Juguler la douleur pour que la maladie garde sa place

Docteur Nathalie
Oncologue
Publié le 01/02/2010 à 10h36

Alain m’a prévenue au début de la consultation : il est plutôt anti-médicament et je mesure qu’en lui parlant de morphine, j’affronte la peur ancestrale du stupéfiant et de la « drogue ».

C’est une difficulté qui se présente fréquemment, quel que soit le niveau socioprofessionnel du malade. Il ne veut pas s’intoxiquer, ne veut pas devenir dépendant et maintenant, depuis l’émergence de ce que j’appelle les comportements « bio » [c’est mon côté réac de la médecine ; -)], il ne veut tout simplement pas prendre des médicaments car « ce n’est pas naturel » et que « ce n’est pas bon pour la santé ».

Mon discours sur ce chapitre est assez bien rôdé, mais un peu facile car « mes » malades viennent acculés par la douleur. Ils ont d’ailleurs souvent épuisé tous les autres recours avant de me solliciter.

La douleur isole socialement le malade

La douleur est un challenge de notre génération de médecins. Il faut savoir que notre propre éducation à la prescription et au maniement de la morphine est devenu une clef de voûte de notre formation. De plus, nous disposons de nombreux dérivés de la morphine, qui s’articulent sur les différents axes de la douleur : nociceptive (douleur défensive, d’alarme), érogène, psychogène…

J’explique donc à Alain que la douleur est une contrainte inacceptable, qu’elle est liée à la maladie, qu’elle l’épuise. Elle l’isole socialement puisqu’elle l’empêche d’être avec les siens dans les moments de la vie à partager, ou même parce qu’à reprendre du paracétamol toutes les « 3h35 », elle le ramène constamment à sa maladie.

La maladie soir « rester à sa place »

La douleur épuise aussi ses capacités à lutter contre la maladie et accroît la toxicité des drogues de chimiothérapie. Enfin, elle participe très souvent à l’anorexie.

J’ajoute qu’à mon sens, pour permettre la vie avec dignité, le cancer doit avoir une place limitée au maximum : à l’hôpital, à mon cabinet, peut-être dans certains moments de réflexion… On peut juguler la douleur pour que la maladie garde sa place, avec la prise de cachets matin et soir.

Après ce chapitre, je suis souvent sur les genoux parce qu’il faut se battre contre une culture, une histoire, une éducation. Mais faire adhérer à ce concept est fondamental dans ma prise en charge, puisque celle-ci repose sur l’adhésion du patient.

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  • A déménagé le 2 mai 2011
    A déménagé le 2 mai 2011
    Délinquante au coin de la rue
    • Posté à 11h09 le 01/02/2010
    • Internaute 26137
      Délinquante au coin de la rue

    Oui, la douleur doit être domptée, d’accord. Pour pouvoir vivre, partager, pouvoir écouter les autres, travailler.

    Ce que je déplore, c’est que peu de médecins sont attentifs à la douleur. Ou bien ils vous dirigent vers des centres anti-douleur, avec des rendez-vous impossibles à caser dans l’immédiat.

    Je suis confrontée à la douleur tous les jours (pas de cancer heureusement) mais des problèmes osseux. Et je ne tolère pas la morphine, ni les médicaments avec du tramadol... donc, je reste avec mon paracétamol tout simple pris toutes les 4 heures....

    Tout ça pour dire que le jour où l’on devra vraiment me proposer la morphine et les dérivés morphiniques, le choix sera difficile.

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 11h12 le 01/02/2010
    • Internaute 82025
      non connue

    Pour l’avoir (malheureusement) constaté, le malade est dans une logique de combat, mais aussi de crainte de la douleur et surtout d’une douleur impossible à vaincre à cause de l’accoutumance aux médicaments.

    En ce sens, le recours aux anti-douleurs se fait au dernier moment, et compte tenu du délai de mise en activité du médicament, ce comportement n’évite pas la souffrance autant que la médecine le permet.
    Et cette expérience renouvelée de la douleur alimente le cercle vicieux : « j’ai mal, mais si je prend ce médicament, j’aurai encore moins la possibilité d’éviter de souffrir à la prochaine crise ».
    Car le malade a besoin « d’en avoir sous le pied », il a besoin d’un sentiment de sécurité.

    Et puis, en chimio, la valeur vertueuse du médicament est dégradée : on absorbe ce qui s’appelle un poison. Puis des médicaments traitant les effets secondaires, puis d’autres médicaments traitant les effets secondaires des précédents. Le sentiment d’escalade est toujours présent. Et la volonté d’échapper au traitement, et par là même à toute médication, est permanente : guérir, c’est ne plus avoir de traitement.

    Le moral est probablement la clé du problème. Sans doute doit-on (et là je parle des autorités) avoir recours, sans préjugé, à des psychotropes comme le THC (cannabis), ce qui a pour avantage d’avoir des effets sur la durée.

    L’évolution de culture ne concerne pas seulement le patient, elle concerne aussi le législateur...

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