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L'actualité espagnole commentée depuis Madrid par Elodie Cuzin.

Le juge star Garzon joue sa carrière face à ses pairs

Elodie Cuzin
Journaliste
Publié le 26/02/2010 à 07h27


Le juge Baltasar Garzon se rend au Tribunal suprême de Madrid le 10 février (Susana Vera/Reuters)

(De Madrid) Ses enquêtes sur les crimes du franquisme, le terrorisme d'Etat et la corruption lui ont valu des ennemis de tous bords. Aujourd'hui, c'est la magistrat Baltasar Garzon qui se voit forcé de clamer son innocence. Et il pourrait bien, paradoxalement, être le premier condamné de l'histoire dans le dossier des disparus du franquisme.

Dans les pages du quotidien El País, il déclarait vendredi :

« Je continuerai, tant que je le pourrai, à travailler pour la justice. Je ne partirai pas. Je suis innocent et je vais le démontrer. »

C'est l'un de ses rares commentaires publics sur une tempête judiciaire qui pourrait conduire à une suspension imminente dictée par ses supérieurs, le temps que la justice tranche sur les trois plaintes déposées coup sur coup à son encontre. Son avocat, Gonzalo Martinez Fresneda :

« La charge symbolique d'une suspension, même temporaire, serait si lourde qu'elle mettrait fin définitivement à sa carrière de juge. Mais une telle décision peut se produire de manière imminente. »

Le juge irrite ses confrère depuis des années

Trop zélé et trop médiatique, le magistrat espagnol le plus célèbre hors de ses frontières dérange nombre de ses confrères plus discrets. Chez ses partisans, on explique :

« Ses soucis actuels avec la justice naissent d'une antipathie viscérale plus que de questions d'idéologie. »

Une irritation puissante qui aurait conduit les juges du tribunal suprême à juger recevables ces plaintes contre l'avis, à chaque fois, du parquet.

La plus symbolique d'entre elles comporte cependant un clair motif politique. Le juge Garzon est en effet visé par trois mouvements proches, ou clairement, d'extrême droite -le syndicat Mains Propres, la Phalange espagnole et le groupuscule Liberté et Égalité- qui l'accusent de « prévarication » pour avoir lancé une enquête sur les crimes commis pendant la guerre d'Espagne et les premières années du franquisme.

Ce qui revient à dire qu'on lui reproche d'avoir accepté d'enquêter, à la demande de familles de disparus, tout en sachant, entre autres, qu'il n'en avait pas la compétence -lesdits crimes auraient été absous par un loi d'amnistie votée en 1977, et qu'il y avait de toutes façons prescription, plus de soixante-dix ans après les faits.

Garzon : premier condamné dans le dossier des crimes franquistes ?

La prévarication implique également en Espagne qu'un juge émette une décision « absurde » qui ne peut être défendue par aucun argument juridique. Comme, selon ses accusateurs, lorsque le célèbre magistrat a réclamé les actes de décès de grands dignitaires franquistes morts depuis des lustres, y compris celui du Caudillo lui-même, pour vérifier s'ils étaient bien morts.

S'il est jugé coupable, il sera expulsé de son tribunal de l'Audience nationale et ne pourra plus exercer pendant entre douze à vingt ans.

Tous ces arguments sont rejetés en bloc par ses défenseurs, qui s'appuient notamment sur les conventions internationales signées par l'Espagne.

Les crimes franquistes ayant été commis dans un « contexte de crimes contre l'humanité » et les disparus enterrés dans des fosses communes n'ayant jamais été retrouvés et identifiés, la loi d'amnistie et la prescription ne tiennent pas, affirment-ils (l'acte de disparition forcée serait encore en cours, puisqu'ils n'ont pas été localisés, explique-t-on.)

De nombreux cas, certains menés par le juge Garzon lui-même, qui s'est justement rendu célèbre hors de ses frontières en ordonnant l'arrestation du Chilien Augusto Pinochet à Londres, vont dans ce sens.

D'autres grands magistrats internationaux, tel que l'ancien procureur du tribunal pénal international, Carla del Ponte, pourraient ainsi témoigner en sa faveur pour empêcher l'ouverture d'un procès, à condition que le tribunal suprême accepte la requête des avocats de Garzon.

El País dénonce « l'acharnement » du tribunal suprême

Le magistrat est également mis en cause pour avoir classé sans suite un dossier concernant le président de la grande banque espagnole Santander qui avait auparavant accepté de financer des séminaires organisés par Baltasar Garzon à l'Université de New York.

Le Tribunal suprême a enfin accepté jeudi de traiter une troisième plainte l'accusant cette fois d'avoir ordonné des écoutes illégales sur les conversations des avocats et leurs clients incarcérés dans le cadre d'une ample affaire de corruption qui secoue l'Espagne depuis un an et touche le premier parti de l'opposition.

La décision des sages risque cette fois d'invalider la totalité du dossier alors que le bien-fondé des écoutes est ici soutenu par un autre juge d'instruction chargé aujourd'hui d'une partie de l'enquête.

Mais l'avalanche de plaintes n'est pas le seul soucis du magistrat. Alors que l'on attend de savoir si les procès auront bien lieu, il court le risque, fatal pour sa carrière selon son défenseur, d'être suspendu par les juges du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, qui fait aussi office de « conseil de discipline » de la magistrature.

Ils en étudient en ce moment l'opportunité puisqu'il est mis en cause dans trois dossiers alors que cet organisme a plutôt coutume d'attendre que les juges impliqués soient assis sur le banc des accusés, voir jugés coupables, avant d'envisager leur suspension, assurent les partisans de la théorie du « Haro contre Garzon ».

Le quotidien El Pais n'a en tout cas pas hésité vendredi à parler « d'acharnement » pour qualifier les décisions du tribunal suprême sur les trois plaintes qui viseraient, selon son éditorial, à se « débarrasser » du juge-star, apparemment victime aujourd'hui de ses nombreuses inimitiés.

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  • nanabel
    nanabel
    1ère version
    • Posté à 11h27 le 27/02/2010
    • Internaute
      1ère version

    Il y a en france beaucoup d'espagnols qui ont fui le franquisme. Cette population n'a jamais exprimé publiquement son ressentiment envers les protagonistes de cette période qui fait tâche dans l'histoire d'espagne.

    L'amnistie ne suffit pas à refermer les plaies des familles de victimes de la dictature. Apparemment, l'espagne n'arrive pas à faire son deuil.

    Bien que le combat de ce juge soit juridiquement vain, il est assez sain qu'il permette aux espagnols d'en débattre sur la place publique.

    Je pense que les espagnols pourront tourner définitivement la page, quand toutes les facettes de cette période auront été visitées. C'est plus un travail d'historiens, d'écrivains, d'artistes et de journalistes, que les espagnols ont besoin, plutôt qu'une condamnation de quelques tortionnaires improbables.

  • alberich
    alberich answers to Boris Carrier
    • Posté à 12h10 le 27/02/2010

    « d'une part les morts franquistes morts et enterrés dans la dignité »

    Petits détails :

    Personne ne sait si mon grand père était franquiste, il été assassiné à titre préventif, ainsi que nombreux de ses pairs, comme officier de marine. Moyennant quoi privée d'officiers la marine n » a joué aucun rôle dans la guerre civile, les matelots assassins étant parfaitement incapables de diriger la manoeuvre ne serait-ce que d'un canoë.

    Effectivement, après l'avoir sorti de chez lui au petit matin et fusillé devant sa femme et ses enfants, la famille a eu loisir de lui donner une digne sépulture. C'est toujours ça de gagné pour la mémoire ...

    Quant aux disparus, c'est le lot de toute guerre, par ex.combien de disparus allemands sur le front de l'est ?

  • newuser
    newuser answers to alberich
    • Posté à 13h07 le 27/02/2010

    Si vous voulez on peut aussi parler de ma famille qui a morflé parce que « peut-être qu'ils ont eu ou pourraient avoir des contacts avec les rouges »... dans un petit village perdu à 250 bornes de Madrid.

    Bref dans une guerre civile c'est pas la peine de compter les points, y'a des abrutis et des exactions des 2 côtés, et ce sont souvent des gens hors des mouvements qui morflent.

    Par contre je trouve pas cela absurde de parler des crimes de Franquistes APRES leur prise du pouvoir. Dans ce cas on se retrouve non plus dans une situation de guerre civile mais bien d'une organisation dictatoriale qui organise la torture et le meurtre.

    Je ne dis pas que si les Rouges avaient gagné cela aurait été mieux, bien loin de moi de penser cela, mais en attendant seuls les Franquistes ont commis ces crimes (je répète après la prise du pouvoir, pour le reste entièrement d'accord avec vous sur l'absurdité de la guerre civile)

  • Léon_
    Léon_
    Chef d'entreprise
    • Posté à 14h00 le 27/02/2010
    • Internaute
      Chef d'entreprise

    Première remarque : « face à ses pairs ». On dira ce qu'on voudra de Garzón, on dira ce qu'on voudra de ses adversaires, n'empêche qu'en Espagne ce sont des juges qui disent si un autre juge a bien ou mal fait son travail. Je ne sous-entends pas que ce système est « bon », mais je sous-entends qu'il est bien plus républicain que le contrôle politique qui existe en France.

    Deuxième remarque : « prévarication ». L'Espagne a tenté une forme absolument nouvelle de sortie de crise civile, avec la « transition démocratique ». Résumé : la lutte des classes dans les années 30 accouche d'une guerre civile (bloc fascistes + nationalistes + carlistes + catholiques vs bloc bourgeois + anarchistes + communistes + syndicats) , et d'une autre guerre civile dans la guerre civile (du côté républicain, ceux qui veulent d'abord gagner la guerre vs ceux qui veulent d'abord faire la révolution). Tout le monde perd. Le seul gagnant est un type qui n'est ni franchement une chose ni l'autre, qui accapare le pouvoir personnellement et qui blouse son propre camp tout en massacrant ce qui reste de l'autre. Dans ces conditions, que pouvait-il se passer à sa mort ? La formule « on oublie tout et on recommence » est typiquement une décision politique. Elle ne « fonctionne pas » parce qu'elle est politique : c'est une décision, un projet, qui ignore la réalité sociale (comment pardonner quand ton propre cousin t'a dénoncé comme « rouge » pour récupérer ton lopin de terre ? quand à 40 ans tu apprends que tu as été enlevé bébé de chez tes parents anarchistes et donné à élever par une famille national-catholique ? ), mais en même temps c'était la seule option possible.
    Alors c'est normal qu'un juge sorte un jour les cadavres du placard (y en a, mais y en a ! ), et c'est normal aussi que ça mette très mal à l'aise.
    Ça fait partie du travail nécessaire à la reconstruction d'une nation qui a vécu le pire des conflits qui puisse exister. C'est normal que ça sorte maintenant : c'est la génération des fils qui approche de la retraite et qui ne veut pas partir avant d'avoir fait quelque chose pour les pères.
    Tout cela est normal : analyser, éclairer, comprendre, c'est bien. Condamner, juger à l'emporte-pièce « Il a tort ! » « Il a raison ! », c'est mal.

  • rumpus
    rumpus answers to alberich
    friend/unfriend
    • Posté à 16h50 le 27/02/2010
    • Internaute
      friend/unfriend

    « l'Espagne avait décidé de tourner la page de la guerre civile et de ses conséquences, il n'appartient pas à un juge de réécrire une histoire déjà contée. »
    Faut être gonflé !
    Il est dit dans l'article qu'il enquête sur des crimes de guerre à la demande des familles de victimes.
    –––––––––––––––-
    Pour le rôle de la marine espagnole pendant la guerre civile, voici un extrait de LA GUERRE D'ESPAGNE de Antony Beevor (Calmann-Lévy) :
    (Je précise le contexte : le coup d'état militaire est parti du Maroc où était stationné le gros de l'armée espagnole)
    (p.115)
    « Le plan du soulèvement militaire accordait à la marine un rôle clef. Ses navires étaient nécessaires pour transporter l'armée d'Afrique jusqu'en métropole. Cela avait été élaboré à l'avance entre le général Franco et des officiers supérieurs de la flotte, au cours d'exercices navals près des Canaries. Les bâtiments de guerre devaient se rendre à toute vapeur au Maroc espagnol dès le déclenchement de l'insurrection. »

    Dans la suite du texte, il est expliqué qu'un sous-off télégraphiste a intercepté un message de Franco qui révélait la tentative de coup d'état, cette découverte a permis aux loyalistes de prendre le contrôle de la flotte, parfois au prix de combats entre équipages et officiers, comme sur le Jaime I.
    Mal barrés, les franquistes ont été sauvés par Hitler qui a fourni des avions Junker 52, pour ce que Beevor appelle « le premier grand pont aérien de l'histoire ». Des navires de guerre allemands dont l'Admiral Scheer sont également venus escorter des transports de matériel du Maroc vers l'Espagne.

  • nore
    nore answers to tessnel
    in situ
    • Posté à 00h03 le 28/02/2010
    • Internaute
      in situ

    Non on ne peut tourner la page sur ce genre d'exactions.
    Les crimes contre l'humanité doivent être imprescriptibles, la manoeuvre de l'oubli est trop facile.

    C'est d'ailleurs celle que voulaient mettre en place les putschistes au Honduras : des élections « démocratiques » pour faire oublier le coup d'état de l'été dernier et ainsi le valider implicitement. C'est plutôt réussi du côté des états, dernièrement l'Espagne a reconnu le nouveau président.

    De plus la vigueur de l'attaque contre le juge montre bien que la pensée franquiste n'est pas morte et qu'il n'y a aucun regret de la part de l'extrême droite espagnol, ce qui renforce mon avis sur le fait qu'il faille juger cette histoire quel que soit le temps que cela prendra.

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