La route des Indes

Les reportages d'Alexandre Marchand en Inde et en Asie du sud-est.

Le consumérisme, la religion de l'Inde de demain

Alexandre Marchand
Etudiant en journalisme
Publié le 30/03/2010 à 18h10


Des personnes marchent dans un supermarché indien à Bombay en juillet 2007 (Sima Dubey/Reuters)

(De New Delhi) De gigantesques galeries commerciales remplies de magasins de marques internationales : en Europe ou en Amérique le spectacle serait considéré comme banal, en Inde il est relativement nouveau. Le centre commercial (dit « mall ») de Saket est le symbole de cette Inde de demain.

Ouvert en 2007, cet espace de 125 000m2 dédié à la consommation témoigne des changements que traverse le pays.

Malgré l’heure de pointe, le mall semble bien vide. Les magasins sont quasiment dépourvus de clients. Des bandes de jeunes s’attardent sur les bancs à profiter de l’air conditionné, visiblement sans intention aucune de dépenser leur argent. Ali et Danish, deux jeunes salariés d’IBM, font partie de ces gens-là :

« On vient ici dès qu’on a un jour de congé. On fait plutôt du lèche-vitrine sans acheter grand-chose. Si jamais nous voyons quelque chose qui nous plait vraiment, nous réfléchissons bien et économisons avant de l’acheter ».

Et pour cause : les prix ici n’ont rien à voir avec ceux du dehors. Ils l’attribuent à « la présence des marques internationales ». Comptez 3 000/4 000 roupies (45/60 euros) pour des chaussures, 2 500 (38 euros) pour un jean... A titre indicatif le salaire moyen indien est de 3 000 roupies (45 euros) par mois. Jeerant Singh Rawat, manager d’un célèbre magasin de stylos plumes, tempère :

« C’est vrai qu’auparavant les malls étaient plus un lieu pour traîner mais les choses changent. De plus en plus de gens viennent ici pour dépenser leur argent et cela va continuer. Il suffit de voir : auparavant les malls étaient uniquement dans les grandes métropoles, maintenant ils s’étendent un peu partout dans le pays »

600 centres commerciaux en 10 ans

Effectivement, le phénomène a pris forme à une allure déconcertante. Si le premier mall en Inde ne date que de 2000, on estime qu’il y en aurait jusqu’à 600 en activité actuellement. Ils sont principalement situés dans les grandes villes ou leurs alentours immédiats. Ainsi, à Delhi, les panneaux publicitaires ne cessent de vanter les nouvelles constructions de Gurgaon ou Noida, deux villes nouvelles de la périphérie de la métropole.

Grands axes routiers, centres commerciaux démesurés, complexes de bureaux, immeubles modernes sans âme, voilà le rêve de l’Inde de demain.

Cependant cet engouement pour les malls est loin d’être du goût de tout le monde. Dharmendra Kumar est le directeur de India FDI Watch, une organisation entendant protester contre la libéralisation du commerce et l’entrée de multinationales sur le marché indien. Il critique notamment leur impact sur les petits commerçants :

« Dans un pays avec tant de personnes et des niveaux de pauvreté si élevés, le modèle démocratique du petit commerce de détail est le plus approprié en terme de viabilité économique et de durabilité écologique.

En l’absence de toute sécurité sociale suffisante, le petit commerce est une valve de sûreté pour des millions d’Indiens, des familles pauvres qui n’ont aucune autre opportunité de survie. »

Contraire à la mentalité indienne

Au-delà des aspects purement économiques, c’est la mentalité du milieu qu’il fustige :

« La mentalité du consommateur indien est “ épargne et achète ”, l’inverse du “ achète et rembourse ” qui est perpétré par la culture des malls en parallèle des millions dépensés en publicités pour amener la quête du consumériste à nourrir leurs profits. »

Hauts fonctionnaires, avocats, employés de multinationales, businessmen... La clientèle des malls est cette fameuse « classe moyenne montante ». Ce n’est que depuis les réformes économiques libérales du début des années 1990 que cette dernière a vraiment pris son envol.

C’est d’ailleurs le pari du gouvernement actuel (dont le Premier ministre, Manmohan Singh, avait présidé à la libéralisation de 1991) de faire de cette classe moyenne le socle de l’Inde du XXIème siècle. Débarrassée des partis de gauche depuis les élections de 2009, la coalition gouvernementale dominée par le Congrès (United Progressive Alliance II) a maintenant les mains libres pour mettre en œuvre sa réforme de l’économie.

Son budget pour l’année 2010-2011 en est d’ailleurs le témoin. A travers la baisse des subventions sociales, les réductions d’impôts ou encore les incitations au crédit, le gouvernement a fait montre de sa volonté de substituer la consommation privée aux dépenses publiques comme moteur de la croissance du pays.

La classe moyenne ? C’est 1/4 de la population indienne

Le vote du budget a déclenché un tollé général dans le pays, le gouvernement se voyant reprocher de privilégier la minorité riche aux dépens de l’« aam admi » (l’homme du peuple). En effet, cette classe moyenne est estimée à « seulement » 300 millions de personnes, soit un quart de la population totale.

Le modèle de développement particulier à l’Inde fait que cette nouvelle classe moyenne est issue directement de secteurs à haute valeur ajoutée (finance, informatique...).

Car le développement de l’économie a « omis » la phase de production de biens manufacturés à bas prix, comme beaucoup de produits chinois aujourd’hui. Cette phase offre pourtant de l’emploi aux masses et une grande partie de la population reste donc exclue de ce modèle.

De nuit, le luxueux mall de Saket brille de mille feux. Les clients satisfaits, sacs d’achats au bras, attendent que le voiturier amène leur véhicule. Certains couples s’attardent sous les palmiers illuminés à contempler les jets d’eaux sur fond de musique pop. Juste à côté, caché derrière des panneaux publicitaires, se trouve un ensemble de taudis faits de bouts de tôle : c’est ici que vivent les ouvriers travaillant sur le mall.

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  • manu2005
    manu2005
    Afghanistan,Lybie, la france (...)
    • Posté à 19h19 le 30/03/2010
    • Internaute 1805
      Afghanistan,Lybie, la france (...)

    C’est, hélas, ce que je constate aussi en Asie du Sud Est....
    J’imaginais que la culture asiatique serait plus résistante à ce consumérisme que l’on connait par chez nous.
    C’était sans compter avec le pouvoir médiatique.
    Le futur n’est pas écrit.
    Il reste à voir comment les populations intégreront tout cela et ce qu’elles en feront.
    Mais pour le moment, c’est pas trop bien parti...

  • adrak
    • Posté à 22h43 le 30/03/2010
    • Internaute 31361

    Il y a eu un double processus à Delhi pour encourager l’expansion de ces malls au détriment des petits commerçants :
    - d’une part on autorise les constructeurs immobiliers et les multinationales à ouvrir ces malls en zone résidentielle
    - d’autre part on ferme du jour au lendemain les petites boutiques et entreprises installées illégalement en zone résidentielle au lieu d’une zone commerciale.

    Il faut savoir qu’il n’y a pas assez de zones commerciales à Delhi, (celles-ci sont déjà bien engorgées). Donc beaucoup de petites SARL ou même d’entreprises unipersonnelles n’ont d’autre choix que de s’installer en zone résidentielle. C’est vers 2006-2007 que beaucoup ont été « mises sous scellés » (« sealings »), c’est-à-dire obligées de déménager du jour au lendemain, voire de fermer.

    C’est d’autant plus choquant que les malls sont eux-même construits en zone résidentielle.

    Face aux protestations parfois violentes les autorités ont été obligées de ralentir le processus et de régulariser certains quartiers résidentiels reclassés commerciaux. Mais la question est toujours en débat et les lois sur les « sealings » changent régulièrement, parfois positivement, parfois négativement.

    Il n’y a pas que les multinationales étrangères qui bénéficient de ces malls, mais aussi les constructeurs immobiliers indiens. D’ailleurs je pense que les prix de vente élevés s’expliquent en partie par les loyers très élevés des boutiques dans les malls.

  • talsimi
    talsimi répond à deserteur
    • Posté à 10h31 le 31/03/2010
    • Internaute 101200

    Je n’ai certainement pas dormi sur une paillasse et je ne pense pas que ce soit quelque chose de particulièrement agréable mais répéter un tel mantra sans réfléchir est un peu réducteur. On a pas parlé de continuer à vivre à l’âge de pierre, mais peut-être qu’on a pas besoin de malls non plus pour être heureux. Peut-être pas besoin de télé, d’ordinateurs, ni de portables non plus...
    En fait j’ai surtout l’impression que c’est vous qui confondez confort, progrès et bonheur. Est-ce que parce qu’on a une télé et des malls, on peut vivre mieux ? Peut-être que le vrai progrès c’est l’éducation, la santé, le fait de pouvoir se nourrir correctement, et d’avoir un gouvernement stable, qui offre à chacun une protection contre l’arbitraire...
    Répondre « vous dormez sur une paillasse » ici élude toute réflexion sur comment ne pas dormir sur une paillasse. Est-on sur que le capitalisme tel qu’on le connait est la meilleure voie pour cela ? Non. Accéder à un minimum d’hygiène, une éducation pour tous et un état démocratique, ce que chacun appelle le « progrès » n’a pas besoin de ça. La preuve : on vivait déjà comme ça dans la France des années 50, sans télé, frigidaire, malls, et jean levy’s. D’ailleurs à en entendre certaines personnes âgées, c’était déjà très bien ainsi, et avec en primes, des rapports humains beaucoup plus approfondis plutôt qu’un individualisme et une culte de l’apparence qui va avec ces malls qui se construisent.
    D’autres part, penser qu’un développement industriel peut constituer un progrès est voué à l’échec : vous pensez vraiment qu’il y aura, pour le reste de l’humanité, suffisament de ressources pour vivre à ce niveau ? Non et faute d’avoir pu durablement accéder à notre mode de vie, si chacun y prétend et que nous même ne voulons pas en céder un morceau, alors ce sera les mêmes indiens que vous prétendez défendre avec l’avènement d’une société de consommation qui en pâtiront les premiers. Car là-bas, pas de règles d’urbanisme, pas de règles environnementales, pas de préservation du patrimoine culturel aussi forte qu’aussi (et je ne parle pas que des monuments, mais aussi de la diversité des langues, des traditions du pays) et en cas de réchauffement climatique, absence d’un climat tempéré qui aggraverait ce que nous vivrions... Mais bon, nous européens, partirons déjà de si haut en terme de niveau de vie, que nous en souffrirons moins qu’eux, et peut-être pour cela, des gens comme vous n’ont pas besoin de remettre en cause leur vision des choses et répètent le même leitmotiv à longueur de temps, vu que vous n’en subirez pas les conséquences, ou du moins de façons très atténuée...

    Pour conclure, que vous réclamiez une meilleure vie pour des dizaines de millions de gens est louable, mais ne pas réfléchir sur la mise en oeuvre de ce « progrès » (j’ai un doute sur le progrès de l’humanité, d’où les guillemets) et ne voir comme solution que la société de consommation, c’est aller droit à l’échec... Regardez des photos de Chongqing en Chine : est-ce que pour accéder à l’éducation, on avait besoin de faire vivre les gens dans de telles conditions ?

  • San De-
    San De- répond à manu2005
    • Posté à 14h11 le 31/03/2010
    • Internaute 19339

    Ha, je me répète encore, mais au lieu de s’abrutir au marx et au trotsky, on devrait lire K Polanyi : « la grande transformation »...

    « Un contact culturel destructeur n’est pas primordialement un phénomène économique.

    La plupart des sociétés indigènes sont en train de subir une rapide transformation forcée qu’on ne peut comparer qu’aux violents changements causés par une révolution dit L.P. Mair. Bien que les mobiles des envahisseurs soient nettement économiques et que l’effondrement des sociétés primitives soient nettement causés, souvent par la destruction de ses institutions économiques, le fait saillant est que les nouvelles institutions économiques ne parviennent pas à être assimilées par la culture indigène, qui par conséquent, se désintègre sans être remplacé par un système cohérent de valeurs. […] »

    « Le danger véritable est, pour reprendre l’expression de Goldenweiser, “ celui d’un intervalle entre des cultures ”. Sur ce point, il y a pratiquement unanimité : “ les anciennes barrières sont en train de disparaître et aucune espèce de ligne directrice ne s’offre ” (Thurnwald, balck & white, p. 111). “ Maintenir une communauté dans laquelle l’accumulation des biens est considérée comme anti-sociale et intégrer cette même communauté dans la culture blanche contemporaine, c’est essayer d’harmoniser deux systèmes institutionnels incompatibles ” (Wissel, dans son introduction à M. Mead, the changing culture of indian tribe, 1932). Pour reprendre une l’expression mordante de Lesser sur une autre victime encore de la civilisation industrielle “ de la maturité culturelle en tant que Pawnee, ils ont été réduit à la petite enfance culturelle en tant qu’hommes blancs ” (The pawnee, ghost, dance and game, p. 44). »

    Ce livre écrit en 1948 ne parle t-il pas de la globalisation actuelle ?

    Voici donc où nous en sommes, un génocide culturel à l’échelle universelle. Nous croyons bêtement que, la colonisation n’est qu’un phénomène politique, puis économique et, que la ratification de décrets ou de référendum, donnent aux peuples colonisés l’accès. Mais, il n’en est rien, les uns ont sombrés dans le marxisme, d’autres dans l’islam ou le christianisme, et d’autres encore, dans l’ultra-libéralisme le plus vulgaire. Mais ils sont encore plus colonisés qu’avant. En effet, si autrefois, les déstructurations et destructions sociales étaient menés par l’homme blanc, depuis sont départ, ce sont les descendant des autochtones, batardisés qui mènent ces destructions, avec pour but de bâtir un pays à l’image des canons de l’homme moderne occidental ! Et après, l’on déplore les guerres civiles, les violences et autres génocides en Afrique et en Asie, tout en se félicitant de « l’occidentalisation », que l’on appel « progrès »

  • Alexandre Marchand
    Alexandre Marchand répond à manu2005
    Etudiant en journalisme
    • Posté à 17h42 le 31/03/2010
    • Internaute 88733
      Etudiant en journalisme

    Votre remarque sur la dissolution de la culture asiatique dans la société de consommation me fait penser au livre-testament du grand reporter italien Tiziano Terziani « La fin est mon commencement ». Ce journaliste a passé la quasi-totalité de sa vie en Asie à la recherche d’un modèle sociétal alternatif à l’Occident et porte donc un regard extrêmement critique sur notre civilisation et son évolution. Il montre notamment comment, pour lui, le monde est en train de converger vers une société globale où les particularités culturelles seraient noyées dans la société de consommation, l’économie basée sur le secteur des services... Ca fait un peu intellectuel comme résumé mais en réalité le livre se dévore de bout en bout, épicé qu’il est de considérations sur la vie ou de ses aventures dans l’Asie du second XXème. Un livre exceptionnel qui m’a marqué comme peu que je recommande à tous (personnellement c’est mon livre de chevet). Pour plus d’informations : Lien

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