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Origine des langues (2/2) : des règles ? Non, une belle anarchie !

Damien Jayat
Médiateur scientifique
Publié le 28/04/2011 à 11h13


D’où viennent les langues humaines ? Sur cette question toujours sans réponse précise, des chercheurs du département de psychologie de l’université d’Auckland viennent de réaliser un joli coup double. Un article dans Science sur l’apparition des langues modernes, et un autre simultanément dans Nature. La deuxième question était : les langues ont-elles des règles communes ?

Les langues sont nées... et après ?

Contrairement à la tradition sportive néo-zélandaise – le rugby – où l’essai est souvent collectif et la transformation toujours un coup de pied individuel, dans le travail des chercheurs c’est d’abord Quentin Atkinson qui a écrit seul dans Science, puis deux de ses collègues qui ont publié leur étude dans Nature : Simon Greenhill et Russell Gray, en collaboration avec deux autres chercheurs basés aux Pays-Bas, Michael Dunn – auteur principal de l’article – et Stephen Levinson.

La transformation collective ne porte pas sur l’origine des langues, mais sur ce qui se passe ensuite : comment les langues ont-elles évolué ? Comment sont-elles construites, organisées ? Comment leur structure a-t-elle changé, au fil des millénaires, par évolution culturelle ? Sur ces questions, les scientifiques ne sont évidemment pas d’accord, sans quoi ils n’auraient aucune raison valable de sortir du lit le matin.

Les partisans de la linguistique générative de Noam Chomsky et ceux de la démarche statistique de Joseph Greenberg, par exemple, discutent pour déterminer ce que les langues ont en commun :

  • sont-elles issues d’une même capacité génétique au langage, partagée entre tous les êtres humains, auquel cas le travail du linguiste est de trouver les règles universelles absolues communes à toutes les langues (version Chomsky) ?
  • ou bien ne peut-on au mieux que déterminer, par de vastes calculs statistiques, des grandes catégories de règles communes, sans vraiment accéder à un système absolument universel qui n’existe peut-être même pas (version Greenberg) ?

Des règles (supposées) universelles

Dans les deux cas, on prévoit l’existence de certaines règles universelles, par exemple celles qui dictent l’ordre des mots. Quand une langue est construite autour de la règle « les mots importants d’abord », on y trouve, systématiquement, à la fois l’ordre verbe/objet – « je frappe la balle » – et préposition/nom – « entre les poteaux ».

Si la règle dit, au contraire, que les mots importants arrivent à la fin, alors les phrases ont une structure comme « les poteaux entre/la balle je frappe ». C’est le cas du bengali ou du comanche, par exemple.

Et pour ne rien arranger, les deux règles peuvent évidemment se croiser : « les poteaux entre je frappe la balle », ou « la balle je frappe/entre les poteaux ». En revanche, si la balle passe à côté des poteaux, c’est plus simple : vous ne marquez pas de point.

Si l’on en croit Chomsky ou Greenberg, certaines règles d’ordre sont universelles et liées entre elles. Au cours de l’évolution des langues, tout changement dans l’une a dû s’accompagner automatiquement d’un changement dans l’autre. Si un jour, un gamin rebelle décide d’inverser le sens du verbe et de l’objet dans ses phrases, il doit aussi inverser une ribambelle d’autres ordres de mots : le nom et la pré (ou post) position, le nom et le génitif, etc.

Pour vérifier cette hypothèse, les quatre psychologues ont comparé les structures de 300 langues issues de quatre grandes familles linguistiques :

Ils ont surtout cherché des mécanismes d’évolution commune des règles : quand celle pour le couple verbe/objet change, celle pour le couple nom/génitif suit-elle automatiquement le mouvement ?

Ni l’un ni l’autre, bien au contraire

Eh bien non. Cela ne marche dans aucune des quatre familles testées. D’une part, les règles d’ordre qui devaient changer toutes ensemble entre deux langues cousines ne sont presque jamais reliées, dépendantes les unes des autres. Quand l’une change, l’autre fait comme elle veut !

Par ailleurs, des règles qui, selon les théories en vigueur, devaient être indépendantes et évoluer effectivement comme bon leur semble... se trouvent au contraire reliées.

Alors bon, voilà, il va falloir tout reprendre. Ce qu’on croyait être universel ne l’est pas, ce qu’on croyait simple se révèle compliqué, les règles qu’on pensait établies s’écroulent, les belles idées de Chomsky et Greenberg sont à relativiser, et la diversité observée entre les langues humaines n’est pas soumise à des mécanismes universels. Les langues n’en font qu’à leur tête et changent quand elles veulent, comme elles veulent, au gré d’une évolution culturelle extrêmement libre et chaotique.

Quelle belle anarchie mise au jour par les chercheurs hollandais et néo-zélandais ! De quoi décourager les linguistes et leur donner envie de botter, non pas entre les barres, mais en touche ?

Qu’on ne s’y trompe pas. Les théories sont, par nature, faites pour être confirmées ou contredites, au gré des expériences. Nul doute que ces découvertes vont rapidement en attirer de nouvelles. D’ici là, quand on leur demandera d’où viennent les langues, les chercheurs continueront à les donner... au chat.

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  • Alexander Doria
    Alexander Doria
    wikipédien…
    • Posté à 11h39 le 28/04/2011
    • Internaute 42699
      wikipédien…

    C’est peut-être la notion de langue elle-même qu’il faudrait relativiser. Jusqu’à l’époque moderne les hommes ne parlaient généralement pas une langue, mais s’inscrivait dans une sorte de continuum linguistique relatif. Par exemple, à mesure qu’on remontait vers le nord, le francilien dérivait vers le picard, qui lui-même se rapprochait du wallon, sans qu’il existe pour autant une langue francilienne, une langue picarde ou une langue wallone. Seulement chaque locuteur, selon sa position géographique et ses héritages culturels récupérait plus ou moins des éléments linguistiques reconnus comme francilien, picard ou flamand.

    Les grandes familles linguistiques (germanique, latin, slave…) circonscrivent en partie ce continuum. Mais en partie seulement : longtemps exposé au francilien et au normand, l’anglais possède aujourd’hui un lexique en majorité d’origine latine.

    « Faute » de pouvoir se référer à un dictionnaire, tous les métissages deviennent possible.

  • witchone
    witchone
    Etudiant en linguistique
    • Posté à 11h57 le 28/04/2011
    • Internaute 88477
      Etudiant en linguistique

    Les linguistes n’ont pas à botter en touche, dés lors qu’ils n’ont, pour la plupart d’entre eux, jamais viser une origine ni une structure pure et commune. Ils sont des observateurs, et la linguistique est une discipline descriptive. Et si la quête irraisonnée d’une structure universelle et innée a certainement nui aux travaux de Chomsky, elle n’a pas empêché d’autres écoles linguistiques (françaises par exemple, cf. Martinet et les fonctionnalistes) à parvenir à un niveau d’observation des mécanismes linguistiques très poussé.
    Et il n’y a chaos et anarchie qu’à partir du moment où l’on postule qu’il devrait y avoir ordre et harmonie. Elles n’en font pas « qu’à leur tête », elles n’ont pas de tête, puisqu’elles sont dans nos têtes et que nous sommes libres d’en faire ce que l’on veut, dés lors que fonctionne le principe d’intercompréhension.
    L’histoire des langues n’a pas de sens, elle n’est pas déterminée, ne l’a jamais été et ne le sera jamais.

  • Redroom
    Redroom
    La V2, une grosse merde.
    • Posté à 12h09 le 28/04/2011
    • Internaute 23589
      La V2, une grosse merde.

    Oui mais n’attendons nous pas trop du langage ?

    Il est intéressant en effet d’en connaitre l’origine cependant plus les recherches avancent et plus elles donnent raison à la pensée de Nietzsche : « Chaque mot est un préjugé »

    Le langage dépend du contexte dans lequel, l’individu ou le groupe d’individu l’utilisant, le plonge.

    A la base c’est un outil de transmission du savoir primordial à l’évolution de l’homme mais du coup ne l’a t’elle pas trop accélérée ?

    Qu’est devenu le langage aujourd’hui ?

    C’est aussi en répondant à cette question que l’on en comprendra mieux l’origine... : -)

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