Humeurs andines

Des récits venus d'Equateur, petit pays mais une grande richesse culturelle et écologique, dont la nation est une société complexe, en pleine mutation et où les différences raciales sont encore très importantes.

Jeudi noir en Equateur : Correa la tête brûlée ne pardonnera pas

Diane Cambon
Journaliste
Publié le 04/10/2010 à 10h47


Rafael Correa sur le balcon du palais présidentiel de Quito, le 30 septembre 2010 (Guillermo Granja/Reuters).

(De Quito, Equateur) L’Equateur se remet doucement de la révolte policière du jeudi 30 septembre, qui a fait huit morts et 294 blessés. La rébellion des forces de l’ordre s’est déroulée dans une violence surprenante pour ce pays qui n’est ni la Colombie, ni le Mexique. Si l’Equateur ne compte plus les coups d’Etat, ils ne se sont jamais soldés par un bain de sang.

Tout a commencé au petit matin. Des policiers et une poignée de militaires désertent leur caserne pour occuper la rue. Ils entendent manifester contre la nouvelle loi des services, approuvée la veille à l’Assemblée nationale.

Ce texte polémique prévoit la suppression de bonus accordés en fin de carrière ou pour certains mérites. Surtout, la loi a été votée sans aucun dialogue avec les forces de l’ordre et avec le désaccord de l’opposition et de certains membres de Alianza Pais, parti du gouvernement du Président socialiste Rafael Correa.

Très vite les manifestations dégénèrent : les ponts, les principaux axes routiers, l’aéroport de la capitale se retrouvent bloqués par des milliers de policiers.

Tout s’accélère en quelques heures. La possibilité d’un coup d’Etat devient une rumeur constante. L’inquiétude monte encore d’un cran lorsque les télévisions diffusent en boucle l’agression du Président Correa, asphyxié par des gaz lacrymogènes lancés par la police. Le Président s’était rendu à la cinquième caserne, la plus importante de la ville, pour négocier.

Correa : « Si vous voulez tuer le Président, me voici »

Pour la plupart des observateurs politiques, comme Alberto Acosta, ancien ministre de Correa, l’attitude imprudente, belligérante et téméraire du Président devant les policiers serait à l’origine de la gravité des affrontements qui ont suivi dans la soirée. En d’autres termes, Correa aurait mis le feu aux poudres en provoquant les policiers.

Le Président n’est pas homme d’Etat à garder les formes. Face à la menace des policiers, son sang n’a fait qu’un tour. Il arrache sa cravate et ouvre sa chemise montrant qu’il n’a pas de gilet par balle et lance avec fougue :

« Si vous voulez tuer le Président, me voici devant vous, tuez-moi si vous en avez envie, tuez-moi si vous en avez le courage au lieu d’être cachés lâchement parmi la foule. »

Evacué en urgence par ses gardes du corps, au milieu d’une épaisse fumée de gaz lacrymogènes, il est hospitalisé dans la clinique des... policiers.

Correa s’est-il jeté exprès dans la gueule du loup ? Qui lui a indiqué de s’y rendre ? Et pourquoi ? Des questions sans réponse pour l’instant.

L’armée équatorienne soutient Correa face à la police

Alors que les policiers poursuivent leur rébellion, Quito, mais aussi Guayaquil, l’autre grande ville du pays, sont plongées dans le chaos.

Faute de patrouille de policiers, on vit une insécurité sans précédent : cambriolages, braquages de banques et autres vols se multiplient.

Les bars et boutiques, sur ordre du gouvernement, ferment en pleine journée, laissant des villes livrées à elles-même et aux délinquants en tout genre.

Commence alors une longue attente, où les nouvelles sur le sort du président de la République tombent au comptegoutte. La télévision publique ne mâche plus ses mots : Correa est séquestré par la police et la théorie du coup d’Etat s’impose.

L’Equateur reçoit des messages de soutien des gouvernements du monde entier. Tous condamnent le coup d’Etat. Dans l’après-midi, l’armée apporte un moment de répit à la crise en annonçant officiellement qu’elle condamne la rébellion des policiers et qu’elle s’engage à soutenir le Président.

22 heures : la télévision retransmet en direct l’assaut de l’armée

Aux abords de l’hôpital, la foule se presse pour apporter son soutien à Correa. On y voit des jeunes enroulés dans des drapeaux équatoriens, des quadras en costume, des anciens venus en famille.

L’air n’est quasiment plus respirable, plombé par les gaz lacrymogènes. On se réfugie dans la fumée des feux, allumés un peu partout sur la chaussée.

Les pro-Correa se sont donnés le mot pour se réunir sur la place de l’Indépendance, là où se trouve le palais présidentiel de Carondelet.

Aux balcons du palais, plusieurs ministres chauffent les manifestants en rappelant les réussites de la « Révolution citoyenne », mise en marche il y a trois ans par Correa.

« Nous ne les laisserons pas en finir avec notre démocratie. Défendons notre Président ! » lance la ministre coordinatrice de la politique, Doris Soliz, qui est chaleureusement applaudie.

Pendant ce temps, se prépare l’assaut final contre l’hôpital, où Correa est maintenu prisonnier. A 22 heures, l’armée donne l’assaut, retransmis en direct à la télévision.

La population est stupéfaite par ces images dignes d’un film de guerre. Des scènes d’une grande violence, où l’on assiste en direct à la mort d’un policier. Cette bataille se déroule dans un quartier résidentiel du centre de Quito.

23 heures : Correa est libéré et accuse Lucio Gutierez

A 23 heures, Correa est libéré, remonté à bloc pour se livrer à un discours enflammé depuis le balcon du palais de Carondelet. Il annonce la couleur : on ne pardonnera pas aux auteurs du coup d’Etat. Sans avancer de preuves, il accuse l’ancien Président Lucio Gutierez (2003-2005) d’avoir commandité ce soulèvement policier.

Dans les semaines qui viennent, on devrait pouvoir évaluer si Correa sort renforcé politiquement de ces évènements -pour ne pas avoir cédé aux pressions des policiers-, ou bien si son attitude provocatrice, -responsable en partie de la violence des émeutes-, lui nuit auprès de l’opinion, faisant de lui un homme d’Etat incapable de gérer des situations extrêmes.

L’Assemblée ne sera pas dissoute

Plus les jours passent, plus il est évident que les affrontements de ce « jeudi noir » sont davantage perçus comme le résultat d’une manifestation qui a dégénéré que celui d’un coup d’Etat prémédité, même si cette version est vendue à outrance par le gouvernement.

Tout porte à croire que les policiers ont été dépassés par les évènements. Dès le lendemain, le calme était revenu dans les casernes. La loi polémique, à l’origine des protestations, est entrée en vigueur ce lundi 4 octobre sans que cela n’ait provoqué d’autres incidents pour l’instant.

Quant à Correa, il a pris comme première mesure au lendemain des incidents, de ne pas appliquer « la muerte cruzada » (« la mort croisée »). Autrement dit, de ne pas dissoudre l’Assemblée, ni de convoquer des élections anticipées comme il avait prévu peu avant les révoltes.

Aller plus loin
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  • A déménagé le 18-1
    • Posté à 12h01 le 04/10/2010
    • Internaute 116615
      bc

    Des flics revendicatifs et agressifs se frottent à un président un peu brusque...Arrêtez l’eau de rose tout de suite !
    Ces mêmes policiers sont allés jusqu’à l’intérieur de l’assemblée nationale et ont fait bougé l’armée, sans compter les morts et blessés.
    Cela méritait une certaine objectivité tout de même, des faits aussi graves !
    Vous êtes collègue avec M Faure, non ?

  • Garamond
    Garamond
    Olé
    • Posté à 12h45 le 04/10/2010
    • Internaute 124450
      Olé

    Peut-on être de gauche et critiquer la gauche ? Je trouve ça plutôt salutaire, l’autocritique, non ?

    Pourquoi, à chaque fois qu’il s’agit d’article sur l’Amérique du Sud, surtout lorsque l’on parle de Castro, Chavez, Morales ou Correa, les passions se déchaînent ?

    On peut être socialiste et populiste, non ? Et le populisme, c’est plutôt qqch à critiquer ?

    A touti

  • Veig
    Veig répond à Garamond
    • Posté à 13h01 le 04/10/2010
    • Internaute 28990

    « On peut être socialiste et populiste, non ? Et le populisme, c’est plutôt qqch à critiquer ? »

    Je trouve que la perception du populisme dans les médias est binaire. Quand il s’agit de « populisme » de gauche, il est immédiatement question de menaces sur la démocratie, d’arrogance de tel ou tel chef d’Etat, d’autocratie, de démagogie.

    Mais bizarrement on est beaucoup moins sévère contre le « populisme » de droite. On parle dès lors de « courage » du « briseur de tabous », de chef d’Etat « non-conventionnel », de « modernité », de « franc-parler », de « story-telling » plutôt que de mise en scène ou de manipulation...

  • Errance
    Errance
    écouteur d'histoires
    • Posté à 13h27 le 04/10/2010
    • Internaute 114729
      écouteur d'histoires

    Ce que je retiens surtout de tout ça, au delà des manifestations qui ont dégénéré, voir le coup, c’est la réponse des présidents de l’UNASUR à ce qui s’est passé en Equateur.

    Le soir même tous les présidents (hors Correa et Lula) se sont retrouvés à Buenos Aires. De Piñera à Chavez en passant par Garcia ou les Kirchner (le mari de la présidente argentine est président de l’UNSUR) ont condamné ensemble de manière forte et unanime ce qui s’est passé en Equateur. L’absence de lula était dû non à une opposition, mais aux élections brésiliennes et sa condamnation a été aussi forte, voir plus que celle de ces collègues. Dés le lendemain les ministres des affaires étrangères des pays de l’UNASUR voyageaient à Quito pour rencontrer Correa.

    C’est la première fois que tous les pays sud américains condamnent ainsi un coup. C’est historique, c’est le point le plus remarquable me semble-t-il.

    Hier ils ont adopté de nouvelles régles obligeant les autres pays à couper tout contact avec un régime puchiste. Il va devenir très très difficile pour les puchistes de se faire accepter par ses voisins et l’isolement risque d’être total.

    Que ce qui s’est passé en Equateur soit spontané ou non, les forces de l’ordre sont sorties dans la rue avec l’objectif de prendre le pourvoir par la force. C’est absolument inacceptable dans des pays où les institutions sont démocratiques, que ce soit spontané ou non.

    La réponse de l’UNASUR est probablement le meilleur antidote possible à ce genre d’errements. La réponse au Honduras avait été désordonnée mais il est peu probable que cela se reproduise. Malgré leur différence politique les présidents de l’UNASUR semblent décidés à ce que la maladie des coup d« état ne redevienne pas une épidémie. La leçon hondurienne a été parfaitement retenu. La conscience démocratique est devenue forte et prioritaire en Amérique latine.

  • Serendir
    Serendir
    Trottamundo
    • Posté à 13h57 le 04/10/2010
    • Internaute 114097
      Trottamundo

    J’habite à Guayaquil depuis plus de trois mois mais je connais bien l’Amérique du Sud, les coups d’état et guerre civiles pour en avoir traversé plusieurs (dernière en date l’assaut du Hezbollah sur Beyrouth). Je ne prétends pas avoir compris quoi que ce soit. Seulement que ça n’était évidemment pas un coup, ni même une tentative foirée. Sans doute juste une manif qui dégénère. Une farce assez minable.
    L’essentiel des troubels vient de ce que la police avait disparu du terrain et que la criminalité d’habitude à peine contenue et énorme s’est déchainée à cette parfaite occasion. Il est surprenant qu’il y ait eu si peu de morts (de commerçants défendant leur boutique par ex), à peu près le chiffre normal d’un jour normal hors fusillade entre bandes.
    Les clivages gauche droite comme en France n’ont pas beaucoup de sens dans ces circonstances. Ni les comparaisons avec Sarkozy (obsession française assez risible vue d’ailleurs). Les gens sont très peu et surtout très mal politisés (peu renseignés, peu curieux, très manipulés). Mais grosso modo il y a les anti Correa dans lesquels se retrouvent toute l’oligarchie terrienne (les « pelucones ») qui jusqu’à présent trustait le pouvoir, de l’autre côté, une bonne partie du peuple qui le pense sincèrement social (et au vu des réformes, il semble).
    Ici, 2 opinions prévalent pour justifier les évèvements de jeudi. Toutes 2 s’équilibrent et il est bien difficile de trancher. Toutes 2 parlent de provocation, de test, de prétexte. Le fait que tout se soit calmé si vite sans négociation ni véritable affrontement, fleure sa manipulation.
    Le tout est de savoir si Correa a lancé cette farce pour prétexter l’urgence nationale et s’accaparer le pouvoir davantage c’est-à-dire proposer une dictature qui se profile. Ou si les pelucones ont testé la résistance de Correa, l’adhésion populaire, le sens démocratique des institutions, police comme armée avant de lancer le coup véritable.
    En tout état de cause, chacun s’attend à une rechute d’une manière ou d’une autre. Certains disent dans la semaine, d’autres d’ici quelques mois.
    Dernier détail, depuis un moment, tous les médias ont été muselés et n’ont le choix que de retransmettre la vision de Correa (dont son discours « castriste » de 5h du samedi matin). Les images qu’on a des événements sont donc orientées et très manipulées, ça crève les yeux. Reste à savoir qui cela sert t’il vraiment.

  • aurelienfr
    aurelienfr répond à Garamond
    Sarko au cachot subito
    • Posté à 15h26 le 04/10/2010
    • Internaute 48716
      Sarko au cachot subito

    +1 rien que pour ça :
    Pourquoi, à chaque fois qu’il s’agit d’article sur l’Amérique du Sud, surtout lorsque l’on parle de Castro, Chavez, Morales ou Correa, les passions se déchaînent ?

    1) Ca devient tout de suite idéologique dés qu’on touche à un cheveu de Chavez, Castro alors qu’il y a largement de quoi les critiquer sans être pour autant de droite. Néanmoins, ces pays latino-américains n’ont pas eu des contextes historiques et économiques propices au développement de la démocratie telle qu’on la connait en Europe.
    Par contre, je tiens Morales et surtout Salvador Allende beaucoup plus en estime que les 2 autres.

    2) L’article ci-dessus me semble bien fait en dépit du titre un peu accrocheur, mais c’est de bonne guerre.

  • Yann Guégan
    Yann Guégan répond à Veig
    Avec les doigts http://bit.ly/ (...) Rue89
    • Posté à 20h59 le 04/10/2010
      éditeur
    • Journaliste 1836
      Avec les doigts http://bit.ly/ (...)

    Diane revient sur la plupart des critiques et malentendus qu’on peut lire ici dans une nouvelle note que je viens de publier :
    Lien

    A part ça, l’obstination de certains riverains à voir la main de la CIA ou de l’impérialisme américain dès qu’on ose émettre une critique ou publier une information défavorable à un leader sud-américain étiqueté à gauche (qu’il s’agisse de Chavez, Castro, Morales et maintenant Correa) me laissera toujours pantois.

    S’abstenir de toute réflexion critique dès qu’il s’agit de son propre camp n’est JAMAIS une bonne façon de le servir.

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