Chez Jean Matouk

Un blog sur l’économie, la finance, et quelques autres sujets d’actualité, par Jean Matouk.

Quelques propositions décalées pour l'aide à Haïti

Jean Matouk
Economiste
Publié le 06/04/2010 à 17h31

Plus de cent membres de l’ONU se sont réunis à New York la semaine dernière pour décider de l’aide à apporter à Haïti. Les besoins sont évalués à 11,5 milliards de dollars (8,6 milliards d’euros), sachant que les conséquences financières du séisme sont évaluées elles, à 8 milliards (6 milliards d’euros).

Pour l’immédiat, le Président René Préval a fixé les besoins à 3,9 milliards (3 milliards d’euros) et les membres de l’ONU ont promis de consacrer 10 milliards de dollars (7,4 milliards d’euros) au relèvement d’Haïti.

Haïti, nation culturelle, sinon politique

L’urgence absolue, c’est l’urgence alimentaire et l’arrivée de tentes solides dans tous les camps provisoires. Or nombre de ces tentes (un tiers environ) sont bloquées pour des raisons incompréhensibles aux divers points d’arrivée.

Puis c’est l’adaptation, tant bien que mal, des populations qui vivent dans ces abris de fortune, aux risques cycloniques qui vont se manifester à partir de juillet, même si on les annonce un peu plus tardifs.

S’agissant de la reconstruction elle-même, quelques vérités simples semblent bonnes à dire pour que cette aide mette une fois pour toutes Haïti sur les rails d’un vrai développement.

En effet, le chaos tectonique a frappé un pays qui était déjà dans un chaos politique, économique et social permanent dont les Haïtiens ne sont qu’en partie responsables. Les conditions dans lesquelles est née cette première « République nègre », et l’attitude des autres pays, au premier rang desquels le nôtre, avec sa créance de 150 millions de francs-or, l’expliquent en grande partie.

Une théorie de dictatures successives, associées à diverses fractions alternes de la bourgeoisie, n’ont jamais fait sortir l’immense masse du peuple d’une pauvreté désespérante. Comme l’a dit fort justement René Depestre, le peuple haïtien n’a pas pu, ni su, constituer une nation politique majeure. Par contre, il a constitué une nation culturelle unique en son genre.

Les Jacques Roumain, René Depestre, Jacques Stephen Alexis, Gary Victor, Dany Lafférière, Lionel Trouillot, constituent une cohorte d’écrivains francophones de qualité exceptionnelle. Les Haïtiens sont aussi, comme le disait André Malraux, un « peuple de peintres ».Pétion Savain, Philomé Aubin, Hector Hypolite, Rigaud Benoit et autres ont aujourd’hui de brillants successeurs.

Haïti, pupille de l’humanité

La communauté internationale doit donc se mobiliser fortement pour sauvegarder ce patrimoine culturel, « sans qui la terre ne serait pas la terre » , comme le disait Aimé Césaire » et l’asseoir enfin sur une nation politique.

Régis Debray a proposé que Haïti devienne « pupille de l’humanité ». Excellente formulation ! Le mot pupille sous-entend d’abord une aide. Osons ajouter qu’il y faut aussi un certain « guidage », pour éviter le mot « tutelle », que nombre de Haïtiens préconisent mais qui reste choquant s’agissant d’un peuple qui a si tôt dans l’histoire acquis sa liberté.

1

La mobilisation des Haïtiens

La stratégie de reconstruction doit être définie, évidemment avec les « capacités » haïtiennes dans tous les domaines. Les Haïtiens expatriés, et même tous les Haïtiens de la diaspora, doivent être mobilisés intellectuellement, là où ils sont, ou en Haïti même, à cette fin.

2

Le choix du mode de développement

Le mode de développement doit être choisi par les Haïtiens. Ils devraient choisir le développement durable, tel que le définit si pertinemment Ivan Illich, le vieux maître de Cuernevaca, pour les pays pauvres. Ils pourraient ainsi être en avance sur bien d’autres.

Mais ils peuvent aussi choisir l’imitation du modèle productiviste, « énergivore » et « décérébrant », américain. La décision leur appartient.

3

L’importance de l’école

Quelle qu’elle soit, c’est l’école totalement gratuite, fondation indispensable d’une nation politique, qui doit être la priorité absolue, tant dans les bâtiments légers à reconstruire que dans l’entretien d’enseignants.

Il faut que les plus pauvres cessent de se saigner à blanc pour des frais de scolarité souvent très excessifs par rapport au « service rendu ».

4

Une énergie haïtienne

Pour mettre un terme à l’arrachage de ce qui reste de forêts, il faut installer le plus vite possible des moyens de production locaux d’énergie (éolienne, solaire, marémotrice, biomasse non ligneuse), afin d’alimenter les villes et villages en énergie, sans avoir besoin d’installer de longues lignes.

5

Un réseau routier élémentaire mais rapide

Pour les travaux indispensables sur tout le territoire, Haïti ne doit pas s’engager dans la reconstruction d’un réseau routier complet et parfait. Un réseau élémentaire mais praticable, pour poids lourds et tap-taps suffit. Avec une bonne escouade d’hélicoptères lourds.

Donner aujourd’hui la priorité à un réseau routier complet et parfait, c’est perdre du temps et des moyens et rouvrir immédiatement les vannes de la corruption.

6

Une aide « entière » pour des objectifs précis

Dans une première étape assez longue -quatre ou cinq ans-, l’aide doit parvenir « entière » jusqu’à ses objectifs précis : bâtiments scolaires et salaires des enseignants, éoliennes, panneaux solaires, choukounes pour bâtiments provisoires....). Pour cela trois conditions :

  • Les pays donateurs ne doivent espérer récupérer par des missions d’études qu’une fraction infime de l’aide. Que l’on ne voit plus ces dizaines de distingués jeunes gens portant ordinateur et attaché-case, venus de Miami, Montréal ou Paris, gaspiller dans les hôtels et leurs 4x4 de service, avec des techniciens locaux, 30% voire 50% des crédits.
  • L’aide peut-être acheminée « en nature », auquel cas les formalités portuaires et douanières doivent être simplifiées, et même co-organisées avec l’ONU, afin que les marchandises ne restent pas des semaines sous douane dans l’attente d’un tampon comme conclusion d’une transaction. Si l’aide est financière, elle doit être acheminée par des « tuyaux onusiens », afin d’éviter les fuites qui sont d’autant plus plausibles que les administrations haïtiennes sont complètement désorganisées.
  • Les monopoles d’importation de fait ou de droit, de certains « gros mangeurs », doivent être éradiqués.

7

La France doit promouvoir la culture haïtienne

Enfin la France, dont la « culture » est aussi un levier essentiel de son influence extérieure -hélas régulièrement affaibli aujourd’hui- doit veiller tout particulièrement à la promotion de cette culture haïtienne, qui est en synergie si étroite avec elle.

Cette culture donne de Haïti une image positive qui compense son image désespérante de chaos social, de pauvreté et de complet abandon écologique.

Si ces conditions, et quelques autres, sont réalisées, le chaos tectonique aura eu au moins cette utilité de remettre cette merveilleuse nation culturelle sur le chemin d’une maturité politique, qui va bien au-delà des apparences institutionnelles auxquelles nos amis Haïtiens sont si attachés.

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  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 18h45 le 06/04/2010
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    Haïti est pleine de la culture républicaine et anti-esclavagiste, cela peut expliquer pourquoi elle est au cachot depuis deux siècles.

  • Jana
    Jana
    bretonne en Normandie
    • Posté à 09h35 le 07/04/2010
    • Internaute 13372
      bretonne en Normandie

    « Une aide entière pour des objectifs précis », ce qui effectivement suppose l’éradication de ce qui « parasite » autour.

    Il me semble que l’appellation « pays donateurs » serait à remplacer par pays solidaires, conscients de l’histoire et de la réalité économique mondiale qui a , pour le moins, ralenti les chances de développement en Haïti.

    « il se met ainsi en place un jeu financier complexe que la jeune nation va traîner tel un boulet sur plus de 125 ans »
    « c’est ce que les historiens appellent -la double dette de l’indépendance- celle envers l’Etat français pour indemniser les anciens colons, et celle auprès des banquiers parisiens »
    Extraits de : Haïti, la dette originelle - « grand angle » Libé 25 mars- Louis Philippe Dalembert

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