Ibere espace

L'actualité espagnole commentée depuis Madrid par Elodie Cuzin.

Madrid : une semaine de camping pour acheter un appart'

Elodie Cuzin
Journaliste
Publié le 12/11/2008 à 08h51

(De Madrid) Les tentes multicolores s'accrochent en bord de chemin sur près d'un kilomètre et des volutes de fumée suspectes montent parfois entre deux campements. Mais les apparences sont trompeuses. Il ne s'agit pas d'un méga-festival, comme le démontre la présence d'Aurora, une grand-mère enroulée dans une épaisse couverture en laine qui essaye de capter quelques rayons de soleil, fièrement assise sur sa chaise pliante.



Aurora fait la queue pour ses deux petites-filles (Elodie Cuzin/Rue89)

« Il fait très froid mais on ferait tout pour ses petits enfants », avance-t-elle d'une voix timide pour expliquer sa présence. Aurora fait partie des plus de 2000 personnes qui camperont à Fuenlabrada, une ville au sud de Madrid, jusqu'à samedi.

Selon la promesse d'un promoteur local, José Moreno, le 15 novembre à 10h00 ils pourront enfin s'inscrire sur une liste, moyennant 120 euros, qui rassemblera les 2100 futurs propriétaires d'appartements neufs, pas encore construits, dans la banlieue de Madrid. Certains sont là depuis dimanche et mercredi, l'affluence est telle que l'on pourrait croire que les appartements vont leur être offerts.

Raquel, 25 ans et au chômage, campe depuis dimanche

Mais non, il s'agit bien de camper dans le froid pour acheter un appartement de 70 ou 90 mètres carrés pour entre 120000 et 168000 euros. Une offre destinée exclusivement aux moins de 35 ans et aux personnes divorcées. Des populations qui ont beaucoup de mal à devenir propriétaire aujourd'hui en Espagne, à cause des prix des logements mais aussi des conditions difficiles d'attribution de prêts au logement.

C'est d'ailleurs avant tout cet aspect qui a attiré les courageux futurs propriétaires car on peut trouver des appartements « normaux » dans cette zone à partir de 170 000 euros. Le promoteur, surnommé « Robin des bois », est en effet un vétéran de la construction de logements gérés sous forme de coopératives et les acheteurs n'auront donc pas à passer par la case banque et prêts à taux variable. Il leur faudra tout de même avancer un apport initial de 9000 ou 15000 euros.

« C'est une occasion unique, je pourrai payer mes mensualités tout en continuant à avoir assez pour vivre à côté », affirme Raquel, 25 ans, heureuse porteuse du numéro 9 dans la liste et qui calcule qu'elle devra payer 500 euros par mois une fois l'appartement construit. Au chômage, elle passe ses journées ici depuis dimanche et reçoit le soutien de ses parents et de sa tante, qui la relève parfois et lui apporte à manger.

Les autorités mettent en garde contre les « faux espoirs »

Deux policiers postés sur le bord du campement sont plus sceptiques :

« Il n'a pas encore acheté les terrains mais il va encaisser 120 euros par personne samedi. Que va-t-il se passer ensuite ? »

La Mairie de Fuenlabrada a également souligné cet aspect dans un communiqué où elle met en garde contre les « faux espoirs ». Le promoteur continue lui d'affirmer sa bonne foi auprès des médias espagnols. Et la confiance règne dans la file :

« Il passe nous voir régulièrement, et puis il a déjà vendu des appartements par ici à bons prix et qui étaient de très bonne qualité », explique Raquel.

Même optimisme bien plus loin, chez la porteuse du numéro 2039. Carolina, 19 ans, vit encore chez ses parents et explique qu'elle est là « parce qu'il est temps de s'émanciper ». Et la location ? « C'est trop cher et tu payes pour rien. » Une réponse typique dans un pays où tous ou presque rêvent d'être propriétaires.



Carolina, 19 ans, vit encore chez ses parents (Elodie Cuzin/Rue89)

Carolina tient à la main la liste des vingt personnes qui l'entourent, soigneusement notée sur une feuille blanche. Elle est leur porte-parole. Toute la queue s'est ainsi organisée spontanément en petits groupes pour éviter les tricheries et simplifier les démarches lorsque la liste sera ouverte, samedi.

Les observant de loin, les policiers reconnaissent l'ambiance joviale et solidaire du moment : « Mais attendons de voir ce qui se passera samedi », remarque l'un des deux, la mine sombre.

Photo : Aurora et Carolina dans la file d'attente jusqu'à samedi (Elodie Cuzin/Rue89).

  • 22741 visites
  • 36 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 21h34 le 12/11/2008

    Bienvenue dans le prospère et radieux 21 ème siècle.

    C'est là que l'on se rend compte du progrès : Dans les années 70, dans le bloc de l'est, on faisait la queue pour de la viande, maintenant chez nous, c'est pour un clapier sur plan.

    Ca a une autre gueule non ?

    CE N'EST QU'UN DEBUT, CONTINUONS LA MISERE !

  • touk
    • Posté à 23h12 le 12/11/2008

    Mais ils sont naïfs ces gens, la valise pleine de billets le gars va prendre l'avion vite fait, et refera le coup en inde ou ailleurs, à Samedi !

  • Wubert
    Wubert answers to Houvaton nouveau compte
    Indigné
    • Posté à 11h15 le 13/11/2008
    • Internaute
      Indigné

    « Le crédit est un piège monstreux. On ne s'émancipe pas en passant sa vie à se vendre pour une durée de 20, 30 ou 40 ans afin de se loger dignement. »

    Je suis en partie d'accord avec ce qui est écrit. Ce n'est pas le crédit qui est un piège monstrueux mais la façon dont certaines banques le pratiquent et la façon dont certains gouvernements les laissent faire.
    Dans son principe, le crédit permet de payer sur une longue durée un bien qu'on ne peut s'offrir cash le jour même.
    Maintenant, on prend des appartements dont le prix est exhorbitant (200 000€/ 35m² –> 400 mois à 500€/mois soit 33 ans environ ! Pour un petit 2 pièces, 500€/mois soit la moitié d'un smic BIGRE ! ! ).
    J'ajoute à ces mensualités le taux du crédit et là ça devient encore plus grave.
    Si les prix des appartements étaient indexés sur des critères objectifs et non pas aux mains de speculateurs avides et si l'état controllait les taux d'emprunt immobilier (qui est tout de même un bien de première nécessité) pour les primo-accédant au minimum, chacun serait propriétaire d'un chez soi qu'il pourrait facilement rembourser au bout de 10 à 20 ans sans avoir à se priver péniblement.

    « En fait il existe plein de solutions pour se loger, en tant que propriètaire, plus vite et en cassant les prix d'acquisition par deux. »

    Si t'as de bonnes infos, n'hésites pas à me le faire savoir.
    Merci d'avance.

  • Manoplas
    Manoplas answers to Peufeu
    En los madriles
    • Posté à 11h26 le 13/11/2008
    • Internaute
      En los madriles

    Pourquoi il n'y aura plus d'espagnols ? Je suis d'accord avec ce que vous expliquez sur la fièvre de la propriété et du crédit des espagnols, en revanche, je vois mal pourquoi et comment ils disparaitront....

    Je vis à València, et bien que loin d'être spécialiste en immobilier, il est impossible de ne pas se demander comment ce genre d'annonce existe, alors que les rues sans panneaux « vende » aux balcons et aux fenêtres sont devenues rares.
    Il y a beaucoup de logements inoccupés. Première réaction : pourquoi est-ce qu'ils ne louent pas ? Il est vrai qu'ici la culture de la propriété reste très forte, et qu'en général les gens veulent être propriétaires, au point de se mettre dans ces combines qui me semblent trop jolies pour être vraies, et une construction de plus dans un pays où de très très nombreux logements sont déjà à vendre, et où l'urbanisme est tellement sans pitié que ça en devient absurde.
    Ensuite, il n'y a que quelques années seulement qu'une loi d'aide au locataire et de garanties au propriétaire a été mise en place. Avant en Espagne, tu pouvais louer un appart et le rendre dans un état apocalyptique sans que le proprio ne puisse rien faire, ni être dédommagé, alors les gens se méfiaient, se méfient toujours et les occasions d'être locataire tiennent souvent à des connaissances. Quand on trouve un appart, enfin, la loi d'aide au logement a des critères très stricts à remplir (contrat de travail en cours depuis ou pour 6 mois, plafond d'âge et de salaire, superficie), et une fois ces critères remplis, on attend des mois et des mois pour les recevoir.
    Alors généralement, que font les espagnols ? Ou ils se mettent en coloc, ou ils restent chez leurs parents assez longtemps, ou ils prennent un crédit...
    Et aujourd'hui, le refrain, comme partout : la culpa la tiene la crisis....

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.