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L'actualité espagnole commentée depuis Madrid par Elodie Cuzin.

Non, le lauréat du prix Pulitzer 1994 n'était pas un charognard

Elodie Cuzin
Journaliste
Publié le 21/02/2011 à 17h55


Capture d’écran du reportage d’Alberto Rojas sur le site d’El Mundo (DR).

Un vautour posé au sol semble attendre sa pitance, immobile, à quelques mètres d’un enfant affamé, visiblement à bout de force, le front appuyé au sol. Le secret de l’une des photos les plus polémiques de l’histoire des médias vient d’être dévoilé en Espagne.

Prise au sud du Soudan, alors en pleine guerre civile et pendant une grande famine , « la fillette et le vautour », comme on surnomme le cliché, a valu le prix Pulitzer au photographe sud-africain Kevin Carter en 1994 et déclenché une débat qui fait encore rage.

Le charognard n’est-il pas le photographe, qui se contente d’immortaliser le moment sans aider l’enfant, comme il l’a lui-même admis plus tard ? Le poids de la culpabilité ne l’a-t-il pas d’ailleurs poussé à se suicider quelques semaines plus tard ?

La fillette était un petit garçon

Pour la première fois depuis dix-huit ans, un journaliste a décidé de suivre la piste de cette célèbre image jusque dans un petit hameau à quelques kilomètres d’Ayod, au sud du Soudan donc, alors surnommé le « triangle de la faim ».

Et l’on découvre que l’enfant, en fait un petit garçon, avait survécu à la famine. Et que le photographe n’aurait rien pu faire pour l’aider.

Au moment où la photo a été prise, Kong Nyong, comme s’appelait le garçonnet, ne se trouvait qu’à quelques mètre de sa tante – sa mère étant morte en couches – et d’autres adultes qui faisaient la queue pour obtenir la ration alimentaire que les volontaires de Médecins du monde distribuaient alors aux enfants du village, explique Alberto Rojas, le reporter d’El Mundo qui a retrouvé le père de l’enfant, Nyong, aujourd’hui l’un des sages du village.

Lorsque le journaliste lui montre le cliché, c’est la première fois que le patriarche, comme tous les habitants du hameau, découvre la fameuse photo. Personne ne se souvient de la venue des photographes en 1993 mais ils reconnaissent le garçonnet, qui est décédé il y a quatre ans à cause de fortes fièvres, selon son père.

Aller au-delà des légendes noire des photos

C’est il y a moins de quatre mois que Alberto Rojas a été saisi de l’envie de découvrir ce qui se cachait derrière « la fillette et le vautour ».

Un nouveau débat agitait alors les rédactions espagnoles après la publication en une des grands journaux de la photo d’une femme haïtienne nue, apparemment agonisante, pour illustrer l’épidémie de choléra qui y fait rage. Elle n’était en fait pas malade.

« Comme pour Carter, on se demandait à nouveau quelles étaient les limites du regard du photographe et on les accusait de n’avoir rien fait. J’ai voulu aller au-delà de la légende noire qui entoure cette photo historique. »

Carter poursuivi par les morts qu’il avait immortalisés

A travers les témoignages des proches de Kevin Carter, Alberto Rojas a pu confirmer que le photographe ne s’est pas suicidé à cause de la photo.

Souffrant de dépression, accro à un sédatif, « il avait déjà tenté de se suicider plusieurs fois avant cette photo », lui a confié sa meilleure amie, la journaliste Judith Matloff qui n’a jamais compris pourquoi le photographe n’avait pas expliqué clairement la situation de l’enfant plutôt que de subir les attaques.

Peu avant sa mort, un ami photographe avait été tué pendant une mission en Afrique du Sud. Dans sa lettre d’adieu, Kevin Carter disait se sentir poursuivi par les morts qu’il avait immortalisés.

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  • boboétie
    • Posté à 10h28 le 22/02/2011
    • Internaute 2816

    Voir aussi E. Roskis, in Le Monde diplomatique, en août 1994.

    • boboétie
      boboétie répond à boboétie
      • Posté à 10h32 le 22/02/2011
      • Internaute 2816

      oubli ! oubli !
      « A quelles surenchères faudra-t-il se livrer pour produire un photogramme censé “tout dire” tel un titre sommaire, dont la simplicité sidère les sens pour mieux aveugler l’intelligence ? Sous peine de mourir d’épuisement, il est temps que le photojournalisme et ses institutions renoncent aux facilités du cliché et renouent avec la noblesse du récit et de l’enquête. » (Roskis)

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 14h39 le 22/02/2011
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Ouais c’est vraiment un salaud ce photographe, il a pas bougé le petit doigt pour filer un coup de main.
    C’est quand même pas compliqué d’achever le gosse afin d’aider c pauvre vautour à manger à sa faim...

  • phroz
    phroz
    it's aliiiive !
    • Posté à 14h44 le 22/02/2011
    • Internaute 115548
      it's aliiiive !

    Je me rappelle avoir vu il y a longtemps une photo (peut-être était-ce dans le Diplo version papier) montrant un photojournaliste prenant appui sur un cadavre pour shooter.

    Ca, pour moi, c’est vraiment une attitude de charognard.

  • LeTicien
    LeTicien
    Informaticien
    • Posté à 22h24 le 22/02/2011
    • Internaute 91779
      Informaticien

    Un jour j’etais dans un avion qui me ramenait d’Ethiopie avec un reporter pour un sujet de « Faut pas rever ». On voit a la TV un sujet sur l’attentat a la bombe d’un 747 au dessus d’Atlanta. Grosse deprime et petite chaleur... on etait a 10000 metres au dessus de l’Ocean. Le sujet defile et se finit par un plan fixe dans l’eau de la baie, au milieu des debris entre les bateaux erre une poupee a laquelle il manque un bras, elle flotte toute seule, on devine quel drame s’est joue et que son proprietaire l’enfant est mort dans l’avion. Boule a l’estomac, noeud dans la gorge, silence pesant couvert par le bruit des reacteurs... envie de pleurer. Puis le reporter se tourne vers moi et me dit : « ce reportage est pas mal, mais ca sent le cinoche a plein nez, le gars est alle acheter une poupee au supermarche du coin, il l’a abimee et jettee dans l’eau, puis il a filme.... mais j’aurais peut etre fait pareil... ».

    Ce jour la j’ai compris ce qu’etait le reportage.

  • NIGAU
    • Posté à 06h44 le 23/02/2011
    • Internaute 14220

    ...un de ces non-articles dont Rue89 à le secret.

  • jbavril
    jbavril
    photographe
    • Posté à 10h16 le 24/02/2011
    • Internaute 99775
      photographe

    Carter se donna la mort dans son garage, le moteur de sa voiture allumé, ayant posé sur le siège passager les CENTAINES DE LETTRES D’INSULTES qu’il reçut à la suite de la publication de cette image !
    Dépressif, comme beaucoup de ses confrères ayant vécus des situations fortes, tous ne subirent pas la vindicte populaire pour avoir témoigné...

  • levengeurfrançais-
    • Posté à 12h14 le 25/02/2011
    • Internaute 146204
      patriote

    Ces réactions de bobos me donnent la nausée ! C’est tellement bien d’immortaliser la souffrance humaine, c’est tellement bien de photographier des gosses en train de crever et de nourrir le voyeurisme occidental avec ces clichés infames !
    Certains affirment que cela permet de mettre en lumière des évènements tragiques qui sans ces photographies auraient rencontré l’indifference générale.
    Des chiffres ne sont pas suffisants ? Des articles sérieux de journalistes ne pourraient pas faire l’affaire ? Eh bien non ! Car un bobo se caractérise par un mépris des petites gens. Eh oui, nous autres gens du peuple sommes trop stupides et avons besoin d’images « choc » pour réagir et s’intéresser à des conflits et des catastrophes humaines qui se passent à mille lieux de notre petite vie quotidienne, c’est bien connu.
    Et puis ça fait tellement tendance, branché de défendre l’indéfendable, de « kiffer » ce genre de cliché et les écrits du marquis de Sade.

    • Lictor
      Lictor répond à levengeurfrançais-
      informaticien
      • Posté à 12h28 le 25/02/2011
      • Internaute 68450
        informaticien

      Des chiffres ne sont pas suffisants ? Des articles sérieux de journalistes ne pourraient pas faire l’affaire ?

      Non.
      Le cerveau humain ne sait pas vraiment manipuler les chiffres correctement. Nous avons par exemple énormément de mal à nous représenter 10.000 morts. Face à des grands chiffres, nous ne savons plus que manipuler des données abstraites.
      Même chose pour la description journalistique pseudo-objective. Elle permet de s’informer, pas de ressentir.

      Il ne s’agit pas des petites gens ou autre conneries, mais simplement de la nature humaine qui affecte tout le monde. Il y a une différence entre savoir et ressentir. C’est pour ça que Picasso a fait Guernica au lieu d’écrire un article dans la presse. Parce qu’il voulait faire ressentir l’horreur au lieu de l’expliquer et de la rationaliser (ce qui est la première étape vers le fait de l’ignorer).

      Il y a pas mal d’études qui montrent que le cortex cérébral est utilisé pour tracer nos relations et qu’il a des limites assez basses. Ainsi, chez l’animal, il y a une relation directe entre la taille du cortex et la taille du groupe social. Au delà de cette capacité, l’animal ne ressent simplement plus de proximité avec les membres surnuméraires du groupes, il ne peut plus entrer en empathie avec eux, et les conflits éclatent.
      L’être humain a un gros cortex, mais pas illimité non plus : il semblerait que nous puissions gérer autours de 150 relations. Ça nous a permis au cours de notre évolution de former des tribus, voire des villages, mais pas au delà.

      Pour aller au delà, nous avons utilisé des mécanismes d’abstractions. Nous avons créé des groupes symboliques (classe d’âge, classe sociale, profession, religion, région, nation...). Nous avons créé des archétypes humains. Nous avons utilisé l’art pour créer des formes emblématiques de notre prochain.
      Par exemple, quand les USA ont voulu gérer la crise de 29 en adoptant un modèle social, ils ont confié aux photographes de la FDA la réalisation d’un catalogue de la souffrance des pauvres. Ce catalogue ne sert pas le voyeurisme (ou même l’art), mais il permet avant tout de créer un lien empathique avec la multitude.
      Même chose pour les photos des républicains espagnols, des victimes du Vietnam...
      Et inversement. Si un gouvernement veut faire une guerre tranquille, il lui suffit de couper l’empathie. Les chiffres des morts dans le Golfe ont mis beaucoup plus de temps à mobiliser l’opinion que les photos de cadavres ne l’avaient fait au Vietnam. Parce que les chiffres alimentent les tableaux Excel, pas l’empathie.

      Ces photos ont donc un rôle social essentiel. Elles permettent de créer une communauté au delà de notre sphère naturelle très réduite et égocentrée.

      • levengeurfrançais-
        levengeurfrançais- répond à Lictor
        patriote
        • Posté à 14h23 le 25/02/2011
        • Internaute 146204
          patriote

        J’aime beaucoup votre réponse.
        Cependant je vois une objection de taille : mettons que deux catastrophes surviennent au même moment :
        -par exemple la deuxième guerre du Congo qui débuta en 1998 et qui entraina la mort de 5 millions de personnes dans l’indifférence générale
        -et une autre catastrophe (imaginaire) qui entraîne un millier de morts dans un autre pays éloigné.

        Comment le monstre -car prendre de tels clichés pour les soumettre au voyeurisme de riches occidentaux n’est pas l’oeuvre d’un être humain- doit-il s’y prendre pour refléter la différence de magnitude de ces deux catastrophes dans ses clichés et entraîner une différence de réaction dans la populace (en termes de dons, de pression sur les politiques pour agir) ?

        Car si la photo de la seconde catastrophe est celle d’une petite fille en train de se noyer, son nounours à la main, après l’inondation de son village est plus émouvante que la photo du cadavre d’un vieillard au Congo, la réaction populaire en faveur de la première catastrophe peut être disproportionnée par rapport à la seconde.

        L’argument des photographies/images infâmes n’est pas tenable en termes d’efficacité. Une réaction due à une émotion forte est rarement appropriée à la situation.

         
        • Lictor
          Lictor répond à levengeurfrançais-
          informaticien
          • Posté à 14h41 le 25/02/2011
          • Internaute 68450
            informaticien

          Oui, la constitution d’une communauté est un processus complètement subjectif et empirique. L’humain est le seul animal à avoir réussi à étendre son empathie au delà de ses limites immédiates. La construction d’une communauté à l’échelle mondiale qui a été entreprise au cours du siècle précédent est une entreprise unique dans l’histoire du monde. Faut-il rappeler qu’il y a quelques siècles à peine, nous discutions encore de savoir si la plus grande partie de l’humanité était dotée d’une âme ou même des humains ou des animaux ?

          Donc, oui, il n’y aura jamais de proportionnalités dans la réaction aux différentes catastrophes. Parce que notre réaction dépend de réactions humaines et qu’elles ne sont pas rationnelles. Parce que notre réaction dépend des représentation - qu’un grand artiste s’intéresse à un drame, comme Picasso avec Guernica, et ce drame prendra tout de suite une importance disproportionnée.

          Mais pour moi, l’importance ait qu’il y ait une possibilité de ressentir de l’empathie, même infime, avec des gens qui ne nous sont à l’origine pas proches. Par exemple, le drame dans la société actuelle est que nous arrivons maintenant à banaliser la pauvreté, à considérer les SdF comme des objets du décor urbain. Si pour restaurer notre réponse empathique il faut les filmer en train de se décomposer, pourquoi pas ?
          Pour moi, il y a une différence essentielle entre un peu d’empathie et pas du tout. Un peu, ça suffit à justifier qu’on s’occupe du problème, qu’il y ait une solidarité... Sans empathie, l’autre redevient un simple objet.

          Après, sur les photographes, je pense qu’on peut représenter l’horreur sans devenir un monstre ou être dans le voyeurisme. J’aime par exemple beaucoup le travail de Joel-Peter Witkin par exemple, il arrive parfaitement à avoir une approche humaniste en photographiant des cadavres ou des « monstres ».
          Il faut de toute façon des artistes pour créer des images - des catastrophes, des camps, des guerres, des crimes. Ces images nécessite que ces artistes abandonnent une partie de leur « normalité » pour les produire. Mais elles doivent être produites.

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