Europe, terre d'innovation

Le groupe Desir est un collectif réunissant chercheurs du public et du privé, consultants spécialisés sur les questions d'innovation, hauts fonctionnaires ayant l'expérience de la conception et de la mise en œuvre de politiques publiques, acteurs du financement de la R&D ou encore spécialistes du lien entre science, société et opinion publique. Interprètes diplômés ès langue de bois de notre système public de recherche, ils poussent parfois des coups de gueule. Incurables optimistes, ils pensent que des points de vue synthétiques et novateurs sur le lien entre universités, entreprises et secteur public, ainsi qu'un environnement favorable à la créativité individuelle peuvent contribuer à la (re)construction de l'Europe comme terre d'innovation.

Financement privé des universités : un nouveau mirage ?

Desir
Chercheurs et consultants en innovation
Publié le 01/07/2008 à 11h18

L’enseignement supérieur français manque de moyens, et surtout dans les universités. En 2006, chaque étudiant coûtait moins de 9 000 euros, beaucoup moins que chez la plupart de nos partenaires (c’est nettement plus du double en Suisse ou aux Etats-Unis selon le rapport de l’OCDE « Regards sur l’éducation » paru en 2006). Cette moyenne recouvre de grandes inégalités. La dépense annuelle par étudiant est élevée dans les classes préparatoires (13 940 euros) et bien supérieure encore dans certaines grandes écoles, mais plus faible dans les universités (7 840 euros) que dans les lycées (10 320 euros).

L’enseignement supérieur a par exemple été mis en avant par la commission Attali comme le seul domaine où les dépenses publiques doivent nettement augmenter.

« Objectif : Investir davantage dans l’enseignement supérieur
L’enseignement supérieur constitue le seul domaine où une part significativement plus élevée du budget de l’État doit être dégagée, afin de créer les conditions de la croissance future. » (Rapport Attali, p.34)

Parallèlement, la réforme en cours de la recherche académique risque le blocage sans une augmentation au moins temporaire de ses moyens. Par comparaison avec d’autres pays, par exemple les Etats-Unis, ce sont les financements privés qui manquent cruellement aux universités françaises. Les caisses de l’Etat sont vides -ou d’autres dépenses sont prioritaires- et augmenter significativement les frais d’inscription semble exclu, au moins à court terme, pour des raisons politiques.

Le financement privé outre-Atlantique

Dans une vision économique classique, les entreprises n’ont pas d’intérêt à financer sans contrepartie l’enseignement supérieur. Pour reprendre l’exemple des Etats-Unis, ce sont moins les entreprises que les particuliers qui donnent généreusement aux universités ; le nouveau bâtiment du département d’informatique de Stanford a été offert par Bill Gates, et non par Microsoft.

Certaines entreprises peuvent bien sûr parfois souhaiter investir fortement soit dans la recherche académique, soit directement dans des formations. De larges pans de la recherche appliquée peuvent ainsi faire l’objet de contrats avec des entreprises intéressées par les résultats, même si un poids trop important de ces financements peut parfois nuire à l’indépendance et à la crédibilité de la recherche.

Dans quelques cas isolés, un groupe d’entreprises peut aussi souhaiter participer à travers des fondations ou des chaires au financement de formations spécialisées qui les aideront dans leurs recrutements futurs, par exemple dans le domaine de la finance. Mais ces cas restent marginaux au regard de l’ensemble de l’enseignement supérieur.

D’après la National Science Foundation, en 2003, les entreprises finançaient 17% de la recherche fondamentale aux Etats-Unis, mais seulement 5% de celle conduite dans les universités (qui représente pourtant l’essentiel du total), et, plus étonnant peut-être, seulement 6% de la recherche appliquée universitaire.

Si on reprend l’exemple des Etats-Unis, rappelons que ce sont essentiellement les individus qui donnent aux universités. L’extension de ce modèle à la France se heurte à de sérieux obstacles, relevant peut-être de la pression fiscale et plus profondément de différences culturelles qui rendent plus difficile le mécénat sous toutes ses formes.

Les fondations renforcent-elles les inégalités de traitement des universités françaises ?

Une solution apparemment simple a déjà été prévue dans la loi : créer des fondations pour faire largement appel aux dons privés, en particulier ceux des entreprises. Cette idée séduisante risque malheureusement de trouver rapidement ses limites. Elle s’appuie sur une mauvaise analyse des exemples étrangers et sur la généralisation abusive de situations trop spécifiques.

On pourrait d’ailleurs craindre d’encourager ainsi non pas la rénovation nécessaire du paysage français de recherche et d’enseignement supérieur, mais, au contraire, le renforcement des établissements existants en fonction du pouvoir de leurs anciens élèves, sans rapport avec les qualités réelles de leurs formations et de leurs équipes de recherche. Les premières observations des efforts de collecte de fonds des fondations de recherche indiquent que les talents des « fundraisers » jouent plus que les qualités scientifiques réelles des équipes financées.

Les financements privés de l’enseignement supérieur et de la recherche académique peuvent être utiles dans quelques domaines proches d’entreprises contributrices. Mais ils n’aideront que marginalement à résoudre le sous-financement chronique des universités. N’oublions d’ailleurs pas que les dons sont rendus possibles par des déductions fiscales considérables, de l’ordre de 65% des montants donnés, si bien que les financements « privés » sont indirectement surtout constitués d’argent public. D’autant plus que beaucoup de fondation doivent faire appel à des cabinets spécialisés dans l’aide au « fundraising », dont les factures risquent d’entamer notablement les 35% restant. Par le nouveau système de fondations, l’Etat se décharge surtout sur les donateurs de la charge d’allouer une partie des budgets de recherche.

Toute solution globale au sous-financement de l’enseignement supérieur devra aller au-delà, et conjuguer une plus grande contribution de l’Etat et une rationalisation du système, en particulier par le rapprochement des organismes de recherche et de l’enseignement supérieur.

Jean-Marc Schlenker, mathématicien, professeur à l’université Toulouse III.
Cet article s’inspire d’une chronique publiée en mars 2008 dans La Tribune.

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  • gsourima
    • Posté à 15h21 le 01/07/2008
    • Internaute 23224

    Un très bon article, suffisamment clair et concis. C’est très agréable de temps en temps de voir un papier plus « pédagogique » que « polémique » ! :)

    Merci !

  • rilax13
    • Posté à 16h41 le 01/07/2008
    • Internaute 39869

    Merci de mettre en perspective le coût de l’université par rapport aux écoles d’ingénieurs et IUT. Chose rare !

  • Propergol
    Propergol
    Chasseur de troll
    • Posté à 21h00 le 01/07/2008
    • Internaute 24265
      Chasseur de troll

    Les IUT dépendent justement de l’université ;)
    (Institut Universitaire de Technologie)

    • rilax13
      rilax13 répond à Propergol
      • Posté à 13h46 le 04/07/2008
      • Internaute 39869

      oui mais ils ont un budget a part, et un système d’encadrement : prof/élèves différents ,-)

  • Geo63
    • Posté à 09h29 le 03/07/2008
    • Internaute 5683

    Article de qualité.
    Je souscris à la remarque « Les premières observations des efforts de collecte de fonds des fondations de recherche indiquent que les talents des “fundraisers” jouent plus que les qualités scientifiques réelles des équipes financées ».
    Tout à fait d’accord avec cela.
    On voit particulièrement émerger les Sciences Economiques à fond dans le système !

  • Jean-Marc.Schlenker
    Jean-Marc.Schlenker
    Mathématicien
    • Posté à 19h07 le 03/07/2008
    • Internaute 45580
      Mathématicien

    Merci à tous les commentateurs, et en particuliers à ceux qui ont apprécié l’article ou confirmé l’un des points abordés.

    Réponse à Propergol : c’est vrai que les IUT dépendent des universités, mais ils ont aussi une large autonomie, par exemple dans leurs recrutements, et ils ont leur propre personnel, distinct de celui du « reste » de l’université. En pratique les critères d’attribution de moyens et de personnels en fonction du nombre d’étudiants sont très différents pour les IUT et pour le reste des universités, d’où la différence de dépense par étudiant.

  • iFFLYG
    • Posté à 10h59 le 04/07/2008
    • Internaute 30165

    Pour compléter cet article, quelques données provenant d’un rapport de mai 2004 de la Mission pour la Science et la Technologie’ de l’ambassade de France à Washington et intitulé ’La place des Universités dans le système de Recherche et Développement aux Etats-Unis’ :
    - La R&D exécutée dans les universités américaines n’est financée qu’à 20 % par celles-ci (moins de 3 % de l’effort national de R&D). 60 % des dépenses de R&D des universités américaines sont financées par le gouvernement fédéral, indépendamment du fait qu’elles soient publiques ou privées. Par exemple en 2001, près de 70% pour le MIT [budget de R&D : 435 495 000 $] contre 20 % pour l’industrie ; près de 80 % pour Stanford [budget de R&D : 482 906 000 $] , université privée, contre environ 5 % pour l’industrie ; environ 75 % pour Yale dont l’activité de recherche est à près de 90% dans les sciences du vivant [budget de R&D : 321 514 000 $] contre moins de 5% pour l’industrie. Le reste du financement provient essentiellement de ’fonds institutionnels’ et pratiquement jamais de fonds publics locaux (état et gouvernement). Par exemple, toujours en 2001, l’Université de San Diego qui fait partie des ’University of California’, c’est-à-dire des universités publiques de l’état de Californie, recevait 60 % de son financement de R&D [pour un total de 556 533 000 $], de l’état fédéral, 5 % de l’industrie et moins de 5 % de l’état de Californie.
    - Plus de 60% des enseignants-chercheurs des universités et collèges américains sont sur une position stable, autrement dit « tenure » (contrat à durée indéterminée).
    - 2 % des brevets pris aux Etats-Unis sont le fait des institutions académiques.
    - Les gains des transferts de technologie obtenus par les universités représentent environ 3 % de leur budget de R&D et une part négligeable (< 1 %) de leur budget total.

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