Fast Belfast

Dans son blog Fast Belfast, le journaliste Jean-Baptiste Allemand raconte l'Irlande du Nord onze ans après la signature des accords de paix entre catholiques ou protestants. L'actu d'une nation jeune et volontaire encore déchirée par un conflit sanglant. L'histoire de communautés prises entre désir de réconciliation et maintien des barrières. Le tout sur fond d'incidents armés persistants...

Pourquoi le conflit nord-irlandais n'est (à l'origine) pas religieux

Publié le 01/05/2010 à 03h59


Peinture murale commémorant l'insurrection de Pâques 1916, à Belfast (JB Allemand)

Cela fait longtemps que je réfléchis à causer un peu d'Histoire. En fait, c'est même ce que j'aurais dû faire dès ma première note sur ce blog. A force de parler constamment des tensions entre « catholiques et protestants » nord-irlandais, on s'expose forcément aux commentaires du style « Bouh, la religion pas bien ». Et c'est normal.

Mais comme c'est un poil plus complexe que ça, ça vaut le coup de s'attarder un peu sur l'Histoire tourmentée de l'Irlande du Nord, pour mieux comprendre un conflit aux mille origines.

Au commencement étaient les Gaëls, un peuple celte rural et chamailleur, présent sur toute l'île irlandaise. Convertie au catholicisme au Ve siècle par St Patrick, l'Irlande sera envahie par ses voisins anglais dès le XIIe siècle, puis conquise vers 1650 par le tristement célèbre Cromwell.

Mais la résistance tenace des Gaëls conduira à des siècles de batailles sanglantes et de lois anglaises répressives.

Autochtones contre colons, le conflit territorial

Malgré leur contrôle global de l'Irlande jusqu'au XXe siècle, les Anglais ne gagneront jamais le soutien de la population... Sauf dans le territoire de l'Ulster, dans le Nord de l'île.



Le dernier roi gaélique, Hugues O'Neill (Wikimedia commons)

Et pour cause, puisqu'au début du XVIIe, après la fuite du dernier roi gaélique Hugues O'Neill, des Britanniques venus d'Ecosse et d'Angleterre y émigrent en masse : c'est la Plantation (Voir la carte tirée du site de la BBC).

Les nouveaux arrivants sont en grande majorité protestants (presbytériens ou anglicans). Des entrepreneurs privés sont chargés de distribuer des terres plus ou moins grandes à chacun, selon son statut.

Spoliation ? Pas tout à fait, car 20% des terres sont réattribuées aux Irlandais. Et si les tenanciers britanniques ont interdiction d'employer des fermiers autochtones, dans les faits, la règle est peu respectée.

Reste que cette colonisation, moins « inhumaine » que ce qu'on peut croire, posera d'énormes problèmes à l'avenir. Surtout lorsque la population des nouveaux arrivants dépassera celle des autochtones...

Nationalistes contre unionistes, le conflit politique

Au XIXe siècle, un sentiment nationaliste fort, accentué par les lois répressives anglaises et la misère ambiante due à la Grande Famine, naît dans la population « autochtone » de l'île. Même de nombreux « Anglo-irlandais » (et donc descendants des colons) se retournent contre la couronne britannique et ses taxes exorbitantes. Et certains d'entre eux sont protestants...

A Pâques 1916, une tentative d'insurrection ratée est menée à Dublin. En 1919, l'IRA est créée et mène une guerre
d'indépendance contre l'armée britannique. Finalement, comme personne ne prend l'avantage, on négocie un accord... qui fera couler beaucoup de sang à l'avenir.


Michael Collins, dirigeant irlandais signataire du traité anglo-irlandais (Wikimedia commons)

Le traité anglo-irlandais de 1921 accorde l'indépendance à toute l'Irlande, sauf aux six comtés du Nord de l'île, majoritairement peuplés de descendants de colons britanniques fermement attachés à la couronne (qu'on appellera « protestants »).

L'Irlande du Nord est alors rattachée au Royaume-Uni, au grand dam de ses habitants « pure souche » (qu'on appellera « catholiques »). Dès lors, une partie de l'IRA va tenter, au cours du XXe siècle, d'unifier l'Irlande par la force. C'est ce combat que mènent, encore aujourd'hui, les groupes dissidents républicains comme la Rira ou la Cira.

Aujourd'hui, on parle généralement de « catholiques nationalistes » et « protestants unionistes ». Mais si c'est vrai dans l'ensemble, ce n'est pas systématique. Il existe des protestants nord-irlandais qui ne sont pas forcément contre l'unification de l'île...

Discriminés contre nantis, le conflit social

Pendant des siècles, les « autochtones » ont été discriminés dans bien des domaines par les Anglais. Parler le gaélique (langue locale), jouer au foot gaélique (sport local), entrer en politique, tout ça était interdit.

Cette inégalité, qui disparaîtra en République d'Irlande après l'indépendance, va perdurer en Irlande du Nord. Moins sévère, elle sera plus insidieuse.

Au travail comme pour le logement, les protestants étaient officiellement favorisés. Dans les années 70, sur les chantiers navals de Belfast, 400 ouvriers étaient catholiques... sur 10 000. Dans les quartiers majoritairement catholiques, un tripatouillage électoral permettaient à des hommes politiques protestants d'être élus.

C'est contre ces inégalités (aujourd'hui révolues) que certaines associations pour la défense des droits civiques ont manifesté, dans les années 60. La répression sanglante de ces défilés apolitiques grossira les rangs de l'IRA et précipitera l'Irlande du Nord dans le chaos.

Catholiques contre protestants, le conflit religieux (ah, enfin)

Bon, il faut quand même le souligner : les différences religieuses, secondaires dans le conflit, n'ont rien arrangé. La Plantation en Ulster avait un objectif affiché de conversion des autochtones au protestantisme. Et les lois anglaises qui ont longtemps interdit les rites catholiques ont laissé des traces dans les esprits.

Jusque que dans les années 70, Ian Paisley, leader emblématique de l'unionisme protestant, taxait dans ses discours les catholiques de « papistes ». Aujourd'hui, des efforts de dialogue inter-religieux existent. Mais l'ordre d'Orange, une confrérie protestante créée à la fin du XVIIIe siècle, s'oppose encore ouvertement à la religion catholique.

Bref...

« Catholiques » et « protestants » : voilà deux petits noms bien pratiques pour désigner deux groupes sociaux différents en tout point de vue. Ici, en Irlande du Nord, on en use (et abuse ? ) depuis au moins le XVIIIe siècle. Et c'est tout naturellement qu'ils ont été repris par les médias, ravis de pouvoir utiliser ces mots fourre-tout sans gaspiller de l'encre (ou de la salive).

Car pour vraiment coller à la réalité, il faudrait parler des « descendants nationalistes d'autochtones irlandais, de religion catholique jouant au foot gaélique » face aux « descendants unionistes de colons britanniques, de religion protestante et jouant au hockey ».

Là c'est nickel... mais pas très pratique.

Mis à jour le 02/05 à 12h40. Rectification de la date de création de l'IRA, qui est 1919 et non 1913. En 1913, c'est la milice des « Irish Citizen » qui a été créée. Elle changera de nom en 1919 pour devenir IRA.

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  • bleuet1
    bleuet1
    espère malgré tout
    • Posté à 16h23 le 01/05/2010
    • Internaute
      espère malgré tout

    Pour avoir vécu huit mois en République d'Irlande, je n'ai jamais entendu personne parler de ce conflit. Le pays est très catholique (du moins traditionnellement, quoi qu'il en soit c'est accepté de tous) et les traditions gaéliques sont omniprésentes, ne serait-ce que dans les rues puisque tous les panneaux sont traduits en gaélique. D'ailleurs, la langue est une matière obligatoire à l'école et les élèves planchent dessus au bac !
    En revanche, l'un de mes cousins a fait un séjour un peu prolongé en Irlande du Nord, et il a trouvé la tension palpable.
    Autant la tension est visible dans le Nord, autant les relations de la République d'Irlande avec la Grande Bretagne sont très apaisées, les gens en parlent sans haine, ils y vont volontiers en vacances, etc. La moitié - voire plus - des programmes TV sont issus de la TV britannique, mais ça ne choque personne. Probablement parce que les Britanniques les laissent tranquilles maintenant..

  • Anarchosaurus
    Anarchosaurus
    râleur à plein temps
    • Posté à 16h33 le 01/05/2010
    • Internaute
      râleur à plein temps

    Bon article qui montre que les raisons ethniques et/ou religieuses offrent souvent (presque toujours) une lecture simpliste des conflits. Même pour les fameuses guerres de religion des XVIe et XVIIe siècles en Europe.

    Et pour l'Irlande, il est possible d'ajouter qu'au XIXe siècle, certains représentants des Irlandais catholiques autonomistes à la chambre des Communes étaient des protestants d'origine anglaise !
    Ex. : le grand propriétaire terrien Charles Steward Parnell (1846-1891) qui utilise la nouvelle tactique du boycott et les recours de procédure parlementaire pour s'opposer à la domination britannique. Il est surnommé « le roi non couronné d'Irlande ».

    Il aurait fallu également aborder la grande famine de 1846-1849 qui fit 1,5 millions de morts essentiellement chez les petits paysans et journaliers majoritairement catholiques tandis que les grands propriétaires exportaient du blé vers l'Angleterre. Il y a donc bien aussi et surtout un problème social et agraire. La maladie de la pomme de terre et les différences religieuses n'expliquent pas tout.

  • Anarchosaurus
    Anarchosaurus
    râleur à plein temps
    • Posté à 16h50 le 01/05/2010
    • Internaute
      râleur à plein temps

    Plus particulièrement pour l'Ulster, c'est une région qui s'est industrialisée très tôt, parallèlement à la région de Glasgow dans l'Ecosse voisine.

    Aussi les industriels protestants ont eu massivement recours à la main d'oeuvre bon marché offerte par les petits paysans catholiques chassés des campagnes par la misère et les inégalités agraires.

    Et ces mêmes grands industriels ont tout fait pour limiter l'industrialisation du reste de l'Irlande afin d'éviter la concurrence.
    D'où la situation très clivée qui existe en Ulster d'autant que les employeurs ont ensuite joué de la concurrence entre ouvriers protestants et catholiques.

    Diviser pour mieux régner.
    Toujours le problème socio-économique.

  • geantdefer
    geantdefer
    L'horreur est humaine (coluche)
    • Posté à 17h21 le 01/05/2010
    • Internaute
      L'horreur est humaine (coluche)

    Pour avoir vécu à Belfast, j'ajouterais que parmi ces « protestants » émigrés en Ulster il y avait des huguenots français (breton : -) qui on participé à l'industrialisation de la production textile... C'est curieux, je dis ceci de mémoire parce que les irlandais avec qui j'ai vécu me l'on raconté et en cherchant sur le web je trouve uniquement ceci (en français) : Lien...

    Cela dit, même dans le langage courant unioniste et nationaliste se dot souvent dans le comté des voitures rouges... Après avoir fait cette distinction il aurait été bon de ne plus employé les termes religieux...

    Je suis aller vivre là bas, jeune journaliste tout content de sa caret de presse toute neuve, pour comprendre pourquoi tout prêt de chez moi (en bretagne) des gens se battaient... C'était en 1988, j'y suis resté presque deux ans...

    Il est bon de savoir que ce sont les nationalistes qui ont appelé l'armée anglaise après les émeutes de Londonderry en 1969 pour mettre un terme à la ségrégation et aux violences dont ils faisaient l'objet... J'ai trouvé ça à ce sujet... Lien Oui Gilles Caron.... Oui....

    J'ai compris, parce que les gens me l'ont expliqué en long en large et en travers que cette guerre n'a rien à voir avec la religion mais tout avec une affaire de pognon et de partage des ressources (logement, travail, formation, santé, éducation)... En 69 date des émeutes de Derry (vous n'en parlez pas mais c'est une date majeure doublée de celle du second bloody sunday de 1972) les nationalistes, irlandais de souche, sont des citoyens de seconde zone...

    Pour faire vite, j'en ai tiré la conclusion suivante (confirmé par ce que j'ai vu et fait ensuite ailleurs) : les gens ne se battent pas pour la religion mais pour du pognon ! la religion peut être un prétexte comme au cachemire, mais c'est toujours une histoire de partage des richesses entre des communautés distinctes... C'est humain...

    A ma question : « d'accord les gars, vous vous battez pour le partage des richesses mais aujourd'hui que tout le monde mange à sa faim, que les boulots sont un peu partagés, un peu je dis, pourquoi vous vous battez encore ? » Mes potes du boulot dans le resto ou je bossais me confient la chose suivante en 1988 : « On se bat pour se venger, parce qu'on a tous eu un frere, un oncle, un cousin assasiné par les brits, alors on venge, c'est le sang qui veut ça.... »

    that's war ils me disaient à voix basse dans les pubs de fallsroad ou j'apprenais à jouer au snooker...

    Je pense à sorj chalandon que je ne connais pas, à ses articles et à son livre terrible « mon traitre »...
    Je pense à l'irlande, aux autres guerres, ailleurs, toujours cette question du partage des richesses...P'tete même que c'est pour ça qu'on dit la guerre économique... à la vengeance du sang... L'affaire Stalker, les tués de Gibraltar, Bobby Sands...

    Alors la religion, malgré le bon paquet d'eglise qu'il y a à belfast, malgré la provoc des orangistes et des fondus (j'étais au cimetière en fin mai 88 quand, tout le monde désarmé, un unioniste fou furieux à jeter des grenades et tiré au pistolet sur nous tous) j'ai vite admis que ce n'était qu'un pretexte...

    Merci pour cet article qui donnera peut être envie à ceux qui veulent en savoir plus de s'y rendre pour y boire des coups à la santé de la paix !

  • Anonyme

    Très bon article, toutefois, même si la religion n'est pas la principale cause, c'est quand même un très gros morceau parmi les raisons du conflit.

    Quand Cromwell débarque, l'Irlande est en plein dans les guerres confédérées irlandaises, résultat de « la Guerre des 3 Royaumes ». Irlande, Ecosse, Angleterre sont dirigées par Charles Ier d'Angleterre qui avait fait naître des désaccords énormes sur le droit à choisir sa propre religion, et non celle ordonnée par le roi...

    A l'arrivée de Cromwell au pouvoir, les cathos sont persécutés tandis que les sectes protestantes fleurissent. Ces sectes recrutent parmi les soldats du Lord Protecteur. Cromwell, ses soldats et ses officiers recherchent la meilleure manière de servir leur dieu, à travers la guerre, pour le gouvernement du pays.

    Les Irlandais catholiques sont obligés de reconnaitre l'anglicanisme comme religion officielle de leur pays.
    ça n'a pas arrangé les choses...

  • Ylv
    Ylv
    • Posté à 18h22 le 01/05/2010

    et la Guiness dans tout çà ?

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