Chez Francis

Francis est SDF depuis quinze ans. A 60 ans passés, il attend de toucher sa petite retraite et rêve d'une autre vie sous le soleil de l'Equateur. Mais d'ici là, « il faut tenir ». Chronique d'une saison à la rue pour Francis, Anouar, Philippe, Jeff et tous les autres.

L'injection retard à la rue : du soin aux enjeux sécuritaires

Aurélie Champagne
Journaliste
Publié le 25/11/2011 à 18h09

Le regard embrumé, une sexagénaire erre autour de la Halte Femmes, dans le XIIe arrondissement de Paris. « Elle est sous traitement retard », commente Solange, animatrice dans cet accueil de jour depuis quatre ans.

« Elle a eu son injection hier. »

« La plupart des gens qui vivent dehors savent ce qu’est l’injection retard », affirme Jeff, 33 ans, à la rue depuis sa majorité.

Le traitement à effet retard, dit « injection retard », est prescrit par les psychiatres contre les psychoses – notamment la schizophrénie, les troubles bipolaires et les états limites. Seuls sont concernés les bénéficiaires de la couverture maladie universelle (CMU).

Cette injection antipsychotique évite d’avoir à prendre des médicaments tous les jours. La piqûre libère lentement le principe actif dans l’organisme du malade, appelé à revenir toutes les deux à quatre semaines pour renouveler sa piqûre. Jeff :

« Pendant, les deux-trois premiers jours, c’est sûr qu’on est “out”. »

Audio file

Jeff, 33 ans, SDF, sur l’injection retard

Un sans-abri francilien sur trois souffre de troubles psychiatriques

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L’enquête Samenta de 2009 a confirmé la mauvaise santé mentale des SDF d’Ile-de-France et la surreprésentation des troubles psychiatriques sévères dans la rue. Un tiers des sans-abri franciliens souffrent de troubles psychotiques (13% de la population sondée, avec 8,4% de schizophrénie), de troubles de l’humeur et troubles dépressifs sévères (6,5%) et enfin, de troubles anxieux (12,2%).

Dans les centres médico-psychologiques (CMP) et accueils de jour spécialisés, on encourage souvent l’injection retard pour les sans-abri délirants.

Assimilée à un soin vétérinaire

« J’ai des exemples de gens qui vont à leur piqûre retard, qui baissent la chemise et ils s’en vont le plus vite possible », constate Bruno, à l’Unafam, organisme d’aide aux familles et amis de malades psychiques.

Parfois assimilée à un soin vétérinaire, l’injection retard a mauvaise réputation.


Une femme, dans un accueil de jour (Aurélie Champagne/Olivier Volpi)

Les malades qui sont passés par là ont souvent honte d’en parler. Les témoignages sont décousus, varient d’une semaine sur l’autre.

Pour Sylvie et Christiane, infirmières psychiatriques au service santé mentale et exclusion sociale (Smes) de Sainte-Anne (Paris XIVe), l’injection retard « est un outil ».

« C’est comme un marteau : tu peux t’en servir pour accrocher un tableau ou mettre un coup sur la tête. »

Entendons-nous, il ne s’agit pas de remettre en cause ici les bénéfices de l’injection retard. Pour Sylvie, « quand tu as un psychotique qui a des crises d’angoisse massives, heureusement qu’il a un traitement ». Mais l’injection n’est pas sans danger pour celui qui vit à la rue, pour l’entourage et les soignants.

« Le médecin est tranquille »

On ne guérit pas de la schizophrénie, « on soigne les effets et pas la cause », déplore Bruno, de l’Unafam. La plupart du temps, les grands schizophrènes qui vivent à la rue ne demandent rien, voire refusent les traitements :

« Ce sont des personnes qui sont souvent dans le déni de cette pathologie. »


« Quand une personne n’est plus sous traitement » (Aurélie Champagne/Olivier Volpi)

L’injection retard a l’avantage de régler certains problèmes pratiques liés aux conditions de vie à la rue : elle évite d’aller à la pharmacie, d’avoir à gérer des ordonnances et tout un tas de paperasse. Elle évite aussi les vols de médicaments.

La piqûre étouffe les symptômes délirants, calme les malades agités, agressifs et prévient des éventuels passages à l’acte. Sylvie constate que l’injection est « le traitement royal du suivi en ambulatoire ».

« Ça rassure tout le monde à commencer par le soignant : si c’est sur quinze jours, le médecin est tranquille. Je ne sais pas si ça rassure le patient. »

Audio file

Sylvie et Christiane, infirmières psy à Saint-Anne, Paris

Il y a quelques temps, le fils de Bruno a fugué à la rue.

« Son séjour à la rue, il ne m’en a jamais parlé tant la souffrance a dû être immense. Il a dû être ramassé par Médecins du monde à Marseille. Il était en lambeaux. Il s’était fait écraser les pieds dans un parking par une voiture. »

« Une personne qu’on pique… »

Bruno a accompagné plusieurs fois son fils pour son injection.

« Le jour de la piqûre, on retombe de façon peut-être plus difficile que quand on prend son traitement au quotidien. C’est quand même douloureux au niveau de l’image. Une personne qu’on pique… »

Parfois traumatisante pour le patient, la piqûre accentue une mauvaise image chez des personnes dont l’estime d’elles-mêmes est souvent dégradée. L’injection prive également la personne du contrôle de son état et de la régulation des médicaments.

Troubles de l’érection, prise de poids...

D’après l’enquête Samenta, 26,8% des malades en rupture de traitement mentionnent une inefficacité du traitement, 20% évoquent une forte contrainte, 18% des effets secondaires.

« En général, les mecs arrêtent vite parce qu’ils ne bandent plus. Ça, c’est un grand problème pour les messieurs qui sont à la rue », lâche Christiane. Sylvie précise :

« Il n’y a pas les mêmes effets secondaires en fonction des médicaments. La prise de poids est énorme avec les antipsychotiques : 50% des patients prennent de 10 à 30 kg. »

« A la rue, être “out”, ça peut être dangereux »

Les jours suivant l’injection, le malade est « tassé » pendant deux ou trois jours. « Et à la rue, être “out”, ça peut être dangereux », commente Jeff. L’injection rend vulnérable et les malades peuvent être la cible de violence ou de vol.

« Il faut vraiment que le type ait des amis qui s’occupent de lui. Si au moins l’hôpital donnait deux ou trois nuits d’hôtel pour ces jours-là, ce serait bien. C’est pas ce qui se fait. »


« Tassée » (Aurélie Champagne/Olivier Volpi)

Bruno résume le dilemme auquel il doit faire face :

« Est-ce qu’il faut choisir d’être un peu ramolli pendant deux ou trois jours ? Tassé, recroquevillé. Ou est-ce qu’il faut choisir des angoisses sans fond ? Des angoisses gigantesques, qu’on ne peut pas imaginer d’ailleurs. Parfois, j’ai eu dix, quinze appels par jours de mon propre fils tellement il était angoissé parce qu’il était pas sous traitement. Ou parce qu’il avait oublié. »

Audio file

Bruno, de l’Unafam, sur le danger de la psychose à al rue

Le père a tranché :

« Moi, je pense que le soin est indispensable. C’est d’ailleurs le drame des SDF actuels. »

« Piqué », comme « à voté ! »

Mais l’injection ne fait pas tout. Elle calme les délires mais la validité du traitement dépend d’un suivi psy régulier et de l’adhésion du malade. Sylvie :

« C’est une toute petite part de liberté qu’il leur reste encore et la possibilité de s’affirmer en tant que sujet et pas seulement en tant que malade à traiter ou à hospitaliser. Le soin ne peut pas être synonyme de contrainte, sinon ça ne s’appelle pas du soin. »

Les conditions de vie à la rue et l’évolution de la psychiatrie permettent de moins en moins de garantir le suivi nécessaire à donner du sens aux médicaments.

Un infirmier témoigne des injections retard qu’il effectue à la chaîne :

« Il me semble que l’on ne soigne que des personnes qui cheminent autour de leur maladie. Ces rencontres obligées par l’injection retard ont souvent quelque chose d’un rituel “désaffectivé”. “ A voté !” On pourrait aussi bien écrire “ piqué ”. D’ailleurs c’est ce que l’on fait : “ Clopixen I.M. : Fait. ” »

La peur du personnel soignant

Depuis la fin des années 90, la réforme du diplôme d’infirmier psychiatrique amène sur le terrain des soignants moins bien formés.

« Maintenant, les étudiants arrivent en psy et ils ont peur. A l’observatoire de la violence sur Saint-Anne, la majorité des infirmiers se sentent en insécurité sur leur lieu de travail », constate Sylvie.

La peur, le développement du soin sous contrainte et la promotion du principe de précaution renforcent une vision sécuritaire de la maladie mentale à la rue.

« C’est l’équation “folie = danger”. Or, pour rencontrer des gens, il ne faut pas avoir peur. Ni des symptômes, ni de la folie. »

« Certains délires aident à survivre à la rue »

Pour Sylvie et Christiane, il existe une forme de délire protecteur qui aide à survivre la rue. L’intérêt du malade n’est pas toujours d’annihiler le délire.

« Quitte à les laisser à la rue – puisque dans les faits, c’est ce qui se passe –, on peut se dire que quand le délire n’est pas mortifère ou traversé d’angoisse terrorisantes, certains délires sûrement aident à survivre ».

Audio file

Sylvie et Christiane, sur « les raisons d’aller bien »


« A la rue, certains délires aident à vivre » (Aurélie Champagne/Olivier Volpi)

« Une fois qu’ils ont fait la piqûre, c’est “ bye bye” »

« Plus on psychiatrise la précarité et moins on remet en cause la société », concluait Sylvie, il y a quelques mois.

Faute de suivi digne de ce nom, l’injection retard n’est plus qu’un moyen comme un autre de garantir la paix sociale en étouffant la souffrance psy à la rue.

« L’injection, je veux bien, mais dans l’intérêt de qui ? » demande Jeff.

« Une fois qu’ils ont fait la piqûre, c’est “ bye bye, rendez-vous dans un mois ” […]. Ce sera pas dans une semaine pour savoir si vous allez mieux. Ce sera le mois prochain. C’est comme si on était inexistant. Ils nous calment… ou plutôt, ils nous cament. »

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Jeff : « Comme ça, on est tranquille »

Jeff en terrasse (Aurélie Champagne/Olivier Volpi)

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  • 81 réactions
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  • Bête à part
    Bête à part
    parmi nous autres.
    • Posté à 19h11 le 25/11/2011
    • Internaute 504
      parmi nous autres.

    .

    Bravo pour ce reportage.
    Pas même de quoi chipoter...

    Bigup ! aux dinosaures Sylvie et Christiane : infirmières PSYCHIATRIQUES, comme on en fait plus.

    Oui la population de France est aussi en danger en raison de ses dispositifs de santé mentale passés aux rouleaux de l’idéologie libérale.

    J’ suis content d’avoir lu et écouté ça. Vraiment bel article...
    .

  • nicoje
    nicoje répond à Inquisiteur
    Infirmier
    • Posté à 20h13 le 25/11/2011
    • Internaute 91206
      Infirmier

    Je travaille en psychiatrie depuis 13 ans, j’ai choisit cela pour pouvoir distribuer de la came tout les jours à des SDF pour qu’il ne fassent plus chier personne comme la plupart des Psychiatres, infirmier, aides soignant qui choisissent ce métier ! ! !
    C’est un peu fatiguant d’entendre 2 uniques discours sur la psychiatrie : soit on enferme trop (avec la camisole chimique qui va avec), soit on fait rien, on enferme pas assez et c’est comme cela que des dangereux schizophrène tuent...
    Il faut peut être se poser cette question : ça rassure qui de dire que les soignants en psychiatrie sont tous des nazes, tout en restant dans son canapé ?
    Je vois pas grand monde dans les mobilisations contre les lois sécuritaire qui stigmatisent le malade mentale ! (Ah si y a Dellion un de ceux qui s’est fait dézingué dans un doc soutenu par rue 89...).
    Bon j’ai pas le temps d’eb dire plus mais commencez à vous balader sur ce site :
    Lien

  • A déménagé le 13-02-2012
    • Posté à 20h42 le 25/11/2011
    • 175908

    on ne « psychiatrise » pas la misère, vous faites un raccourci trop rapide.
    Depuis l’hôpital on essaie de raccrocher les gens les plus à la marge, les naufragés comme Declerck les nomme, à un parcours de soin, et d’insertion - plus général - et c’est tout le travail du SMES d’aller à leur rencontre.
    La misère est un problème bien plus général, d’ordre politique surtout qu’on ne peut pas imputer à la psychiatrie en particulier, ce serait trop lourd pour ses frêles épaules et une discipline médicale éclatée en chapelles, et plus que tout autre autre prise dans des enjeux de société majeurs...
    Sur le fait qu’on délinquantise la psy, pouvez-vous être plus précis ?

  • wataliss
    wataliss
    IDE
    • Posté à 20h58 le 25/11/2011
    • Internaute 160725
      IDE

    infirmière en psychiatrie depuis « seulement » 5 ans je tiens à réagir un peu sur cet article ;
    * l’injection est stigmatisante ? certainement car journaliste presse politique et autre intervenants la stigmatise ; cela fait des années que la psychiatrie et tout ce qui en découle est mise au piloris de toutes les critiques ;
    * bye bye a dans un mois ! ! ! ! ! Moi je n’ai jamais travaillé comme çà ; l’injection retard permet un suivi de traitement sachant qu’un ttt est beaucoup mieux suivi et tout domaine confondu qd il y a pas multiplicité du nombre de medicaments à prendre ; qd je « pique » un patient c aussi un moment où je fait un entretien que l’on appelle entretien infirmier ; c comme une consultation pour un medecin et c tout aussi precieux ! ! ! ce moment me permet d’evaluer le patient sur un point de vue psychique mais aussi somatique, social et autre ; répondre à ses questions ; je ne lui dit pas à dans un mois je lui dit on est là si besoin au telephone ou à l’hopital on est là si besoin ; mon temps à l’h^pital est pour eux !
    * le personnel soignant a peur : oui c vrai les nouveaux diplomés sont bourrés d’à priori, de craintes, de fantasmes tous construient autour de l’image que notre société a construite au fil des années ; on ne met jamais l’accent sur le fait que le risque de passage à l’acte chez des patients psychotiques est infiniement petit par rapport aux gens dits « normaux » si on part du principe que la normalité existe....
    Je ne travaille pas à la chaine moin de là comme dit dans l’article ; travailler à la chaine pour moi c les grands services si reconnus et estimés type cardio, pneumo où les infirmières font leur « tour » comme elles peuvent pour essayer de finir à l’heure ; a la fin elles n’ont fait que de la technique et leurs patients restent angoissés et souvent sans réponse face à leurs peurs ; 10 perfs 15 prise de sang.... çà c de l’abatage ! ! ! !
    Bref, j’aime mon métier et me plais à dire que je le fais bien.... et je me battrais pour que l’image de la psychiatrie arrête d’être dégradée sans arrêt ; je me battrais aussi pour que les pouvoirs publiques cessent de pondre des lois sécuritaires entrainant la régression ; le diabetique est porteur d’une pathologie le psychotique aussi !

  • webjoyz
    webjoyz
    en révolte!
    • Posté à 10h57 le 27/11/2011
    • Internaute 166029
      en révolte!

    un peu de respect pour les soignants et les personnes qui souffrent d’affections psychiatriques ! !
    je suis bipolaire de type mixte, croisé avec des troubles « borderline » et un sérieux trouble anxieux... (TAS)...
    j’ai une chance immense de pouvoir vivre chez moi, mais combien doivent vivre leur souffrance abandonnés de tous ?
    et on continue à tirer sur l’ambulance...
    c’est tout simplement à vomir ! !
    merci pour l’article, qui pour une fois, sonne juste !

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