La rétention au quotidien

Le blog de Baf, "La rétention au quotidien" est né de la volonté de témoigner d’un quotidien encore ignoré ou en tout les cas méconnu, celui de la rétention administrative et plus largement de l’enfermement des étrangers en France.

Récit d'une rétention : « Ils disent que ce n'est pas une prison »

A. Lombre
travailleur en rétention
Publié le 02/11/2011 à 16h51

Voici la seconde partie du témoignage de X. Il y décrit ce qu’il a vu et ressenti. Ce parent d’enfant français est en rétention parce qu’il n’a pas eu la possibilité de reconnaître son bébé, ne possédant plus de documents d’identité suite au refus de renouvellement de sa CNI. Pas de procès, pas de jugement concernant la nationalité de X. Sa carte était disponible à la mairie. Mais il a été déclaré non français du jour au lendemain et placé en rétention... Une procédure encore mystérieuse...

Pourtant, ils disent que ce n’est pas une prison

Je sors et je rentre dans une salle dite « salle de détente ». Il y a un baby-foot. Je n’y ai jamais joué. Dans la cours, une table de ping pong. Je demande à jouer avec quelqu’un mais il n’y a ni balles ni raquettes. Je comprends qu’ici on s’ennuie vite. Pourtant ils disent que ce n’est pas une prison. On est enfermé sans aucune possibilité d’activité. Je ne sais pas comment appeler ça...

Je voulais vous raconter l’histoire de B., un jeune tunisien. quand je suis rentré ici, il m’a dit qu’il était le plus ancien et là depuis 42 jours. Quand il m’a dit ça, j’ai eu peur pour moi. J’ai un boulot, je ne peux pas rester même 10 jours ici. Je vais tout perdre. Mais il me rassure. Il me dit que j’ai un enfant et une femme, que je verrai l’association et qu’ils me diront comment faire. Ici, tu restes cinq jours et après tu vois le juge. Soit il te libère, soit il t’ajoute vingt jours. Il connaît tout ici ce jeune tunisien. Les policiers, l’heure des repas et les lois...

Je retourne dans ma chambre. Ma femme me téléphone au numéro du centre. Je la rassure. Je suis enfermé mais je ne vais pas le rester longtemps. Je pars me coucher et quelques minutes après je vois les policiers ouvrir ma porte, me regarder et dire un chiffre. Ils sont en train de nous compter. Je constate qu’ici je ne suis qu’un chiffre. La preuve, le lendemain on nous réveille à 7h pour le petit déjeuner. Une voix qui résonne dans les hauts parleurs. On se met tous devant la porte. Je dis bonjour mais personne ne répond. Ils sont encore en train de nous compter. Et ça c’est le plus important pour eux.

Mon ami tunisien en est à 44 jours de rétention. Bientôt c’est fini. Mais une policière vient lui dire qu’ils l’ont eu. Que demain il partait au pays par bateau. Il décide de passer à l’action. Il ne se laisserait pas faire. Il a avalé des lames de rasoir bien enveloppé dans du scotch, avec du pain. Il avale aussi du gel douche. A 2 heures du matin, on l’entend crier. Il est à moitié nu et hurle qu’il a mal. On appelle les policiers.. Leur première réaction c’est de dire que c’est de la simulation. Ils le regardent longtemps avant de se décider à appeler le SAMU. On lui donne une chemise et un pantalon et il part sans chaussures. C’est la dernière fois qu’on l’a vu. On apprendra par la suite qu’il a été renvoyé au pays comme ça, sans bagages ni chaussures.

Pourquoi courir après le lion quand la prime au lapin...

Je rencontre enfin l’association qui aide les étrangers au centre. Là, on m’a donné des conseils mais surtout écouté. Et ça c’est énorme quand on se retrouve dans cette situation. Je voulais les voir chaque jour mais je comprends vite qu’ils ne peuvent pas le faire. Trop de monde à voir chaque jour. L’association n’a que peu de moyens par rapports aux policiers. Si les policiers passaient plus de temps à rechercher les bandits, les violeurs, les braqueurs ou les tueurs... Mais bon, pourquoi courir après le lion quand la prime au lapin est plus élevé.

Le 25 septembre, j’ai eu rendez-vous avec le juge des libertés. Je fais venir ma femme et mon enfant de six mois. Il renouvelle pourtant ma rétention de vingt jours. Je pleure dans la salle avec ma femme. Elle avait préparé à dîner pour mon retour. Je retourne au centre avec un grand désarroi. Toujours rien à faire. Pas même lire.... Le vide entre quatre murs. Je trouve que c’est pire que la prison.

Quelques jours plus tard, arrivent cinq jeunes tunisiens. Ils sont d’une énergie à faire tomber les montagnes. Dès leur arrivée dans le centre, ils parlent avec tout le monde, ils chantent, dansent et courent partout. Les deux premiers jours, ils sont encore pleins de vie. Le troisième jours, leur comportement change. Maintenant, une seule question : comment sortir de là...

Je les entend parler. Ils veulent forcer une porte mais comprennent vite que c’est impossible.

Le climat est tendu dans l’espace de vie... Tout le monde est un peu énervé. Juste avant de passer chez le juge, je vois Y. que se pend dans la cour en sautant de la table de ping pong, le drap accroché aux grilles du toit. Le choc est terrible. Je n’avais jamais vu de pendu. C’est effrayant. Un ami lui tient tout de suite les jambes. on appelle les policiers. On détache le drap. Il est allongé, encore vivant. Le SAMU vient et l’emmène à l’hôpital. Il sera libéré deux jours plus tard. C’est dur de devoir en arriver là. Tout ça parce qu’il faut faire partir le plus de gens possible.

La tension monte

Après la tentative de suicide de Y., les autres se disent qu’ils vont faire la même chose. La tension monte. J’essaye de les raisonner. Mais je vois que je suis dans la même merde qu’eux et je me dis que c’est vraiment pas humain de nous garder comme ça pendant 45 jours. Sans espoir. Le lendemain, on se réunit avec l’ensemble des détenus. Il faut faire quelque chose. On n’allait pas se laisser faire comme ça. On décide d’une grève de la faim. On prévient l’association qui nous demande de rédiger une lettre expliquant pourquoi. C’est ce qu’on fera.

Le premier jour, la grève se passe bien. Tout le monde est content. On est moins seul. Il faut dire que la solitude dans ces centres de rétention est pire qu’ailleurs. Ici on meurt d’angoisse rien qu’en imaginant la terrible incertitude de l’avenir. Mais pour une dois la solidarité nous a donné des forces, l’espoir. On a beaucoup parlé ensemble pendant ces moments... de notre avenir, de nos espoirs. C’était plus chacun pour soi mais tous ensemble pour une même cause. On commence à faire une lettre commune. On y dénonce ces 45 jours de rétention sans espoir, sans loisirs, sans rien pour oublier qu’on peut venir à tout moment nous chercher pour l’avion, le bateau, sans nous prévenir à l’avance. La seule chose qu’on te propose ici, c’est un lit en attendant qu’on vienne te mettre dans l’avion ou le bateau. On demande à voir les medias. On imagine qu’on sera un peu soutenu dehors. Quelques journalistes nous ont alors appelé.

Le lendemain, la solitude que l’on avait chassé commence à revenir. On tente de se soutenir encore les uns les autres. C’est difficile.

  • 4045 visites
  • 13 réactions
TAGS
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • jmc06
    jmc06
    chasseur de gorille
    • Posté à 17h36 le 02/11/2011
    • Internaute 75030
      chasseur de gorille

    l’couillon a tell’ment honte de lui, qu’il n’ose mème pas dire la vérité

    c bel et bien une prison

    • jmc06
      jmc06 répond à jmc06
      chasseur de gorille
      • Posté à 17h37 le 02/11/2011
      • Internaute 75030
        chasseur de gorille

      erreur : les couillons

  • Psyfou
    Psyfou
    pas glop
    • Posté à 19h07 le 02/11/2011
    • Internaute 102931
      pas glop

    Enfermement administratif !
    Ça t’as une de ces gueules d’empeigne, je vois toujours la tête de premier de la classe de Guéant, celui qui fayote pas ouvertement mais qui fait des lettres anonymes. J’arrive pas à me l’imaginer autrement.

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 19h58 le 02/11/2011
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    En complément de ce terrible témoignage, une émission sur France Culture que l’on peut encore écouter
    Lien

    Comment peut-on enfermer des personnes qui n’ont ni volé, ni tué, dont le seul crime et de ne pas avoir les bons papiers ?

  • Pierrrrre
    Pierrrrre
    → → → → → → → le marché autant (...)
    • Posté à 21h08 le 02/11/2011
    • Internaute 23078
      → → → → → → → le marché autant (...)

    ► Je ne comprends pas que les séjours dans un centre de rétention soient si long :
    à partir de l’instant où la personne est clandestine, elle devrait être expulsée immédiatement, sur simple décision d’une commission administrative,
    expulsion par charter spécial, avec aide au retour éventuelle.. conditionnée par l’attitude de l’expulsé pendant son expulsion.

    Mais c’est du n’importe quoi... comme cette tentative de suicide qui abouti à la libération du clandestin, perdurant ainsi une situation larvée.. à la grande satisfaction de ces associations qui vivent de cette misère entretenue.

    • caro
      caro
      délinquante avérée
      • Posté à 23h04 le 02/11/2011
      • Internaute 6484
        délinquante avérée

      Cher Pierrrrre,

      En démocratie, la justice prime sur l’administratif, donc toute personne accusée de quoi que ce soit, ici d’être sans papiers, a le droit de passer devant un juge, soit au tribunal administratif qui doit juger si l’arrestation a été effectuée dans les règles du droit, soit devant un juge du droit et des libertés qui juge si la rétention est justifiée ou pas, et même devant les 2 juges.

      de 32 jours, la limite de rétention est passée à 45 jours depuis la « charmante » loi besson.

      Les associations qui oeuvrent pour le respect du droit des étrangers, qui souvent n’ont aucune subvention, vous emm... joyeusement.

    • A. Lombre
      A. Lombre répond à Pierrrrre
      travailleur en rétention
      • Posté à 00h53 le 03/11/2011
      • Internaute 127991
        travailleur en rétention

      Cher Pierrrrre, je sais pas si tu es une pierrrrrre sur laquelle construire une Eglise... mais quel boulet tu fais tout de même ! ! ! ! Enfin, ca fait toujours plaisir de se rappeler pourquoi on va taffer chaque jour...

    • tOrDrE L¤RdRe
      tOrDrE L¤RdRe répond à Pierrrrre
      chien de talus
      • Posté à 12h06 le 03/11/2011
      • Internaute 50571
        chien de talus

      heï-li heï-lo pierrrrrrrre rentre du bistrot...

  • Autruchette
    Autruchette
    Dieu est mort !
    • Posté à 09h50 le 03/11/2011
    • Internaute 134171
      Dieu est mort !

    Bon. Que pouvons nous faire ? Existe-t-il un moyen quelconque pour aider cet homme, sa femme et son enfant ? Une pétition en ligne, une action, n’importe quoi !
    Dans quelle ville se trouve son Centre de Rétention ? De quelle Association parle-t-il ?
    C’est pénible de rester là à ne pouvoir lire que son témoignage : o( tout en restant les bras croisés.

    • DiaboloSatanas
      DiaboloSatanas
      Fou du volant
      • Posté à 09h58 le 03/11/2011
      • Internaute 79165
        Fou du volant

      Tu vas me prendre pour un sans coeur , mais il vaut mieux que son témoignage reste celui d’un retentionne de base pour l’instant . Je pense qu ’il en d’accord .
      Et d’ailleurs si ce n’est pas le cas , il n’a qu’a nous l’écrire : -)
      On verra après ..
      Et courage a lui .

      • Autruchette
        Autruchette répond à DiaboloSatanas
        Dieu est mort !
        • Posté à 11h04 le 03/11/2011
        • Internaute 134171
          Dieu est mort !

        Non, non, je vois ce que tu veux dire... Il peut très bien vouloir rester anonyme. En plus, toutes les actions n’ont pas forcément l’effet positif que l’on espère en les réalisant.
        M’enfin, ne rien faire me renverse l’estomac.

  • Puntilla
    Puntilla
    en rogne
    • Posté à 10h11 le 03/11/2011
    • Internaute 126100
      en rogne

    Il y a un gros trrrroll qui sévit un peu partout sur la rue89.

    • A. Lombre
      A. Lombre répond à Puntilla
      travailleur en rétention
      • Posté à 11h12 le 03/11/2011
      • Internaute 127991
        travailleur en rétention

      Ben s’il pouvait éviter d’uriner à chaque coin de Rue...

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.