Chez Francis

Francis est SDF depuis quinze ans. A 60 ans passés, il attend de toucher sa petite retraite et rêve d'une autre vie sous le soleil de l'Equateur. Mais d'ici là, « il faut tenir ». Chronique d'une saison à la rue pour Francis, Anouar, Philippe, Jeff et tous les autres.

En attendant Francis, au resto solidaire avec Mamadou

Aurélie Champagne
Journaliste
Publié le 27/10/2010 à 11h03


En attendant Francis (Aurélie Champagne).

Samedi 23 octobre, j’ai rendez-vous avec Francis. Nous devons nous retrouver devant les portes du restaurant solidaire où il dîne. Le Centre d’action sociale de la ville de Paris a ouvert cinq cantines de ce type, en remplacement de la soupe populaire du Père-Lachaise.

Francis m’a déjà posé quatre lapins, mais la dernière fois, il a fixé la date lui-même. Il est question ensuite d’aller prendre un café au chaud dans un bar et de bavarder un peu. Peut-être même d’enregistrer la conversation.

J’attends une heure à l’endroit où il gare habituellement sa mob. Là, je croise Josh qui vient prendre son repas,

un petit coupon nominatif à la main. Josh est le compagnon de rue de Francis. A ce qu’on raconte, c’est même son meilleur ami. Il est Roumain, sans-papiers et fait la navette entre Paris et Bucarest depuis 1994 :

« Ils me prennent pour un Rom ! »

Josh a les yeux brillants et sent l’alcool. Lui aussi est sans nouvelles de Francis. Je l’accompagne jusqu’au restaurant et il disparaît dans le réfectoire. A l’entrée, Guillaume assure la sécurité, comme d’habitude. Ce grand gaillard est chargé de l’accueil des usagers. Il tamponne les tickets repas et garde un œil sur les sacs que les usagers doivent déposer en entrant. Souvent, il refuse l’entrée à certains types trop éméchés ou virulents.

Comme les fois précédentes, le restaurant solidaire est bondé. Il y a surtout des hommes seuls : des SDF, des sans-papiers africains, des Afghans, des Tchétchènes en demande d’asile. Les places manquent dans les Centres d’Accueil de Demandeurs d’Asile et les nouveaux arrivants sont nombreux à la rue. Il y a aussi beaucoup de Parisiens vivant en hôtel meublé ou en hébergement d’urgence. Parfois des travailleurs pauvres aux fins de mois difficiles.

L’heure tourne. J’attends Francis en bavardant avec le vigile. Et pendant qu’il calme un début de gueulante d’un vieux SDF refusant de sortir sous l’averse, un homme m’aborde.

Mamadou : « Aujourd’hui, j’aurais bien aimé qu’ils m’arrêtent »

Il s’appelle Mamadou et n’a jamais entendu parler du petit homme de 60 ans, SDF avec une mob, qui s’appellerait Francis. D’ailleurs, le seul Francis qu’il connaît à Paris fait partie du collectif Jeudi Noir. Il l’a laissé le matin même, place des Vosges, alors que les CRS débarquaient pour expulser la trentaine de squatteurs vivant là depuis août.

Jusqu’à ce matin, Mamadou habitait à « la Marquise ». Il était le seul sans-papier de la bande :

« Jeudi Noir m’a ouvert les bras [...] jusqu’à présent c’était un rêve. »

Depuis son arrivée à Paris il y a deux ans, le Sénégalais d’une quarantaine d’années enchaîne les galères. Sans-papiers et sans travail, son expulsion est un nouveau coup dur :

« Aujourd’hui, j’aurais bien aimé qu’ils m’arrêtent. Etre reconduit à la frontière ou rester ici, qu’est-ce que ça changerait ? »


Un café avec Mamadou (Aurélie Champagne).

Francis ne viendra plus. Je remets un mot à Guillaume pour qu’il le lui transmette la prochaine fois qu’il le verra. Après ça, je bois un café avec Mamadou au troquet d’en face. Il répète :

« Qu’est-ce que je vais faire ? » (Ecouter le son)

Audio file

Mamadou raconte son expulsion

Au moment de se quitter, Mamadou me demande de l’accueillir chez moi à Noël. Il a passé les fêtes précédentes dans un foyer et l’idée de se retrouver à nouveau seul au milieu de gens seuls le terrifie. Je refuse. Et je me demande si on fête encore Noël quand on vit à la rue depuis quinze ans, comme Francis. Penser à le lui demander la prochaine fois.

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  • dahu74
    dahu74 répond à A déménagé le 16-01-2012 3
    Déclassé....et alors? ;-))
    • Posté à 12h43 le 27/10/2010
    • Internaute 24292
      Déclassé....et alors? ;-))

    parait évident :
    - aurélie est journaliste, pas travailleuse sociale, ni sociologue, ni philanthrope au bon coeur : important pour tous que son positionnement soit clair
    - les sdf ne sont pas des enfants de choeur et la misère sexuelle est criante : loger, et après ?

    PS : et vous vous accepteriez ?

  • A déménagé le 16-01-2012 3
    • Posté à 13h31 le 27/10/2010
    • Internaute 110430
      nc

    Déjà rien ne nous dit qu’Aurélie est journaliste, elle a fait un blog sur sa rencontre avec Francis (d’ailleurs, je n’ai pas réussi à trouver le blog), ses deux premiers articles et ses dessins sont très réussis d’ailleurs.

    Ceci dit, « infiltrer » de la sorte le milieu des SDF impliquera forcément ce genre de demande à un moment donné. D’ailleurs, sa relation avec Francis ressemble fortement à de l’amitié (d’où l’intérêt de la chose).

    Ma question qui n’est nullement agressive par rapport à son refus que je comprends parfaitement était plutôt de l’ordre de son positionnement justement. Elle aurait du lui expliquer qu’elle n’était pas là pour ça ou ne voulait pas.

    Si Aurélie n’est pas là pour être une philanthrope elle n’est pas non plus là pour glisser vers la condescendance au mieux, au pire dans le voyeurisme...

    Et c’est ce qui suit qui m’a interpellée : « Et je me demande si on fête encore Noël quand on vit à la rue depuis quinze ans, comme Francis. Penser à le lui demander la prochaine fois. »
    Paraît évident que l’on « fête » pas Noël ou bien comme on peut, non ? Et là ça me gêne, désolée mais ça fait un peu petite bourgeoise qui comprend l’ampleur de la misère du monde. Je parle de cette phrase pas des autres articles qui je le répète sont biens...

    Enfin pour répondre à votre dernière question oui, j’ai déjà accueilli des sdf chez moi j’ai eu de bonnes et de mauvaises expériences (retrouvé deux fois un monsieur qui sent pas très bon dans mon lit)... mais ça je l’aurais expliqué à Mamadou...

  • cabral amilcar
    cabral amilcar
    peureux célèbre
    • Posté à 13h48 le 27/10/2010
    • Internaute 29973
      peureux célèbre

    moi j’aime beaucoup ça, ce type d’article, ça vous met dans l’ambiance, très intéressant, il y a plus de journalisme dans ça que dans beaucoup de papiers inutiles, je connais suffisamment le monde des sdf pour dire qu’il y a de la vérité dans cet article, dans ses ratées, dans son refus, c’est justement ça la vérité.

  • dahu74
    dahu74 répond à nalyd
    Déclassé....et alors? ;-))
    • Posté à 13h51 le 27/10/2010
    • Internaute 24292
      Déclassé....et alors? ;-))

    Gerbez, gerbez, faites-vous du bien !
    Sans un positionnement clair, sans la capacité à dire « non », on ne peut aider personne.
    Aurélie ne se situe pas dans une relation d’aide mais témoigne en retranscrivant la parole de ceux qui ne la prennent pas.
    Je persiste et signe : les sdf ne sont pas des enfants de choeur. Cela vous choque ? Cela écorne l’image idéalisée selon laquelle la misère confine à la sainteté ?
    On ne tombe dans la rue par hasard. Accumulation de manques et de ruptures. Et la rue, ça déglingue, c’est la jungle. Ces hommes et femmes ne sont pas comme vous et moi, ils souffrent de déstructuration plus ou moins prononcée. Refuser de le voir, c’est les refuser tout court, c’est ne pas les reconnaître dans ce qu’ils ont d’universel et d’altérité.

    PS : j’accompagne des « sdf » depuis +ieurs années, alors pour la leçon de morale ou d’indignation vertueuse, faudra repasser

  • KIKI21000
    KIKI21000
    retraité
    • Posté à 14h51 le 27/10/2010
    • Internaute 53190
      retraité

    Pour une fois, c’est un témoignage brut de décoffrage qui nous est donné à lire. Il est clair que quinze ans de galère dérègle complètement la « vie »,celle-ci est plutôt de la survie. Et, les SDF ne sont pas issus de génération spontanée mais de vies cassées, brisées.

    En parler maintenant brise un rituel, marronnier hivernal, les SDF ont froids, que font les institutions, les associations.
    Mais ils s’emploient, avec le peu de moyens qu’ils ont,à trouver des solutions. L’état s’en désintéresse de plus en plus, la part du PIB pour les problèmes sociaux réduit comme peau de chagrin.
    Enfin ne tombons pas dans l’angélisme, les SDF appartiennent à la société y compris dans leurs travers.

  • Pompulili
    Pompulili
    Fantasque
    • Posté à 17h48 le 27/10/2010
    • Internaute 67519
      Fantasque

    Je croise souvent des SDF vers chez moi
    et très souvent je leur donne(du pognon, de la bouffe, une écharpe)
    l’an dernier y’avait une petite nana de 22/23 ans, allez hop je l’emmène boire un café juste à coté de chez moi
    on discute, de tout de rien, et puis je lui propose de venir chez moi pour prendre des fringues(on faisait le même gabarit) que je devais filer à la croix rouge, je lui ai proposé l’hébergement , de venir pour charger son portable, ou pour prendre des bains quand elle voulait
    je ne l’aurais pas proposé à tout le monde
    je suis une fille, je vis seule dans Paris, mon immeuble est assez désert, je suis pas très costaud, je suis de taille moyenne

    Alors là j’ai proposé ça car j’avais en face de moi une fille, je n’aurais pas accepté un garçon(et oui de la discrimination j’assume à 100% )qu’elle avait mon âge à peu près et surtout parce qu’elle n’était pas encore « trop » marquée par sa vie dehors

    Alors clairement je jette pas la pierre à Aurélie, ceux qui se fendent de leçon de moral (de merde) sont ils prêts à accueillir tout le monde ?

    Je recommencerai sans hésiter à proposer mon logement à cette petite nana, pourtant jamais je ne le proposerai à cet autre sdf en bas de chez moi que je croise depuis 2/3 ans, garçon qui a aussi pas loin de mon âge mais qui fait le double de ma taille et mon poids presque, car après tout je ne les connais pas et par conséquent je ne peux pas savoir quelles réactions il pourrait avoir et je ne me « sens » pas assez forte pour lui faire face

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