mutuelle (2+2) inférieure à une trahison (5) n’est pas anodin du tout ! ! !

    Ceci dit, nous ne sommes pas dans un jeu à deux joueurs (il y a plus de deux chaînes, M6 est même donné en exemple pour justifier les pertes d’une trahison mutuelle), et l’audience n’est pas captive. Bref, je ne vois pas vraiment comment le lien pourrait être valide.

    Cela n’empêche pas la conclusion : si F2 gagne à ce que TF1 fasse de l’audience, F2 a intérêt à faire un minimum d’audience.

    Ah oui, et puis la théorie des jeux n’est pas un sous-domaine de l’économie (à la limite un sous-domaine des mathématiques), merci :)

  • Tagadatsointsoin
    • Posté à 14h02 le 17/01/2008
    • Internaute 28837

    Cette théorie faucon colombe est intéressante, mais repose sur une idée pas forcément exacte : que l’audimat se mesure mathématiquement à l’aune des bugets d’un programme. Plus un programme coute cher, plus il aura la préférence de l’auditeur.

    Il y a de célèbres contre exemple de David battant Goliath.

    Parce que plus courageux, plus audacieux, moins ronronnant.

    Bon, bien sûr, pour que cela existe, il faudrait que les décideurs des chaînes, les producteurs et les scénartistes soient mieux formés et travaillent dans le même sens.

  • Panca
    Panca
    raleur qui aime les débats
    • Posté à 16h30 le 21/01/2008
    • Internaute 23059
      raleur qui aime les débats

    Etienne Wasmer à l’air de connaitre la théorie des jeux, mais son
    modèle est simpliste : TF1 et France 2 ne sont pas les seules chaines de télé. Si la « rationalité » économique fait que les « décideurs » de TF1 et France2 en arrivent à diffuser des navets
    ce n’est pas dans le modèle d’Etienne Wasmer que les spectateurs appuient sur le bouton d’arret des téléviseurs....

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