Chez Francis

Francis est SDF depuis quinze ans. A 60 ans passés, il attend de toucher sa petite retraite et rêve d'une autre vie sous le soleil de l'Equateur. Mais d'ici là, « il faut tenir ». Chronique d'une saison à la rue pour Francis, Anouar, Philippe, Jeff et tous les autres.

SDF : trois riverains racontent leur première nuit à la rue

Aurélie Champagne
Journaliste
Publié le 26/06/2011 à 11h36

Le dernier post du blog Chez Francis racontait la première nuit « dehors » de cinq SDF. Charles B., Enki et Pierre_Dupuis ont eu envie de raconter leur expérience de rue. Voici leurs témoignages.

Charles, près d’un parc


Charles B. (Illustration Champagne-Volpi)

Dans l’entourage de Charles B., « très peu de gens sont au courant de cette mésaventure ». Il estime que sa « situation ne fut en rien comparable à celle des témoignages relatés » : « vivre dans la rue, et passer une nuit dans la rue, sont deux réalités complètement différentes. »

« Originaire d’un milieu aisé, j’ai traversé, comme certains, quelques accidents de vie. Un crime surtout : devenir jeune papa, sans être marié ! Dans une famille bourgeoise, crime. Puis, séparation avec la mère de mon fils, galère de logements, et une famille qui tourne le dos. »

« Cette expérience m’a apporté un peu d’humilité »

Charles B. passe donc la nuit à la rue, dans le XVIIe arrondissement de Paris, pas loin de la mairie, à proximité d’un parc :

« Je me disais qu’il devait y avoir des rondes de gardien, et donc, moins d’exposition à de mauvaises rencontres (...) Je me souviens surtout des bruits et l’insécurité aux heures avancées de la nuit. Le lendemain deux amis lui prêtent un appartement.

A part, une légère peur de la précarité et du “déclassement”, cette “expérience” m’aura apporté du bon : un peu plus d’humilité (élevé dans le XVIe arrondissement) et d’empathie à l’égard de ceux qui connaissent des difficultés passagères ou durables. »

Enki, sous des feuilles mortes


Enki et sa voiture (Illustration Champagne-Volpi)

Enki a 36 ans. Dans un mail datant de décembre 2010, il m’invite à m’intéresser de plus près « à ceux de nos concitoyens, dont j’ai le goût d’être, qui ne sont ni sans abris, ni logés, et qui sont de plus en plus nombreux à vivre dans un véhicule » :

« Mobiles, discrets, indépendants, honteux ou clandestins, ils sont invisibles. Je vous parie pouvoir vivre une semaine dans la rue de Rue sans qu’on m’y remarque. »

« Au petit matin, un café et 500 balles gagnés à la Française des jeux »

Dans les commentaires du dernier post, Enki raconte son arrivée à la rue et sa première nuit dehors :

« La première fois, j’avais 17 ans, je crois qu’en me mettant dehors, mon père pensait que j’irais me réfugier chez ma copine, mais je suis trop bien élevé pour réveiller les gens en pleine nuit quand je peux disputer à un chien un porche de gymnase à l’abri du vent et de la pluie, après m’être lassé de marcher droit devant à travers eux.

La deuxième fois, c’était la même année, mais en hiver, et j’étais en T-shirt sous un vieux cuir. J’ai cru que je mourrais d’hypothermie, mais je serais mort en colère plutôt que me réfugier honteux. Je me suis protégé du froid sous un tas de feuilles mortes, dans un caveau, au cimetière.

Au petit matin, j’avais un peu de monnaie et les yeux secs pour me réfugier dans le premier café tabac ouvert, prendre un café chaud, gratter quelques clopes et la Française des jeux.

J’ai gagné 500 balles, ce qui n’était pas moins miraculeux que voir arriver mon excellent pote Niko, non-fumeur, que seuls les astres et la vignette auto annuelle pouvaient amener en ces lieux à cette heure !

Je me souviens de cette nuit là à chaque fois que je me retrouve dehors, et le goût de colère et d’espérance de cette madeleine m’aide à serrer les dents en attendant le prochain matin, le prochain sourire.

Après avoir vécu en camionnette VW, sous tente, en caravane... ; après avoir dormi dans plus de canapés que de lits, et malgré quelques vaines tentatives de vivre la vie de locataire, il se pourrait que j’aie pris un certain goût à cette madeleine... [...] J’ai eu la chance de récupérer une voiture. »

« Cet hiver, j’ai dormi dans l’intimité du coffre de ma voiture »

Enki a passé l’hiver dans sa voiture :

« Ayant fait quelques progrès d’organisation depuis les feuilles mortes de ma jeunesse, je me suis confectionné une couchette amovible à base de carton et d’isolant réflecteur 17 plis, je dors la tête dans l’intimité de mon coffre, sous la plage arrière, en rabattant la banquette, ce qui me permet de voir l’avant du véhicule sans être vu.

Des pare-soleil, un système d’agencement de mes volumes et de couvertures noires garantissent mon invisibilité ; ma discrétion et ma mobilité garantissent ma tranquillité.

Le matin, je me fais le café au réchaud à gaz, sous le volant. Hormis des WC, un lavabo et la connexion Internet embarquée, seul un autoradio manque à mon confort, surtout depuis que les forces de police ont cassé ma petite radio en visitant mon intérieur... J’ai failli rater les révolutions arabes. »

« Jusqu’ici, j’ai pu me passer de mendier ou voler »

Actuellement, Enki campe quelques semaines en HLM, « chez plus pauvre que moi, en amical échange de services » :

« Dans ce HLM, il y a plein de monde, hommes ou femmes, qui se sont un jour retrouvés dehors... avec ou sans enfants. Cela me laisse croire qu’il y a plus de monde à la rue que ceux qui y restent.

Il y a aussi tous ceux qui y passent ne serait-ce que quelques nuits, et à qui cela change la vie parce que ce qu’ils doivent faire pour en sortir n’est pas un choix... »

Pierre, aux arènes de Lutèce


Pierre (Illustration Champagne-Volpi)

Pierre_Dupuis, 32 ans, évoquait son séjour à la rue dans les commentaires du post dédié à la sortie de rue de Philippe.

Sa première nuit dehors est survenue quand il avait 19 ans. Le jeune homme tourmenté et « pas très bien dans sa peau » qu’il était alors rêvait d’emménager dans la capitale et d’étudier à la fac de Jussieu.

Un été, Pierre part en vacances à Paris avec une bande d’amis. Sur place, il parle de ses projets de vie à son père, qui refuse catégoriquement et lui ordonne de rentrer. Pierre s’obstine. A la fin des vacances, ses amis retournent au bercail, sauf lui.

« J’ai squatté dans le Quartier latin, chez un ami. »

Mais Pierre ne peut y rester plus que quelques semaines : il est sans revenu, le studio est minuscule et son ami a une petite amie.

« Je me souviens que j’ai eu froid et que j’avais beaucoup de chagrin »

Pierre passe sa première nuit dehors « aux arènes de Lutèce » :

« Je me disais qu’il fallait se cacher. Je n’avais pas de quoi me laver, ni aucun rechange. J’ai dormi d’un œil. Je me souviens que j’ai eu froid et que j’avais beaucoup de chagrin.

Au lever du jour, vers quatre ou cinq heures, je me suis levé pour ne pas être livré aux regards des passants qui commençaient à affluer. Et il y avait la police... . »

Le lendemain, il écume les poubelles municipales pour se nourrir :

« J’avais aussi repéré des livres que les gens avaient jetés. J’ai essayé de les vendre. Je n’étais pas mur à l’époque. J’avais encore les repères de la famille et l’idée de me tourner vers des organismes sociaux ne me venait pas. »

« Je fais encore des cauchemars de rue, la frontière n’est pas loin »

Le premier séjour à la rue dure près de six mois et s’achève par l’intervention de la police, qui joue alors la médiation entre Pierre et son père. Le jeune homme a été rapatrié de Madrid où il a fini par échouer.

« Trois jours après mon retour à la maison, j’ai été interné en hôpital psychiatrique. »

Malgré son jeune âge, l’histoire de Pierre est longue, compliquée et mériterait sans doute une note à part entière. Ce qui est certain, c’est qu’après plusieurs séjours à la rue et trois internements successifs, Pierre estime qu’il n’est « pas sorti d’affaire » :

« Je ne peux pas dire que je ne retournerai jamais à la rue. Je fais encore des cauchemars de la rue, je sens que la frontière n’est pas loin. »

  • 38468 visites
  • 118 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Cannibal Ferox-
    Cannibal Ferox-
    mangeur de chouineur
    • Posté à 11h53 le 26/06/2011
    • Internaute 159072
      mangeur de chouineur

    Quelles épreuves ! Ces témoignages ont bien plus de chair et d’épaisseur que bon nombre de postures assénées par des spécialistes, y compris ici.

  • Guy Valte
    Guy Valte
    Parisien abonné au gaz
    • Posté à 12h05 le 26/06/2011
    • Internaute 24462
      Parisien abonné au gaz

    Je n’oublierai jamais le titre du Figaro magasine : « Avez vous peur des nouveaux pauvres ? » et non pas : « avez vous peur d’être un nouveau pauvre ? » Et oui, on a les lecteurs que l’on veut....

  • Tinhinane
    Tinhinane
    Médiatrice scientifique
    • Posté à 12h53 le 26/06/2011
    • Internaute 4901
      Médiatrice scientifique

    Des filles, des garçons, des jeunes et des plus âges, des malades et ceux qui le deviendront en pareilles circonstances, sont contraints dans leurs parcours de vie à subir des épreuves très douloureuses physiquement et psychologiquement, certains, trop rares, arrivent contre vents et marées à survivre à tout cela, et nous lecteurs impuissants de ces témoignages que pouvons-nous faire ?
    - Choisir des représentants politiques qui s’engagent vraiment (à nous de maintenir la pression pour qu’ils réalisent leurs engagements) à œuvrer au maximum afin de trouver les solutions pérennes aux causes de la précarité et de la misère sociale.

    - Ne jamais condamner (consciemment ou pas, pas même par l’indifférence du regard ou son hostilité) autrui en fonction de son apparence, ses conditions de vie, etc.

    - Ne jamais cautionner, pas même par le silence, les discours et les postures de ceux qui voudraient faire des « galériens » de nos rues les boucs émissaires (insécurité, incivilité, etc.) d’une partie des maux de l’organisation de nos villes.

  • PGC
    PGC
    Impair Impasse89
    • Posté à 13h08 le 26/06/2011
    • Internaute 147266
      Impair Impasse89

    Chez Francis, la dignité du sujet, des témoignages font la dignité de la journaliste. J’envie votre constance à ce niveau, article après article. Bravo.

  • philippe georgin
    philippe georgin
    beaucoup bossé
    • Posté à 13h26 le 26/06/2011
    • Internaute 140843
      beaucoup bossé

    erci Madame pour votre article qui décrit avec précision la désafiliation que subissent ces personnes- rupture familiale perte de repaires sociaux (amis travail etc) ; car c’est bien de solitude dont il s’agit.J’ai lu dans un commentaire d’un riverain ; mais font les travailleurs sociaux ? : et bien ils parent au plus pressé ; ils travaillent sur l’acceptation de se faire soigner et de donner un peu d ’attention ; mais li faut savoir que les lieux d’acceuil sont de moins en moins appropriés -ouvert en journées et cela meme pour les mamans isolées acceuil limité à 6 mois dans les textes.Cet état préfere payer des nuités d’hotel plutot que de proposer des solutions perennes (hotel social sous location d’appartements par exemple afin d’offrir un réel suivi pour un parcours d’insertion.. Jai collé ce que jai dit au mois de mai, ma colère est que rien ne change ; des témoignages ; il y en des milliers du parcours des exclus ; que proposez vous ?

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.