Chez Francis

Francis est SDF depuis quinze ans. A 60 ans passés, il attend de toucher sa petite retraite et rêve d'une autre vie sous le soleil de l'Equateur. Mais d'ici là, « il faut tenir ». Chronique d'une saison à la rue pour Francis, Anouar, Philippe, Jeff et tous les autres.

Trois vieux copains SDF : la vie, l'amour, la mort au Starbucks

Aurélie Champagne
journaliste
Publié le 25/12/2010 à 11h43

Paul est amoureux, Daniel se fait draguer et Philippe dit que « la rue » peut casser la libido, mais « n'empêche pas d'aimer ».

Paul, 45 ans, SDF est comme tout le monde : il a ses contradictions. Il est heureux d'être aimé pour ce qu'il est, mais n'a jamais trouvé la force d'avouer à sa fiancée marocaine qu'il était SDF en France. Paul n'y tient plus :

« On y va ou quoi ? Je voudrais recharger ma carte prépayée et appeler ma copine. »

A la sortie du Flunch, Philippe a donné rendez-vous à Daniel au Starbucks du Forum des Halles :

« Lui, il faut que tu le connaisses. Et au deuxième sous-sol, il fait bien chaud. »

Dehors, il neige. En traversant le Forum, le pas de Philippe impose la lenteur. Autour, les gens font leurs courses de Noël. « J'aime bien les vitrines, le Forum des Halles est plus joyeux. » On prend place au Starbucks. « Café du jour » pour tout le monde.

« Je suis heureux à en pleurer... »

Paul est fébrile, on dirait un ado. Il compose le numéro de sa fiancée pour la prévenir qu'il rentre au Maroc ces jours-ci. Au téléphone :

« J'te rappelle pas avant lundi, d'accord ? Comme ça on garde de l'argent pour nous, d'accord ? »

Il raccroche en soupirant : « Je suis heureux à en pleurer... Rencontrer une femme qui m'aime pas pour mon pognon, pour ce que je suis... » (Ecouter Paul passer son coup de fil)

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Paul au téléphone

Daniel arrive et s'attable avec nous. C'est un bel homme d'une cinquantaine d'années. Avec sa veste et sa petite mallette, impossible de deviner qu'il dort dans des cartons depuis huit ans du côté de Palais Royal (Ier arrondissement de Paris). « On parle d'amour », prévient Philippe. Daniel sourit, puis baisse les yeux.

Pour Paul, Philippe et Daniel, parler d'amour et de sexualité revient à parler de mensonge. A toutes les femmes ADF (Avec domicile fixe) avec qui ils ont eu des aventures, les trois hommes n'ont toujours servi que des demi-vérités. « C'est pareil avec les amis, la famille, les patrons », dit Paul.

Daniel a travaillé chez un opticien pendant deux ans et demi et dormait à la rue.


le mensonge (Aurélie Champagne/ Olivier Volpi)

« Le type me voyait arriver tous les matins avec un gros sac. Je disais que j'allais à la piscine parce que j'avais des problèmes de dos. L'important dans des situations comme ça, c'est de toujours avoir de la répartie. »

Comme ceux de Paul et Philippe, la plupart des amis de Daniel ignorent qu'il dort à la rue.

« La plupart pensent que je travaille encore chez l'opticien.

- Et leur réaction s'ils apprenaient la vérité ?

- C'est toujours embêtant, parce comme j'ai toujours dit que je travaillais. Ils ne comprendraient pas. Maintenant j'évite d'y aller. Je dis que je n'ai pas le temps. » (Ecouter Philippe, Daniel et Paul parler de l'obligation de mensonge)

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Dialogue entre SDF

Pour ces trois-là, chaque rencontre avec une femme soulève les mêmes problèmes. Daniel n'a pas eu d'aventure depuis quelque temps. « Mais je vois des filles qui me draguent des fois. » (Voir le dessin)


Daniel et la drague (Aurélie Champagne/ Olivier Volpi)

« J'ai eu des aventures en étant SDF mais toujours en mentant, bien sûr [...]. C'est très compliqué, poursuit Paul.

- Le sans-abri, qu'est-ce qu'il a à proposer ? La belle étoile ? L'été sur le bord de la plage, c'est joli mais arrivé l'automne...

- Elles s'aperçoivent qu'il n'y a rien derrière les SDF, que la rue... » (Ecouter Daniel et Paul)

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Daniel et Paul : pourquoi on ment en amour

Paul, Daniel et Philippe sont unanimes : seules des aventures sans lendemain sont envisageables avec les ADF, et à condition de mentir. Et une femme qui serait elle-même à la rue ? Philippe hausse les yeux au ciel. Pour lui, avoir une compagne SDF est « une aberration » :

« Etre à deux, c'est le début de la famille. Quelque part, c'est le commencement de la société. »

Seulement, une femme, c'est aussi une charge : « A deux dans la rue c'est une galère. Déjà pour un mec, c'est pas facile alors pour une nana... » (Ecouter Philippe parler de son célibat)

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le célibat de Philippe

« J'en connais qui passent tout leur argent dans la prostitution »

Question libido, vivre dehors n'est pas sans conséquence non plus : « Tu es fatigué. La rue te casse, elle te fatigue. » Du coup, on trouve chez les SDF pas mal de misère sexuelle. « Certains tiennent en se masturbant. D'autres ont recours aux prostituées. » (Ecouter Philippe évoquer la sexualité chez les SDF)

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Philippe parle de libido

« Pour le SDF qui touche le RSA, poursuit Paul, il faut bien compter au minimum une passe ou deux par mois. Il a besoin d'amour et d'affection, il se paie une prostituée avec son RSA parce qu'il en a besoin. Et heureusement parce que sinon, il deviendrait dingue. C'est très cher mais j'en connais qui passent tout leur argent dans la prostitution. »

Pendant que Daniel et Paul continuent à parler « des nanas », Philippe s'est assoupi, engoncé dans sa doudoune : « Il dort dehors », murmure Paul. « Tu sais, les nuits sont courtes, et il dort mal. »


La mort (Aurélie Champagne/ Olivier Volpi)

Sentant qu'on parle de lui, Philippe revient à lui d'un coup. Il ouvre les yeux, et comme s'il reprenait le fil de la conversation, discute avec Paul :

« Moi, ce que j'aimerais, c'est mourir dans les bras d'une nana... Je dis ça en passant, pour le fun...

- Moi j'estime qu'en tant que SDF, on est déjà mort pour la société, donc c'est qu'une deuxième mort qu'on va vivre, répond Paul.

- Je suis pas d'accord avec toi [...]. Ils ne me voient pas mais moi je suis bien vivant. C'est un combat et mourir pour mourir ne sert à rien. Je vais quand même essayer de crever pour quelque chose. » (Ecouter leur conversation sur la mort à la rue)

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la mort

« Il doit y avoir plein de chômeurs et de futurs SDF »

Le temps passe au Starbucks. L'heure de la sortie des bureaux approche. Daniel jette un regard autour de nous :

« Tu as vu le Forum ? Vu le monde qu'il y a, il doit y avoir plein de chômeurs et plein de futurs SDF. »

Philippe doit gagner une salle ouverte par la mairie du IVe arrondissement pour y passer la nuit. Paul hésite : dormira-t-il dehors ou chez ce vague parent en grande banlieue, prêt à l'héberger « à la sortie du travail ». Daniel lui, attend la soupe populaire de Saint-Eustache avant de regagner son abri à Palais-Royal.

Alors que je termine cette note de blog, mon téléphone sonne. Francis est au bout du fil : « C'est Noël, j'ai pensé à toi. Je t'appelle bientôt. Après les fêtes. » Durée de l'appel : 33 secondes.

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  • Solale
    Solale
    Etudiante
    • Posté à 12h29 le 25/12/2010
    • Internaute
      Etudiante

    Merci pour eux.
    Voilà à quoi le journalisme devrait ressembler, à un travail qui nous ouvre les yeux sur ce qui nous entoure

  • Aurélie Champagne
    Aurélie Champagne answers to geneviève421
    journaliste Rue89
    • Posté à 14h56 le 25/12/2010
      rédacteur
    • Journaliste
      journaliste

    Bonjour Geneviève421, Pour la comparaison avec Bern, je ne vois pas bien, mais c'est vrai qu'il y a quelque chose d'ironique dans le fait que les starbucks, flunch et macdo soient des points de rendez-vous pour SDF : pas trop chers, chauffés, on y passe l'après midi en consommant a minima. Pour le reste, je fais confiance aux riverains pour ne pas céder à l'envie compulsive d'engraisser leurs actionnaires -)

  • A déménagé le 16-01-2012 3
    • Posté à 16h39 le 25/12/2010
    • Internaute
      nc

    ça lui va mieux ce qu'il y a en dessous et pas bon noel monsieur

  • Enki
    Enki answers to Yann Guégan
    • Posté à 16h46 le 25/12/2010

    Topons le post de Menfeser pour qu'Aurélie Champagne puisse lui dire : les riverains se sont inquiétés pour vous, Francis.

    Mais sachons que cette précieuse dose de fraternité là se paye comme une bonne cuite, parce que dans la vraie rue, Francis est anonyme.

    Ce que fait Aurélie Champagne avec ce blog est très joliment fait ; ce que fait Francis ici est très dur . Ce qu'ils font est précieux.

    On ne crèche pas dans un blog, et un journaliste honnête autant que désargenté ne rémunère pas ses sources autrement qu'en défrayant quelques cafés et en taxant quelques chèques restos à Pierre Haski pour la cafet'.

    Ce doit être un bon moment que de rencontrer les journalistes de Rue89. Un café chaud, la considération de personnes que l'on considère, le frisson de la célébrité.
    Après, Francis retourne à la rue.

    Dur.

    La descente doit être cruelle.

    Ce qui est cruel aussi, c'est que, pour faire de l'info, pour faire ce lien entre la rue et la Rue, Rue89 n'est pas censée changer la vie de Francis, ni des autres personnes interviewées ici, hormis dans le regard de ses lecteurs.

    Et tous les lecteurs ont une bonne chance de rencontrer bientôt Francis, Paul ,Daniel ou Philippe.

    Merci Francis.

  • michel 13
    • Posté à 19h44 le 25/12/2010
    • Internaute

    J'aime beaucoup ce qu'Aurélie écrit sur le sujet qu'elle a choisi de traiter. Elle nous parle de la vie de ces SDF qu'on croise dans nos rues, mais chacun continue de son côté, sans s'arrêter. Aurélie a choisi de les accompagner et de leur donner la parole, qu'elle en soit remerciée car ses papiers sont bien écrits et très intéressants.

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