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Dans les coulisses de l'encyclopédie en ligne et d'autres projets de libre diffusion des connaissances humaines…

Wikipédia au tournant

Publié le 19/01/2012 à 16h58

Mise en ligne le 15 janvier 2001, Wikipédia fêtait dimanche ses onze ans.

L’anniversaire de l’encyclopédie est plus qu’une date symbolique. Il coïncide avec le début de l’année et la fin d’une campagne de don qui a, cette année, rapporté un montant record de 20 millions d’euros. C’est un point-étape important, le moment idéal pour dresser le bilan chiffré et ressenti du projet encyclopédique.

Est-ce un hasard ou une correspondance intentionnelle ? Toujours est-il que, le 13 janvier, le Monde consacrait, et pour la première fois, sa une à Wikipédia.

« Peut-on vraiment faire confiance à Wikipédia ? “ De ce titre en forme d’interrogation découle un long article de Frédéric Joignot. Il s’agit d’une synthèse équilibrée qui aurait été tout à fait appropriée… si elle avait été publiée trois ou quatre ans plus tôt. Les références sont assez datées (les ‘wiki-pompiers ont disparu depuis déjà deux ans et demi) ; les enjeux présentés sont assez éloignés de ceux qui préoccupent les communautés wikipédiennes aujourd’hui.

Ces approximations et l’occasion d’un anniversaire m’incitent à présenter un petit résumé de la situation de Wikipédia : à quoi en est-on ? Vers quoi s’achemine-t-on ? Comme on va le voir, l’encyclopédie se trouve un peu sur la brèche. Elle est sans doute sur le point de muer, d’amorcer un tournant et de prendre une direction aussi insoupçonnée que prometteuse.


Wikipédia au tournant…

La fin d’un cycle ?

Wikipédia a toujours eu une haute conscience de son historicité. Il ne s’agit en effet pas d’une encyclopédie fixée une fois pour toute, mais d’un projet encyclopédique, sans cesse mouvant et évolutif, sans cesse tendu vers sa propre introspection. L’interface change, les utilisateurs viennent, partent et reviennent (ils ont d’ailleurs tendance à se regrouper en totems ou générations annuelles), les articles augmentent en nombre et en taille.

La continuité apparente du projet depuis 2001 dissimule quelques ruptures ou grands cycles. Si les principes fondateurs n’ont pas bougé d’un iota, leur interprétation a souvent varié. Le point de bascule le plus important s’est échelonné au cours de la période 2006-2009, avec une sorte d’acmé pendant l’année 2007.

La question de la fiabilité

A partir de 2005, Wikipédia devient un acteur récurrent de l’Internet francophone. Elle change en quelque sorte de statut : d’encyclopédie contributive, destinée à recueillir le travail d’une petite équipe de pionniers, elle devient une encyclopédie lue ’ et à ce titre cible de nombreuses critiques. L’article de Joignot souligne bien l’ampleur de la méfiance qu’elle suscite alors : non vérifiée ou garantie, elle diffuserait fatalement des informations fausses ou biaisées. L’article élude toutefois, en grande partie, la réponse qui leur a été apportée.

Wikipédia a, ni plus ni moins, changé de paradigme contributif. Une simple balise HTML, ‘<ref></ref>’, devient le symbole d’une quête de reconnaissance académique : chaque information doit, si possible, être sourcée à partir de références fiables (de préférence universitaires).

De grandes campagnes d’évaluation sont lancées pour amarrer fermement un article à un projet et éviter les doublons. Enfin, des patrouilleurs s’efforcent de surveiller en temps réel les ajouts apportés à Wikipédia, afin de corriger très rapidement vandalismes ou aberrations.

Autant dire que cette mutation n’a pas été simple. Néanmoins, le paradigme paraît maintenant bien amarré. Plus aucun contributeur régulier ne remet en cause la nécessité de sourcer systématiquement. Les articles labellisés ont atteint un haut niveau de rigueur et de qualité. A tel point que l’un des critiques les plus assidus de Wikipédia, Pierre Assouline, a fini par parler en bien d’un article, celui sur Karl Kraus.

A priori, l’on pourrait se contenter de suivre cette lancée, de progresser dans le cadre d’un paradigme qui a fait ses preuves. Ça pourrait suffire, mais ça ne suffit pas.

L’attention porté au lecteur a laissé le contributeur dans l’ombre. Certes le projet wikipédien se révèle toujours suffisamment attirant pour garantir le renouvellement de la communauté (les arrivées équivalant aux départs). Toutefois, la croissance de cette dernière ralentit sur la wikipédia francophone, voire s’inverse sur les wikipédias germanophones et anglophones, phénomène dont rend compte un rapport annuel commandé par la Wikimedia Foundation. Par ricochet, les autres facteurs (création et labélisation d’articles…) progressent non plus géométriquement (de plus en plus vite) mais arithmétiquement (à même vitesse, voire moins vite). L’évolution de wikipédia devient essentiellement cumulative.

Cette stabilisation de la croissance est problématique. A terme, le risque existe que Wikipédia se fasse concurrencer par un projet alternatif qui, sans disposer du même ‘ stock ’ encyclopédique, stimulerait davantage la participation. Attirer et retenir les nouveaux contributeurs : tel est l’un des principaux enjeux (voire le principal enjeu) qui préoccupe la Wikimedia Foundation et ses divers Chapters nationaux. Il a été longuement évoqué lors de la conférence annuelle des projets wikimedia à Haïfa, en août dernier. Il n’a jamais cessé de dominer l’actualité wikipédienne depuis.

De la lecture à la lecture-écriture

Le fait est que la ‘ montée en rigueur ’ des dernières années est, au moins, partiellement responsable de la relative désaffection des contributeurs potentiels. Trop de règles, trop de codes, trop de balises : désireuse de donner des gages de sérieux, Wikipédia est devenue compliquée. S’y investir réclame beaucoup de temps et de motivation. Comment répondre à cette désaffection sans nuire en rien à l’exigence de qualité ? Comment concilier le confort du contributeur et l’exigence du lecteur ?

Les wikipédiens misent sur une nouvelle interface WYSIWYG (anagramme de What You See Is What You Get ou ce que vous voyez est ce que vous obtenez). Concrètement, il ne serait plus nécessaire de cliquer sur le bouton modifier et d’accéder à la version HTML de l’article pour contribuer. Il suffirait d’inscrire directement sa modification dans le corps du texte. Cette interface devrait être appliquée à Wikipédia dans le courant de l’année. En attendant une présentation en est disponible ici.

Le WYSIWYG est plus qu’une simple interface. Il change le rapport au texte, conçu non plus comme un objet immuable, mais quelque chose qu’on peut librement amender, remodeler ou allonger. On glisse insensiblement de la lecture exclusive à quelque chose à mi-chemin entre lecture et écriture. Certains théoriciens en communication, comme Emmanuël Souchier qualifient cette approche de ‘ lettrure ’, sorte de lecture participative que les wikipédiens pratiquent déjà couramment.

Je suis ainsi incapable de lire un article. Je me pose toujours dans une posture de correcteur, voire de rédacteur. Je suis d’ailleurs très frustré lorsque je consulte l’encyclopédie avec un téléphone portable, puisqu’il m’est difficile d’opérer la moindre modification. Ce changement de rapport au texte était en germe depuis le début de l’aventure Wikipédia, mais j’ai l’impression qu’il commence tout juste à s’actualiser.

Même si le WYSIWYG facilite la contribution, il ne permettra pas, à lui seul, de fidéliser de nouveaux contributeurs. Au cours de l’année passée, les wikipédiens francophones ont beaucoup cogité sur cette question. L’utilisateur Trizek a ainsi créé un projet Accueil des nouveaux arrivants qui a rapidement porté ses fruits. Les messages de bienvenus ont été personnalisés et simplifiées. Les pages d’aide sont en train d’être réécrites afin de devenir plus pédagogiques.

Il y a quelques jours, j’ai publié un billet sur la nécessité d’une Wikibétisation partielle, soit la vulgarisation d’une version simplifiée de la syntaxe wiki. La maîtrise de cette syntaxe me paraît en effet secondaire par rapport au respect des règles de rédaction encyclopédique (qui sont en fait celles de tout travail de recherche). On peut espérer que l’arrivée de l’interface WYSIWYG permettra de délaisser l’apprentissage technique au profit de l’apprentissage intellectuel. En sus de diffuser le savoir, Wikipédia initierait à la méthodologie du savoir : comment lire une source ? comment la résumer ? comment présenter un ouvrage ? La mission de vulgarisation ne concernerait plus seulement la connaissance mais ses modalités d’acquisition.

On mesure l’ampleur de la mutation, du tournant qui s’amorce. On pourrait presque parler d’un troisième temps wikipédien : après la naissance du projet viendrait la généralisation de sa lecture, puis la généralisation de son écriture.

L’autre tournant…

Telles quelles, les perspectives futures de Wikipédia paraissent assez limpides. Les choses sont pourtant plus compliquées. Un autre tournant, non pas seulement interne mais aussi externe à l’encyclopédie se prépare également.

Comme nous l’avions annoncé, la Wikipédia anglophone a restreint temporairement l’accès à son site pour protester contre deux projets de loi américains, SOPA et PIPA. Le retentissement de ce blackout a été considérable : 162 millions de lecteurs du monde entier ont vu le message de protestation.

De fait, Wikipédia tend désormais à assumer une sorte de ‘ rôle social ’. La communauté encyclopédique entend peser dans le débat public, ne serait-ce que pour défendre sa propre survie.

La Wikipédia francophone hésite à amorcer ce tournant. De toutes les grandes wikipédias, elle est la seule à ne pas avoir affiché un bandeau de solidarité. Une consultation initiée tardivement sur le ‘ bistro ’, n’a pas permis d’obtenir de consensus.

Afin de mieux comprendre cette exception francophone j’ai lancé hier un sondage sur la question de l’engagement Wikipédia. Sans être majoritaire, la réticence est beaucoup plus prononcée que dans les consultations anglophone, germanophone et italophone.

Que déduire de la concomittance de de tournant éditorial et de cet ‘ autre tournant ’ social ? Que l’encyclopédie en ligne se trouve à un carrefour. Plusieurs voies de développement sont possibles. Il est impossible de prédire celle qui sera finalement choisie.

Du fait de ce ‘ temps d’hésitation ’ l’année à venir s’annonce particulièrement intéressante. Voilà qui assure, par contrecoup, la pérennité de ce blog. Je ne devrais pas manquer de matière à analyser et décortiquer…

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  • Denard
    Denard
    Consutologue
    • Posté à 18h10 le 19/01/2012
    • Internaute 143905
      Consutologue

    wikipédia malgré ses imperfections reste le meilleur exemple du début d’un monde participatif, hormis quelque couillons qui pensent que c’est le mal absolu ses détracteurs sont les marchands d’encyclopédie.

    Continuons à aider le logiciel libre contre les marchands de licence et appliquons la même idée dans le reste de nos vies (associations...).

  • pmithrandir
    pmithrandir
    Developpeur
    • Posté à 09h23 le 20/01/2012
    • Internaute 90097
      Developpeur

    Le problème de wikipédia est à mon avis que l’énergie des débuts n’est plus là aoprès 10 ans(c’est partout pareil, on s’essoufle), mais surtout que beaucoup de monde ne sont plus assez qualifié pour ajouter quoi que ce soit.

    Je peux vous parler de certaines choses de mon entourage, mais surement pas des details de la fusion atomique ou d’autres domaines de pointe qui nécéssite des personnes très qualifiées.

    Peut être faudra il envisager aussi de payer certaines contribution un jour...

    • Pierre-Carl Langlais
      Pierre-Carl Langlais répond à pmithrandir
      wikipedien
      • Posté à 12h22 le 20/01/2012
      • 173195
        wikipedien

      En l’occurrence, le problème se pose plutôt en terme inverse. On ne manque pas vraiment de contributeurs qualifiés (en fait une très large proportion des wikipédiens sont des universitaires et/ou des doctorants). Plusieurs études (comme celle-ci : Lien) montrent que les articles en sciences « dures » de Wikipédia sont jugés plus fiables que ceux en sciences humaines.

      Le principal enjeu du moment concerne plutôt les contributeurs amateurs, assez rebutés par la sophistication du site. C’est assez dommage car l’un des grands mérites de Wikipedia consiste à ne pas séparer culture populaire et culture d’élite : tout-le-monde, ou presque, peut revendiquer une connaissance encyclopédique sur une thématique quelle qu’elle soit sans être marginalisé. Tu es tout-à-fait le bienvenu pour parler de choses de ton entourage, du moment que les règles de la rédaction encyclopédique sont respectées.

      • pmithrandir
        pmithrandir répond à Pierre-Carl Langlais
        Developpeur
        • Posté à 12h28 le 20/01/2012
        • Internaute 90097
          Developpeur

        le problème, c’est que les choses de mon entourage sont déjà largement débattue, reformulée et amendée sur le site.

        Peut être serait il intéressant d’avoir une liste « visible » des pages en manque de contenu nécessitant un travail. En tant que lecteur de wikipedia, on ne trouve pas cette information.

         
        • Pierre-Carl Langlais
          Pierre-Carl Langlais répond à pmithrandir
          wikipedien
          • Posté à 13h40 le 21/01/2012
          • 173195
            wikipedien

          Ces pages existent déjà, en quelque sorte. Chaque « projet » de Wikipédia a mis en place un système d’évaluation qui permet de mettre en regard l’importance d’un article dans la thématique considérée (de « faible » à « maximum ») et son avancement (d’ébauche à article de qualité). Voici un exemple pour les articles liés à la politique.

          Toutefois, ce système d’évaluation n’est connu que des utilisateurs confirmés. Je suis tout-à-fait d’accord qu’il y a un gros travail à faire de publicisation de ce type d’outil qui ne doit pas rester l’apanage des wikipédiens pur et dur (le projet accueil des nouveaux a d’ailleurs commencé à réfléchir là-dessus).

        1 autres commentaires
  • PAC_
    • Posté à 11h05 le 21/01/2012
    • Internaute 37521

    Très bel article.
    Je suis un peu sceptique sur la nouvelle interface. Il n’y aura vraiment plus de différence entre le mode lecture et le mode édition ?

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