Insistante sociale

Le blog de Myna, assistante sociale dans un centre d’hébergement pour hommes en région parisienne.

Etre une femme dans un centre d'hébergement pour hommes

Myna
Héroine ordinaire
Publié le 18/04/2010 à 20h34

« T’as un copain ? Non parce que je pensais me remarier bientôt, et que si t’es libre, tu ferais l’affaire comme t’es une bonne assistante sociale. » (Monsieur A., 32 ans)

Le matin, avant d’aller travailler, je revêts comme mes collègues plusieurs habits : celui de mère d’adoption, d’épouse par défaut, de petite sœur, d’emmerdeuse mais aussi parfois de fruit défendu.

« A ma grande époque, je t’aurais fait travailler, tu m’en aurais rapporté du fric ! » (Monsieur D., ancien proxénète cynique à la retraite)

Dans un univers professionnel majoritairement masculin (les femmes représentent 6% des personnes foulant les couloirs du centre quotidiennement), garder la distance professionnelle qu’on nous assène de conserver et de mesurer durant tout notre temps de formation n’est pas aisé. [Myna décrit un peu plus avant le centre dans lequel elle travaille dans la présentation de son blog, en haut à gauche de cette page, ndlr]

La plupart des hommes accueillis dans le foyer ont vécu longtemps (parfois vingt ans) dans la rue, sans femme ni contact familial, en rupture totale avec des relations féminines. Le constat est souvent le même : ils voient moins la professionnelle que l’humaine qui est devant eux.

On se croise tous les jours, du lundi au dimanche

Le rapport assistante sociale / usager du service est différent de ce que j’ai pu connaître dans d’autres lieux de travail, sans doute lié à la fréquence de la relation : on se croise tous les jours, du lundi au dimanche, et nous partageons bien plus qu’un entretien cadré dans un bureau.

Nous nous rendons dans leur chambre (dont ils vérifient régulièrement que nous apprécions la déco) en cas de problème, nous fumons une cigarette ensemble, jouons à la console de jeu le soir...

La notion de quotidien amplifie largement les ambiguïtés et dilate celle de distance professionnelle, instaurant beaucoup de familiarité :

- « Tu veux une fessée ? », Monsieur B. au sujet d’un papier que je n’ai pas eu le temps de lui remplir
- « Vous avez pas un peu grossi des seins, vous ? », Monsieur C, avant même de dire bonjour.

Il arrive que cette ambiguïté nous arrange

« C’est MA référente ! » De temps à autres, une crise de jalousie vient ponctuer notre travail. Là, la souplesse des contacts étant sur le point de se rompre, il nous faut recadrer, préciser à nouveau la nature de la relation. Parce qu’on ne le fait pas à chaque fois que ça dérape un peu, mais seulement quand ça va un peu trop loin, la limite du « trop loin » variant selon l’interlocuteur.

Il arrive que cette ambiguïté nous arrange, quand des hommes désocialisés depuis longtemps ont beaucoup de mal à nous faire confiance et à s’adresser à nous pour de l’aide. La relation de confiance est la base de notre travail, et certains usagers de nos services ont tendance à nous voir comme des emmerdeuses qui viennent fouiller leur vie d’un peu trop près.

Alors on cherche un point d’accroche différent, on discute de tout et de rien pour trouver un point commun qu’on pourrait exploiter pour réussir à travailler ensemble, et ça fonctionne, même si ça demande des semaines, voire des mois.

Cette position de femme n’est pas toujours confortable mais elle offre des privilèges : on nous en veut moins d’être distraites parce que fatiguées, on nous raccompagne jusqu’au métro le soir pour être sûr que rien ne nous arrive en route, et certains préjugés prêtent plus de crédit à une travailleuse sociale qu’à son homologue masculin.

Nous devenons des mères de substitution pour ces hommes

Lors d’une intervention d’analyse de la pratique, le psychologue menant cette réunion a avancé la théorie que l’éducateur ou l’assistante sociale dans ce type de structure prenait le rôle de « parent interne » de l’usager, prenant soin de lui à sa place.

Ce parent interne, que nous avons tous en nous, est chez certains particulièrement défaillant. C’est la théorie la plus juste que j’ai entendue jusqu’à maintenant sur la fonction du travail social : nous les emmenons chez le médecin, nous veillons à ce qu’ils s’alimentent bien, nous gérons les conflits avec leurs compagnons de chambre, etc.

Nous sommes donc propulsées un peu malgré nous au rang de mères de substitution de ces hommes. A nous, progressivement, de ne pas se complaire dans ce rôle et de leur rendre leur autonomie.

Finalement, la position de femme, si elle n’est pas simple à gérer au quotidien avec tout ce qu’elle implique (remarques sur la tenue vestimentaire du style « oh, on a sorti le décolleté aujourd’hui ! », séduction, ...) est un atout professionnel important.

Ces hommes qui ont des difficultés à se confier le font parfois mieux auprès de la gente féminine, un peu comme le choix du sexe d’un gynécologue : certaines préfèrent les hommes, d’autres les femmes, et d’autres s’en fichent.

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  • monchhichigirl
    monchhichigirl
    infirmière (psychiatrie)
    • Posté à 21h01 le 18/04/2010
    • Internaute 74135
      infirmière (psychiatrie)

    Je suis touchée car je retrouve ici beaucoup de points communs avec mon propre métier d’infirmière en psy (le travail social y prend de plus en plus de place, d’ailleurs)...
    Beau témoignage, humain, lucide.

  • Wholovesduck
    Wholovesduck
    Théoricien de la vie des autres
    • Posté à 21h20 le 18/04/2010
    • Internaute 72570
      Théoricien de la vie des autres

    Si il est bien un métier que je ne pourrai exercer, c’est celui d’assistant social. Comment être confronté à cette misère que l’on croise et que l’on détourne du regard tous les jours, honteux de ne pas répondre à l’attente d’un égaré des boulevards ?

    J’imagine qu’il n’est pas toujours facile de garder cette distance entre l’hébergé, l’homme, le confident, l’ami parfois que l’on a en face de soi.

    Et malheureusement, c’est souvent ce genre de métier du terrain qui est le premier confronté au manque de moyen matériel et humain.

    Gardez le cap de cette plume Myna, à l’image de votre profession. Elle est tout simplement humaine.

  • solinvictus
    solinvictus
    Burgonde
    • Posté à 00h41 le 19/04/2010
    • Internaute 53059
      Burgonde

    J’ai travaillé 6 ans en samu social quand j’avais 26 ans, suis aussi AS, eu qqs insultes mais jamais on ne m’a ainsi adressé la parole , jamais cette proximité, cette familiarité.
    On est pas leur famille, on n’est pas des amis, juste des professionnels.

    Si on m’avais parlé de cette manière, je me serai questionnée sur ma pratique et mon positionnement.

  • Phil2922
    Phil2922
    Retraite invalidité
    • Posté à 08h16 le 19/04/2010
    • Internaute 36639
      Retraite invalidité

    Magnifique témoignage de Myna qui devrait tourner en boucle dans tous les médias pour montrer le travail extraordinaire que les Assistant(e)s social(e)s font auprès de personnes, accidentées de la vie, qui se sont désocialisées, n’ayant personne pour les soutenir. Certes, comme dans toute profession, il y a des brebis galeuses prêtes à collaborer avec la police mais le mépris doit être la meilleure attitude à leur montrer quand c’est possible.... !

    Lien

  • Charles Mouloud
    Charles Mouloud
    Bras gauche de la Vénus de (...)
    • Posté à 10h23 le 19/04/2010
    • Internaute 12542
      Bras gauche de la Vénus de (...)

    Je voudrais revenir sur deux points du témoignage, à savoir la notion de « parent interne », et sur la particularité d’être une femme en établissement à caractère social.
    Ces deux aspects , utilisés dans le récit participent du même questionnement et de la recherche d’une dénominiation, d’une attribution d’un rôle , ou d’une fonction.

    Je ne m’attarderai pas sur les missions du travaileur social, elles sont clairement définies ( ou pas !) par les textes législatifs et administratifs.

    Il existe toute une « littérature » propre aux sciences humaines, où il est aisé de piocher des schémas de représentation, en fonction de telle ou telle école.
    Içi, la « psy » semble avoir fédérée l’équipe autour d’une lecture et d’une approche systémique de l’institution.

    La notion de « parent » interne , celle de substitut parental dans le champ de la petite enfance, par ex, est un leurre et une mystification sémantique, quand elle ne finit pas par conforter intellectuellement, un mode de « transfert » propre à toute relation humaine.

    Toute institution infantilise l’usager.Le nier obèrerait la mission d’accompagnement.
    Les règles de vie en internat, les rituels, le manque d’intimité et d’indépendance, conduisent , quelque soit la bienveillance des accompagnants à une relation de dépendance.
    Entériner de fait un rôle « parental » généré par son propre
    système , et avec la double couche du transfert, plus la forme de « tutelle », ne permet pas d’autre « jeu » au résident , que celui de renter dans la fonction induite, ou de transgresser le shéma en cherchant à établir un autre mode de rapports.

    Mais les dés sont pipés d’avance et retomberont toujours sur les mêmes faces.
    « Enfant soumis, enfant rebelle, enfant aimant..... » ?

    Coincé dans l’image infantile induite par le rôle investi par le travailleur social en posture de « parent interne ».....bonjour les dégats à la crise de l’adolescence et de l’émancipation !

    Illusion d’une famile, dépendance affective ...mais aussi jeux de rôles.

    De toute façon , on est soit un mec , soit une nana, non ?
    Alors inévitablement les rapports sont sexués, et les projections des résidents mâles sur la jeune et décolletée assistante sociale, qui vient fumer sa clope dans sa chambre et jouant à la nitendo, aura de quoi alimenter les fantasmes d’une éventuelle trangression des rôles.

    Trouver la juste distance, rappeler le cadre de la relation, éviter les rapports de séduction, car il y a de quoi faire des noeuds dans les boyaux de la tête des mecs désocialisés lorsque l’assistante sociale parle de ses féminins atours comme d’atouts..professionnels.

    Si il a « parent » , comment est donc nommé l’interdit de l’inceste ? ( ;) )

    Bien cordialement , et merci pour ce témoignage

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