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L'actualité espagnole commentée depuis Madrid par Elodie Cuzin.

L'Espagne exhume ses bébés volés depuis Franco

Elodie Cuzin
Journaliste
Publié le 13/03/2011 à 12h05


Capture d’écran du dossier spécial du site d’El Mundo sur les enfants volés du franquisme.

Des centaines de témoignages affluent, et les questions de milliers d’Espagnols ressurgissent : « Mon bébé, mon frère, était-il vraiment mort lorsque les médecins nous l’ont enlevé ? »

Les vols de bébés, qui auraient été pratiqués depuis la guerre civile jusqu’au début des années 90, remuent les tréfonds de l’Espagne : plus de 700 cas ont été recensés en 2011. Les enfants auraient pu être adoptés jusqu’en France et
en Allemagne.

Les histoires se succèdent, toutes plus invraisemblables, et à une
échelle proprement hallucinante. Et les dossiers affluent maintenant sur les bureaux des juges.

« Si les plaintes sont avérées, l’Espagne pourrait avoir été la scène secrète d’un trafic d’enfants organisé sur son territoire », écrivait Luis Gómez, journaliste d’El País, dans le premier volet d’une grande série d’enquêtes quotidiennes que le journal dédie depuis début mars à ces « vies volées ».

Des curés et religieuses ont pu organiser les adoptions

La plateforme d’échange ouverte sur le site du quotidien accumule les témoignages. Du goutte à goutte émouvant, on est passé au déversement fangeux.

On apprend dans le quotidien que Doña Mercedes, une élégante dame bien comme il faut et « très croyante », aurait régenté d’une main de fer jusqu’à huit appartements à Bilbao entre 1965 et 1984 : huit « maison-berceaux » où cohabitaient entre 10 et 22 femmes enceintes.

Il s’agissait le plus souvent de filles de notables ayant « fauté » et que l’on cachait là pour éviter l’embarras à leur entourage jusqu’à la naissance.

Mais afin de sauver pour de bon leur réputation, mieux valait placer l’enfant en adoption, leur susurrait Mercedes Herrán de Gras, dont le réseau visant à fournir des bébés, moyennant paiement, à des couples, a pu s’étendre sur toute l’Espagne et jusqu’en France et aux Etats-Unis.

C’est ce que laisse entendre le témoignage d’une religieuse de Tenerife, sœur Juana Alonso, cité dans ce reportage d’El País :

« Doña Mercedes nous appelait quand elle s’était engagée [à fournir un enfant, ndlr] et elle nous demandait un petit, et parfois on lui répondait “ Quand même, laissez-nous en !”, parce que nous aussi on avait reçu une autre demande. »

Les parents payaient une petite fortune pour dissimuler leurs filles dans ces appartements, mais d’autres femmes enceintes sans le sou venaient aussi s’y réfugier. Les auteurs du reportage expliquent :

« Dans ces cas, c’étaient des curés [...] et des religieuses [...] qui repéraient les jeunes femmes enceintes et les envoyaient voir Doña Mercedes. »

«  Je ne l’ai plus jamais revu ma fille »

C’est le cas de Dolores Chumillas, qui fuyait, enceinte, un compagnon violent et des parents peu compréhensifs. Elle a dû payer son séjour chez Doña Mercedes à coups de ménages épuisants, notamment chez Madame où elle époussetait ses « photos avec le Pape, avec Franco. C’était comme un palais ».

Dolores n’avait jamais parlé de placer son enfant en adoption avant l’accouchement, en 1978.

« Ma fille était splendide à la naissance : 3,8 kilos. Une religieuse l’a prise en photo et me l’a donnée.

C’est la seule que j’ai d’elle, parce que deux jours plus tard, on m’a renvoyée de la clinique San Francisco Javier de Bilbao où j’avais accouché. La religieuse m’a dit que ce serait mieux que la petite reste.

Quand je suis revenue la chercher, on m’a dit : “Vous n’avez jamais accouché ici.” Une fille de la maison m’a expliqué plus tard qu’ils avaient vendu ma petite pour 200 000 pesetas [environ 1 200 euros, ndlr]. »

Dolorès n’a pas perdu espoir de la retrouver.

« Les tentacules du franquisme »

L’Espagne avait commencé à parler, timidement, du cas des enfants disparus du franquisme avec l’adoption de la loi sur la mémoire historique en 2006.

Pendant la guerre civile et sous les premières années de la dictature, les enfants étaient arrachés aux mères républicaines prisonnières et aux familles de « rouges » pour les remettre à des notables franquistes et leur assurer ainsi une « bonne éducation ».

Malgré une tentative menée par le juge Baltasar Garzón, ces cas n’ont pas encore fait l’objet d’une enquête coordonnée à l’échelle nationale.

Avec les centaines de témoignages récents, l’Espagne découvre cependant que les vols, cette fois motivés par l’argent, ont peut-être continué jusque bien après la mort de Franco.

L’omerta d’une société ultra-hiérarchisée

Le trafic ne semble pas avoir été coordonné mais la majorité des histoires se ressemblent : une femme d’origine modeste vient d’accoucher à l’hôpital lorsqu’on annonce à la famille que l’enfant est mort. Elle ne peut pas voir le corps mais on lui offre de s’occuper gratuitement de l’inhumation.

Le respect de l’autorité, de la figure du médecin, voire de l’Eglise dans les hôpitaux religieux, empêche les parents d’exiger de pouvoir dire adieu à l’enfant qu’ils viennent de perdre. Mar Soriano, coordinatrice de la Plateforme des enfants volés, fondée en mars 2008, explique :

« L’Eglise exerçait une forte pression en Espagne, où elle insistait sur l’image de la bonne mère : jeune, de bonne famille et surtout mariée.

Même une fois le franquisme disparu, ses tentacules sont restés présents, notamment à travers certaines lois en vigueur encore dix ans après la mort de Franco et qui ont pu donner une sensation d’impunité totale aux responsables de ces réseaux monstrueux. »

Jusqu’en 1987, les parents adoptifs pouvaient par exemple faire inscrire leur enfant comme étant un enfant biologique, assure Mar Soriano qui recherche depuis dix ans sa sœur, née dans une clinique madrilène en 1964.

Le registre de l’hôpital la donne pour morte d’une otite peu après l’accouchement. Une cause invraisemblable, selon Mar.

« Sur la même page figurent dix autres cas de décès à cause d’une otite ! »

Pour elle, il s’agissait en fait de différencier les véritables morts et les cas d’enfants donnés en adoption ou vendus.

Elle pense aujourd’hui que sa sœur pourrait se trouver en Allemagne.

« Le médecin qui a signé le décès de ma sœur exerce encore »

Si la plupart des cas n’ont pas encore été élucidés, la mobilisation récente et croissante commence à porter ses premiers fruits : les familles de 261 enfants disparus sous le franquisme ont déposé plainte ensemble en janvier.

Le gouvernement s’est lui engagé à payer les testsADN que la justice pourrait leur réclamer et mettra un coordinateur national à leur disposition. Les familles seront reçues par les députés le 15 mars.

Reste le danger du temps qui passe, des registres disparus, des responsables décédés et surtout l’épineuse question juridique. Certains experts craignent en effet qu’il y ait prescription ou que les lois de l’époque n’aient pas prévu de punir de tels faits à l’époque.

D’autres leur rétorquent que puisqu’il s’agit de « disparition sforcées », le délit ne prescrit pas. Mar Soriano tonne :

« Ce n’est pas vrai que tous les responsables sont morts. Le médecin qui a signé le décès de ma sœur exerce encore. »

Aller plus loin
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  • Mr.White
    • Posté à 12h42 le 13/03/2011
    • Internaute 21805

    Je trouve ça positif que l’Espagne rouvre les dossiers noirs du Franquisme et Dieu sait qu’ils sont nombreux. Malgré les accords plus vraiment secrets entre le Roi et Franco à la toute fin de sa vie, on voit la fin de l’omerta arrivée. Mais ils subsistent

    En tant que Rifains, j’attends toujours l’indemnisation et la reconnaissance par l’Espagne des crimes de guerres que les Généraux Franco, Sylvestre, Berenguer ; Millán-Astray et Primo de Rivera et leurs acolytes ont pu faire sur notre belle région. Près de 150 000 personnes ont été tué avec l’utilisation d’armes chimiques ou du Napalm.

  • Pierrrrre
    Pierrrrre
    → → → → → → → le marché autant (...)
    • Posté à 13h49 le 13/03/2011
    • Internaute 23078
      → → → → → → → le marché autant (...)

    « une élégante dame bien comme il faut et “ très croyante ”, aurait régenté d’une main de fer jusqu’à huit appartements à Bilbao entre 1965 et 1984 : huit “ maison-berceaux ” où cohabitaient entre 10 et 22 femmes enceintes... »

    ► On devine la mafia Catho... et une journaliste qui se régale à essuyer ses pieds sur le linge de l’autel ....

    –––––––––-

    « Il s’agissait le plus souvent de filles de notables ayant “ fauté ” et que l’on cachait là pour éviter l’embarras à leur entourage jusqu’à la naissance.
    Mais afin de sauver pour de bon leur réputation, mieux valait placer l’enfant en adoption, leur susurrait Mercedes Herrán de Gras, dont le réseau visant à fournir des bébés, moyennant paiement, à des couples, a pu s’étendre sur toute l’Espagne et jusqu’en France et aux Etats-Unis. »

    ► C’est vraiment dégueulasse,
    alors que si ces enfants avaient été zigouillés par un avortement pratiqué dans l’atmosphère accueillante d’un planning familial et d’une infirmière toute de blanc vêtue avec sourire apaisant aux lèvres, aujourd’hui, on ne se poserait pas de question.. parce qu’après un avortement, c’est plus propre.. y’a plus de problème....tout part à la poubelle.

  • Mon-Al
    Mon-Al répond à Pierrrrre
    roturière : -)
    • Posté à 15h02 le 13/03/2011
    • Internaute 24219
      roturière : -)

    Je ne pense pas que le catholicisme soit particulièrement honni, ni d’ailleurs le Pape qui est son chef. Ce qui fait réagir dans cette article, et j’ai l’impression de me répéter, c’est l’hypocrisie.

    Si ces « adoptions », je dirais moi, « ventes d’enfants » avaient été faites par les représentants d’une autre religion, les commentaires auraient été les mêmes.

  • Mon-Al
    Mon-Al répond à Pierrrrre
    roturière : -)
    • Posté à 15h13 le 13/03/2011
    • Internaute 24219
      roturière : -)

    Et bien moi, ce qui me choque dans cette affaire, c’est que des hypocrites bien sous tout rapport profitent du désespoir de jeunes filles enceintes (tiens, on ne parle pas des géniteurs, là !) dans un monde dominé par les préceptes de l’église, pour d’abord s’en servir de boniches puis ensuite, une fois qu’elle ont mis au monde leur « production » sont relâchées dans la nature, avec deux pater et deux avé ... Et que ces hypocrites vendent ensuite le produit récupéré.

    Voilà ce que cette histoire a de choquant pour moi.

  • Pierrrrre
    Pierrrrre répond à Mon-Al
    → → → → → → → le marché autant (...)
    • Posté à 15h36 le 13/03/2011
    • Internaute 23078
      → → → → → → → le marché autant (...)

    « des hypocrites bien sous tout rapport »

    ► Sur lesquels il est si facile de jeter l’anathème sans leur donner la parole.
    On est entre types biens,
    un article pour casser du sucre,
    et le troupeau pour en rajouter,
    tout le monde étant d’accord dans un échange citoyen et bien sous tout rapport.

  • Autist Reading -
    Autist Reading - répond à Pierrrrre
    In enculo cum vibro
    • Posté à 17h04 le 13/03/2011
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    La parole, il l’ont eue de 1939 à 1975, sans partage.

    Et voilà ce qu’ils en ont fait.

  • emiboot
    emiboot répond à Pierrrrre
    No Homs land
    • Posté à 00h50 le 14/03/2011
    • Internaute 81944
      No Homs land

    Pierrrrrrrrre, relis l’article svp, tu es plus fin que ça d’ordinaire : il y avait des femmes qui étaient d’accord pour l’adoption et d’autres qui ne VOULAIENT PAS. Il y a eu des vols d’enfants en les déclarant mort à la naissance. Ce sont elles (et eux les papas) qui portent plaintes aujourd’hui. Que ce soit des catho ou non, on s’en fout, c’est pas le problème. Mais il se trouve qu’en Espagne plus qu’ailleurs, à cette époque, le réseau et le pouvoir était entre les mains de gens se disant catho. Ils ont fait beaucoup d’argent avec ce trafic (quel autre nom ?). La réalité de l’Espagne dans ces époques (récentes) c’est aussi ça. Personne n’a eu besoin de salir ces pseudos bien pensant se revendiquant du Christ : ils le font tout seul. Pour autant, ça ne salit pas le christ, t’inquiète, juste ceux qui l’utilise comme justification à leur magouille.
    P’tain ça me rappelle quelqu’un ça...

  • emiboot
    emiboot répond à philippe.edmond
    No Homs land
    • Posté à 01h02 le 14/03/2011
    • Internaute 81944
      No Homs land

    Aujourd’hui les femmes sont libres de choisir, et l’accouchement sous X existe encore. Au moins on ne trafique pas les bébés, ou on ne les fait pas passer pour mort pour les faire adopter contre finance. IVG ou accouchement sous X, aucun des choix n’est évident à porter.
    Mais le choix existe.
    Quand aux enfants adoptables, il y en a moins en France entre autre pour une autre raison assez simple : tant qu’une personne de la famille est en vie, la DASS n’aime pas bien mettre l’enfant à adopter, même si les parents ont été déchu de leur droit. De plus en France, il est plus long d’adopter un enfant français qu’un enfant étranger (en moyenne). Mais le monde est vaste, et les enfants en besoin nombreux. Pour ceux qui n’ont pas peur d’aimer un petit bout d’une autre couleur, par exemple.

  • emiboot
    emiboot
    No Homs land
    • Posté à 01h12 le 14/03/2011
    • Internaute 81944
      No Homs land

    Ca rappelle un peu les pratiques sur 3 ou 4 générations en Australie à l’égard des aborigènes et plus précisément des métis d’abo.
    Même si certains des « enfants » sont retrouvés, rien n’est réparable. J’ai du mal à comprendre comment ça a pu être possible d’adopter un enfant espagnol avec toutes les tracasseries administrative qu’on fait subir aux parents adoptants et toutes les « mesures » prises pour sécuriser l’adoption internationale, surtout intra-européenne. Et comment ça a pu être monnayé surtout.
    Merci à l’auteur de suivre la suite de ces affaires.

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