Ivoire-Blog

Entre menaces et opportunités, l'Afrique se cherche et tente de réinventer son rapport à elle-même et au monde. Au-delà du catastrophisme stérile de certains, des Africains vivant sur le continent et ailleurs dans le monde imaginent les voies de l'avenir à travers les arts, les sciences, les technologies de l'information et l'innovation. Ce blog, animé par le journaliste franco-camerounais Théophile Kouamouo veut participer à mettre en lumière leurs initiatives pour un continent qui y croit et qui bouge.

De Sarkozy ou Obama, qui a le mieux parlé à l'Afrique ?

Théophile KOUAMOUO
Journaliste
Publié le 13/07/2009 à 11h33


Sarkozy à Dakar en juillet 2007. Obama à Accra en juilet 2009 (Pascal Rossignol. Finbarr O’Reilly/Reuters)

Immanquablement, la polémique devait avoir lieu. Au lendemain de l’allocution du président des Etats-Unis, la blogosphère et la twittosphère s’interrogent : entre Nicolas Sarkozy à Dakar (Sénégal) et Barack Obama à Accra (Ghana), qui a le mieux parlé à l’Afrique ?

Les deux interventions sont-elles radicalement opposées ? Non, pas vraiment. Les thématiques se rejoignent à plusieurs reprises. Sarkozy affirme :

« L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. »

Obama dit :

« Dans de nombreux endroits, l’espoir de la génération de mon père a cédé le pas au cynisme, souvent au désespoir. Il est facile de pointer du doigt les autres et de les blâmer pour ces problèmes. »

Barack et Sarko s’adressent tous les deux à la jeunesse africaine, à qui il revient de relever les défis de demain. « La renaissance dont l’Afrique a besoin : vous seuls, jeunes d’Afrique, pouvez l’accomplir parce que vous seuls en aurez la force », affirme Sarkozy.

Obama demande aux jeunes Africains d’assumer « la responsabilité de [leur] avenir. » Et évoque dans le détail les « maux » de l’Afrique, qui vont de la corruption policière à la rapacité des élites, de l’utilisation des enfants-soldats dans les conflits à la complaisance envers les trafiquants de drogue.

Obama prend le risque de plaider pour un projet datant de l’ère Bush et qui a suscité d’énormes réserves -l’installation d’une base militaire américaine en Afrique-, avec des termes que l’on peut considérer comme relevant de la langue de bois... Le président des Etats-Unis évite de parler des subventions agricoles américaines qui fragilisent les économies africaines, ou du fardeau de la dette.

Pourquoi les différences de perception ?

Et pourtant, ses propos ont été perçus de manière très positive sur le continent, alors que ceux du président français ont suscité une polémique. « Il faut avoir le courage de dire que cette grande différence d’accueil entre les deux discours n’est pas justifiée », s’agace Patrick Lozès, président du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), sur son blog [sans parler, sur Rue89, de Hugues Serraf qui se demande si Obama n’a pas « téléchargé illégalement » le discours de Sarkozy, ndlr].

Alors, injustice ? Il est évident que Sarkozy et Obama n’arrivent pas sur le continent avec les mêmes atouts. Obama, président d’une Amérique qui sait faire rêver comme aucune grande puissance, est « un enfant du pays ». Après Mandela, c’est l’homme politique contemporain qui a le plus enthousiasmé l’Afrique.

Son histoire et l’histoire de sa famille font qu’il est difficile de faire peser sur lui le passé impérialiste que partagent la France et les Etats-Unis. Ses filles, Malia et Sasha, sont descendantes de personnes qui ont subi à la fois l’esclavage et la colonisation. Obama est, lui aussi, dépositaire des souffrances de l’Afrique, ce qui n’est pas le cas d’un Nicolas Sarkozy, qui a longtemps été vu comme l’ex-ministre préposé à l’expulsion des étrangers.

Mêmes discours, posture différente

Cela dit, il faut bien reconnaître que si Sarkozy et Obama tiennent dans le fond le même discours, ils ne le font absolument pas de la même manière. Déjà, Obama a tenu à choisir une destination africaine difficilement contestable : le Ghana. Alors que Nicolas Sarkozy s’est cru obligé d’aller, après son escale dakaroise, baiser la babouche de feu Omar Bongo Ondimba, symbole de longues relations incestueuses qui font que Paris sera toujours mal à l’aise dès qu’il s’agira d’évoquer le bilan des indépendances dans ses anciennes possessions coloniales.

De plus, alors que Sarkozy à Dakar n’a pas su rompre avec la rhétorique du clivage et de l’affrontement, qu’il affectionne tant, et s’est posé en grand professeur qui sait tout -disant à plusieurs reprises « le problème de l’Afrique, c’est que... »-, Obama a su utiliser l’art de la nuance, dénonçant l’Afrique de la honte pour mieux mettre en valeur, à travers de nombreux exemples, l’autre Afrique.

Comparons les figures qui ressortent des discours fondateurs des deux hommes.

Chez Sarkozy, il s’agit du « paysan africain, qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature », et qui « ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. »

Obama, lui, évoque les « braves Africains » qui sont du bon côté de l’histoire : le pouvoir et l’opposition ghanéennes qui cohabitent harmonieusement, des policiers incorruptibles, des membres de la société civile engagés dans la fin des violences électorales au Kenya, etc. En bon « storyteller », Obama raconte, dans une sorte de roman d’anticipation, l’histoire d’une renaissance dont les Africains sont les héros.

Des discours aux inspirations littéraires différentes

En écoutant parler Obama, on a l’impression qu’il a lu des livres vivifiants comme The White Man’s Burden de William Easterly ou Dead Aid de l’économiste zambienne Dambisa Moyo, très critiques sur la pratique de l’aide au développement ces dernières décennies. On a l’impression qu’il a parlé avec les responsables américains des nombreuses fondations qui soutiennent des expériences innovantes sur le continent. On se dit qu’il a au moins survolé quelques-uns des passionnants blogs écrits en anglais et consacrés à l’innovation en Afrique.

En relisant le discours de Dakar, on se dit que celui qui l’a écrit -le conseiller présidentiel Henri Guaino- a beaucoup lu les romans africains d’il y a cinquante ans, et les récits des anthropologues de l’époque coloniale. Ce sont, à première vue, des détails, mais ils posent une question fondamentale : celle du renouvellement du regard de la France sur une Afrique contemporaine dont il s’agit de saisir le mouvement.

Photo : Sarkozy à Dakar en juillet 2007. Obama à Accra en juilet 2009 (Pascal Rossignol ; Finbarr O’Reilly/Reuters)

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  • ropib
    ropib
    Pirate de l'espace
    • Posté à 12h24 le 13/07/2009
    • Internaute 249
      Pirate de l'espace

    On entendait chez Sarkozy des accents néo-coloniaux, chez Obama on entend l’espoir. On pourrait dire que cette différence était déjà sensible dans les différents discours à leurs élections respectives.

    Evidemment on pourrait se dire que c’est simplement que le discours de Sarkozy est mal écrit, que ses petites erreurs sont dues à de la maladresse, ou remarquer qu’elles s’inscrivent dans une vision générale de la société et du monde. On pourrait considérer que tout ça n’est que du spectacle et que heureusement Sarkozy ne fait pas de spectacle... mouaip, c’est difficile à faire admettre. Il y aurait un problème global à régler dans la communication du président.
    Sarkozy à (en fait plus de) 50 ans de retard dans la tête et il essaye de faire passer le temps en sens inverse. Après Grenelle, Bretton Woods, les Etats-Généraux, tout ça pour mieux aller en sens inverse de ces évènements historiques, il va nous sortir la Table Ronde et Excalibur, histoire d’effacer ces symboliques là aussi de nos esprits.

    Le discours de Sarkozy était assez ridicule. Au cas ou Obama aurait dit les mêmes choses, ce que je ne remarque pas, on peut constater que ridicule il n’est pas. Sarkozy peut pleurer à l’injustice, ridicule il est très souvent. Si ça peut le consoler on peut lui dire que ce n’est qu’une question de caractère, qu’il n’est ridicule que très profondément dans son essence, que c’est Dieu qui l’a voulu ainsi s’il est croyant et que ce n’est pas de sa faute, que le paradis lui est promis. Moi ça ne me consolerait pas et je préfererais admettre avoir dit des bêtises dans son cas, mais je ne suis pas président de la république.

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf
    Chroniqueur
    • Posté à 13h33 le 13/07/2009
    • Internaute 26641
      Chroniqueur

    Je ne sais pas si Guaino puise son inspiration dans les romans d’aventure de son enfance, mais vous constatez comme moi que l’approche des présidents français et américain est globalement identique, au sens où l’un et l’autre proposent de regarder vers l’avenir. L’esclavage et la colonisation sont des drames que les puissances occidentales doivent reconnaître (elles le font désormais), mais qui ne peuvent plus camoufler les réalités contemporaines de l’Afrique (et ses malheurs auto-infligés). Une Afrique qui, pour se développer, a peut-être moins besoin d’assistance et de repentance que de commerce et d’investissements industriels.

    Obama, par exemple, pourrait s’intéresser de près aux subventions de ses producteurs de coton sur les marchés mondiaux, qui paralysent leurs « concurrents » africains. Sarkozy, de son côté, pourrait s’interroger sur les rapports étranges entretenus par les politiques français et le secteur pétrolier gabonais (et j’ai d’autres exemples en magasin si ces deux-là ne vous conviennent pas)...

    Mais au final, et vous le dites vous-même, ces discours sont quasi-identiques et vouloir à toute force diaboliser l’un pour mieux encenser l’autre n’est qu’une absurdité du débat franco-français dont l’Afrique et les Africains n’ont rien à faire. Que Sarko et Obama soient plutôt pris au mot lorsqu’ils promettent d’être au côté des Africains dont le désir est, à la fois, de s’émanciper politiquement et de décoller économiquement ; ce serait déjà formidable.

  • Louis Lepron
    Louis Lepron
    Journaliste
    • Posté à 14h07 le 13/07/2009
      rédacteur
    • Journaliste 40018
      Journaliste

    Je ne comprends pas du tout le positionnement final de votre article.

    Vous commencez par dire que les discours sont à peu près les mêmes, la différence étant dans la façon de le dire et surtout dans la position de l’interlocuteur vis à vis du continent Africain (entre un noir américain et un blanc provenant d’un ex pays colonisateur, c’est sur qu’il n’y a pas photo, ça passe beaucoup mieux pour l’un que pour l’autre).

    Mais à la fin vous en concluez tout de même que le discours de Guaino, parce qu’il parle de « paysan » et pas de « braves africains » ou encore parce qu’il n’a peut être pas lu les derniers blogs à la mode, ferait de la France un pays qui n’arriverait pas à analyser l’Afrique d’aujourd’hui.

    Votre retournement à la fin de votre article est assez symptomatique de continuer à croire que le discours de Dakar est différent de celui d’Obama, alors que les deux discours disent les mêmes choses mais diffèrent seulement sur la façon dont Barack Obama communique (très bon, prend tout par le bon angle) et surtout par Barack Obama lui même.

    Les deux disent la même chose, mais l’un est en retard de 50 ans niveau bouquins, l’autre va sur le net : pas un peu gros à avaler ça ?

  • Network 23
    Network 23
    identité perdue dans mes papiers (...)
    • Posté à 16h54 le 13/07/2009
    • Internaute 23367
      identité perdue dans mes papiers (...)

    Après avoir lu l’interprétation de Serraf, la votre est bienvenue.

    Etonnant, tout de même, que ni vous ni Serraf n’aient souligné une divergence profonde entre ces deux discours, qui tient aussi à une différence d’histoire : alors que Sarkozy n’a eu de cesse de stigmatiser le « discours de la repentance », critiquant le fait de « ressasser » le passé (à deux reprises au moins), faisant ainsi mieux voir la mauvaise conscience du colonisateur qui prétend « oublier le passé », Obama n’a jamais parlé de ce thème, effectivement propre à l’intelligentsia parisienne, de droite et de la rive gauche, celle-là même que Rancière décrit si bien dans La haine de la démocratie .

    Une autre différence, de taille : lorsque Sarkozy admet, avec peine, les crimes commis par la colonisation, il a une fâcheuse tendance à comparer l’Afrique, et « l’âme africaine » (résurgence de la « psychologie des peuples » et du Volkgeist en vogue au XIXe et dans les années 1930), à la matrice féminine, qui a pu « enfanter » grâce à la « virilité occidentale » (à laquelle il associe la « civilisation musulmane », dont l’expansion est mise sur le même plan que le partage de l’Afrique et la course au clocher).

    D’un côté la passivité féminine, de l’autre la « virilité de l’Occident civilisateur ». Très intéressant comme fantasme sarkozyesque.

    Enfin, un dernier point : Obama ne parle presque pas de « l’Afrique » en général, et jamais de « l’âme africaine ». Obama parle du Ghana, de la société civile du Zimbabwe, du Botswana... bref, il ne réduit pas la complexité et la diversité du continent à une identité unique et fantasmée.

    Il est vrai que non seulement il revendique l’héritage bushiste par rapport aux installations militaires, mais aussi par rapport à la campagne, initiée par la Christian Right , visant à faire un usage très sélectif des fonds dédiés à la prévention du sida.

    Mais il est frappant que malgré ces différences flagrantes, qui font un discours très différent, tous deux parlent de « responsabilité », un topos contemporain qui prétend faire table rase de la responsabilité des grandes puissances, que ce soit Paris ou Washington, dans le soutien aux dictatures, et l’assassinat de multiples leaders anticolonialistes et panafricains.

    On invoque la « responsabilité » de la société civile et des élites que pour mieux appuyer ces dernières dans l’écrasement des premiers. L’Afrique, en effet, n’est pas un continent isolé ; tout ce qui s’y trame se continue à Paris, en Suisse, aux Etats-Unis, et dans les paradis fiscaux de la planète. Dans le pillage des ressources et l’écrasement des révoltes, les armées du Nord et du Sud sont solidaires.

    On attend avec impatience que la CIA et le Ministère de la Défense publient leurs archives sur Mehdi Ben Barka & consorts...

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 17h49 le 13/07/2009
    • Internaute 82025
      non connue

    Article intéressant sur deux hommes, pas forcément sur deux discours, qui au fond n’ont pour vocation, l’un comme l’autre, que de séduire une Afrique largement « visitée » par la Chine et la Russie, ces temps-ci.
    Du fait de son charisme, Obama a une longueur d’avance. J’ajoute que l’influence anglosaxone prend de l’ampleur par le biais des évangélistes.
    Du fait des liens historiques et secrets avec les chefs d’état africains, Sarko garde la main sur Obama dans les pays francophones.
    Mais les deux sont en train de se faire devancer par la Chine. Laquelle ne s’emmerde pas avec des discours historico-philosophiques...

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