En Egypte, le foot, c'est aussi la révolution

Jean-Pierre Filiu
Universitaire
Publié le 03/02/2012 à 08h21

Ultras du club égyptien d’Al Ahly, le 16 septembre 2011 (Amr Dalsh/Reuters)

Durant ces décennies de plomb où les peuples arabes étouffaient sous la botte des despotes, les deux seuls espaces d’expression politique demeuraient la mosquée et le stade. A force de se focaliser sur les différentes variantes de la contestation islamiste, on a fini par oublier ce que les clubs de supporters pouvaient aussi porter d’énergie protestataire.

Désignés sous le terme générique d’Ultras, qui témoigne de leur radicalité, ces vétérans de l’action collective n’hésitaient pas à défier Moubarak en majesté. Ils ont donc naturellement rejoint la place Tahrir, lors du soulèvement démocratique, et ils ont, entre autres, été en première ligne lors de la « bataille du Chameau » : rappelez-vous, le 2 février 2011, les nervis du régime chargeaient les manifestants à dos de dromadaire ou de cheval, espérant briser l’élan anti-Moubarak. En vain.

Mais les Ultras sont demeurés mobilisés, même après que le Conseil supérieur des forces armées (CSFA), dirigé par le maréchal Tantawi, a déposé Hosni Moubarak, le 11 février 2011, et assumé le pouvoir exécutif. On les retrouve sur la place Tahrir lors des affrontements sanglants de l’automne, lorsque les forces de l’ordre, agissant avec une brutalité extrême, tentent d’en finir une fois pour toutes avec la contestation populaire. En vain.

Un pacte « pour le bien du régime »

Les fans du club cairote Al-Ahly, les Ahlawy, mènent la fronde contre le « régime militaire », dont ils exigent à pleins poumons la chute, lors des matchs retransmis en direct. Leurs rivaux historiques, les White Knights, partisans du club Zamalek, sont gagnés par la même fougue et offrent aux Ahlawy un pacte de solidarité « pour le bien de l’Egypte », le 30 janvier 2012.

Deux jours plus tard, après un match remporté à Port-Saïd contre Al-Ahly par le club local, Al-Masry, les supporters de cette équipe, qui ont scandé à maintes reprises leur soutien au CSFA, envahissent la pelouse pour agresser les joueurs cairotes, avant de traquer les Ahlawy. Le bilan, d’au moins 74 morts, battus ou piétinés, bouleverse l’Egypte.

Les Frères musulmans, qui viennent de remporter la présidence de la Chambre des députés, avec 46% des sièges, sont accusés de complaisance envers le CSFA. La pression monte tellement que les députés islamistes mettent en cause publiquement les coupables d’un tel « complot contre la Révolution ». L’annonce par le Premier ministre (désigné par le CSFA) de la mise à pied du gouverneur de Port-Saïd ne suffit pas à apaiser la vague de condamnations.

Un avant et un après Port-Saïd

Le 2 février 2012, un an jour pour jour après la « bataille du Chameau », les Ultras, qu’ils soient d’Ahly ou de Zamalek, se sont retrouvés par milliers sur la place Tahrir pour hurler leur rejet du régime militaire. Ils sont rejoints par trois députés libéraux, dont Ziad al-Alimi, l’un des animateurs de l’occupation de cette même place, un an plus tôt. Des accrochages se prolongent autour du ministère de l’Intérieur, tout proche, durant la nuit.

Dans ma « Révolution arabe », j’ai avancé la « leçon » que « la seule alternative à la démocratie, c’est le chaos ». Les forces répressives, qui s’identifiaient durant les décennies à une « stabilité » mortifère du monde arabe, sont devenues aujourd’hui, du fait de leur violence débridée comme de leurs jeux troubles, les principales sources de désordre et d’insécurité.

Leur chantage à l’anarchie, sur le thème « moi ou le chaos », est aussi insultant qu’illusoire. Il ne trompe en tout cas plus les opinions et les jeunesses concernés. Il y aura, dans l’Egypte contemporaine, un avant et un après Port-Saïd. La Révolution arabe ne fait que commencer.

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  • Anastaze
    Anastaze
    inconsolable
    • Posté à 08h49 le 03/02/2012
    • Internaute 53186
      inconsolable

    « J’ai pris la décision de mettre fin à l’état d’urgence partout dans le pays, à l’exception des cas de lutte contre les délits violents, à partir du 25 janvier 2012 au matin », a déclaré le maréchal Tantaoui.

    Ça ne fonctionne pas pour les supporters de football (le peuple), c’est donc une « exception », qui ne vise qu’à protéger les intérêts de l’armée.

  • Mike1789
    Mike1789
    chomaj
    • Posté à 09h36 le 03/02/2012
    • Internaute 152852
      chomaj

    Drôle de langage de journaliste partisan ; « supporters » = « révolutionnaires ».
    En fait, des houliganes, la quintessence d’islamistes en Égypte du moins.
    Fallait commencer par la avant de parler de soulèvement des peuples.

  • rumpus
    rumpus
    friend/unfriend
    • Posté à 13h18 le 03/02/2012
    • Internaute 96441
      friend/unfriend

    Partout dans le monde, les supporters de foot sont en 1ère ligne dans les mouvements sociaux.
    Ici des supporters du Stade Brestois.

    • rafioso
      rafioso répond à rumpus
      paysan
      • Posté à 14h13 le 03/02/2012
      • Internaute 145922
        paysan

      Dans un camp ou dans l’autre... Les fachos pullulent aussi... Au PSG, à la Lazio... Autour des stades de village ou de banlieue... L’exutoire hebdomadaire de l’agressivité rentrée.
      Pour avoir joué au foot pendant 15 ans j’ai très rarement vu un bon niveau de débat dans les vestiaires ou à la buvette... C’est ce qui a fini par m’en dégoûter, marre de supporter les insultes et les bagarres générales de fin de match, et aussi les tacles aux chevilles, alors que j’adore le jeu en tant que tel.
      En France le stade est quand même le dernier endroit ou l’on peut être nationaliste (ou « communaliste » !) sans être ringard.

      • Yvon le Zébulon
        Yvon le Zébulon répond à rafioso
        L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
        • Posté à 22h57 le 03/02/2012
        • Internaute 65781
          L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

        « Pour avoir joué au foot pendant 15 ans j’ai très rarement vu
        un bon niveau de débat dans les vestiaires ou à la buvette
         »
        - C’est normal ! ... et je dirais même que c’est plutôt mieux vu ainsi.

        Si seulement leurs cerveaux étaient aussi bien entrainés que leurs
        pieds, ça pourrait encore passer. (cerveaux sans la bière, bien sûr)
        Les plus ennuyeux ne sont pas les joueurs, mais leurs supporters.

        Un peu comme si je sautais jusqu’à défoncer mon canapé, une
        canette en main, en regardant une régate à la télé : C’est débile !
        - Les fadas de foot sont les seuls à vous démolir un local en se saoulant la gueule et en regardant ce qu’ils imaginent être un sport pour eux.

        De tous les « sportifs » ce sont les seuls à avoir le réflexe moutonnier.

  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 22h44 le 03/02/2012
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    « En Egypte, le foot, c’est aussi la révolution »

    De quoi faire tomber de l’échelle les vrais révolutionnaires et faire perdre tout
    espoir à la population qui espère un peu mieux que de courir après un ballon.

    Il ne faut surtout pas qu’ils se mettent à voter en fonction des scores de foot-ball.

    « A force de se focaliser sur les différentes variantes de la contestation islamiste, on a fini par oublier ce que les clubs de supporters pouvaient aussi porter d’énergie protestataire ».

    N’importe quoi ! ... ▲ ... moi je me méfierai des choix élitistes sur cette base.
    Regardez la photo d’illustration, et choisissez en un, comme premier Ministre.

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