Road-Romans

"Le roman est un miroir que l'on promène le long d'un chemin", écrivait Stendhal... Road-Romans propose des chroniques de voyage sur les sentiers battus par la littérature étrangère : cap à l’est, en Transsibérien de Moscou à Pékin, puis en Asie du Sud-Est.

« L’Anarchiste », un mauvais compagnon à suivre au Cambodge

Publié le 23/01/2013 à 17h54

« Ce que c’était exquis tout de même de trouver la vie immonde. »

Soth Polin avait été tellement féroce dans sa dernière nouvelle qu’il m’avait conquise, et je voulais le garder comme compagnon de voyage au Cambodge. Pour le retrouver, j’allais de Kep à Phnom Penh ; il y avait vécu avant de s’exiler à Paris en 1974, échappant ainsi au génocide qui allait sacrifier tant d’auteurs cambodgiens. Pour cette virée, Soth Polin serait « L’Anarchiste », roman culte dans une littérature désertée.


Un défilé d’écoliers porte le deuil du roi (Claire Teysserre-Orion)

Mais il y a toujours un risque à voyager avec quelqu’un qu’on ne connaît pas, et son cynisme allait sérieusement atteindre ma capacité d’émerveillement face au monde, celle que tout voyageur doit impérativement porter en bandoulière sous peine d’être condamné pour blasphème à la diaspora voyageuse.

Ne pas s’émerveiller béatement des merveilles du monde, ne pas s’amuser aux amusements de tous et finir par se lasser de ses propres aventures : voici les crimes dont L’Anarchiste et moi-même allions nous rendre coupables dans la médiathèque de l’Institut français de Phnom Penh, où nous nous étions donnés rendez-vous.

« Or, j’avais horreur d’être le miroir du bonheur des autres. En plus, j’avais détesté de tout temps la foule et les distractions du grand nombre. Quand tout le monde se ruait quelque part, j’avais envie d’être ailleurs. »

Bref, L’Anarchiste allait me clouer plusieurs heures, je buvais ses paroles et adorais détester le monde avec lui. Pourtant, il était plutôt mal foutu et violent. Il m’avait d’abord raconté sa vie de débauche à Phnom Penh, errant entre pulsions meurtrières et sexuelles, pauvre remède au douloureux constat de sa liberté.

La mort du roi


Rassemblement devant le portrait du roi accroché au Palais royal (Claire Teysserre-Orion)

Tout est possible, mais tout restera toujours absurde. « Tu as peut-être raison. Mais tu as tort d’avoir raison, tu n’es pas Dieu », aimait-il à m’asséner lors de nos discussions blasées.

Quand nous parcourrions les rues de Phnom Penh, la ville portait le deuil de Norodom Sihanouk, mort en octobre dernier : écoliers et moines bouddhistes défilaient dans les rues. Une icône de sa majesté épinglée au vêtement, on se rassemblait devant un écran géant pour assister aux obsèques ; le Palais royal allait rester fermé pendant les trois mois de deuil national.

Parce qu’il était difficile de trouver quelqu’un pour critiquer ce roi, je voulais interroger L’Anarchiste, savoir ce qu’il aurait à dire de celui qui avait mené la « croisade royale pour l’indépendance totale » de son pays en 1952, puis qui avait accordé son patronage aux Khmers rouges en 1970.

Après tout, mon compagnon avait fondé le journal Nokor Thom, s’était mêlé de politique et avait critiqué le gouvernement de Lon Nol, raison pour laquelle il avait quitté une première fois son pays. Face à la vénération générale dont le souverain défunt était l’objet, je devinai L’Anarchiste sans concession. Mais son avis, tranché, ne souffrirait pas la discussion : « Parce que la politique et les politiciens, c’est de la merde ». Ainsi avait il mis fin au sujet.


Rassemblement en hommage au roi (Claire Teysserre-Orion)

Plus tard, L’Anarchiste me raconterait comment il avait quitté son pays avant l’accession au pouvoir des Khmers rouges, comment il avait appris la mort de sa famille et de ses amis, un à un dans la folie génocidaire : « Ils ont succombé par la massue, par la famine, par la maladie… ».

Psychologie de l’anarchiste

Alors que nous parcourrions les rues écrasées de chaleur de la capitale, mon compagnon se confiait davantage :

« Il se produit parfois en moi comme un sentiment de vide, une espèce de rupture de la digue intérieure, du courant continu de ma volonté, où je m’englue et je m’empêtre. »

Tel un psy planqué derrière un divan, je voulais remonter le fil de son histoire, connaître les raisons de sa détestation de la vie. Avant de devenir ce nihiliste convaincu de la cruauté de la liberté, L’Anarchiste était un fils de paysan que son oncle avait pris à sa charge et dont il avait payé l’éducation. Mais là n’était-il pas le malheur du genre humain ?

« Avec l’acquisition de quelques diplômes, j’étais devenu un semi-intellectuel à la fois vulgaire et gracile, un demi-évolué, personnage falot, hybride, inconsistant, insubstantiel, mi-paysan, mi-mandarin. Avant, sur ma terre natale, j’étais dans mon élément, j’en faisais partie et j’étais heureux, inconscient de mon sort médiocre. En somme, je vivais mais je ne pensais pas. Alors que plus tard j’étais absolument conscient de ma médiocrité. Je pensai, mais ne vivais plus. »

Mauvais compagnon de voyage

Soyons clairs : Soth Polin est un mauvais compagnon de voyage, il n’est pas celui qui revêt les costumes traditionnels de sa contrée, qui parle passionnément de ses compatriotes et qui se lève aux aurores dans la hâte de faire découvrir les merveilles oubliées de son pays. Quoi qu’il en soit, il est heureux que je l’ai croisé et que nous ayons perdu ensemble quelques jours dans la violence qui anime son être, son récit et son pays :

« Comme une entente tacite mais bien établie et définitive, le monde réel ne s’intéressait pas à moi et je ne m’intéressais pas au monde. Nous étions quitte. »

L’Anarchiste avait définitivement quitté le réel, c’est aussi pour cela que je ne voulais plus le suivre. Je me suis rappelée que mon voyage n’était pas encore terminé. Que j’avais encore à faire dans le coin. Et peut-être aussi à renouer avec cette fichue capacité d’émerveillement. Il paraît qu’aujourd’hui Soth Polin s’est mis au régime sec : taxi en Californie. Faut croire que c’est un métier de mec qui ne va pas bien.

Infos pratiques
"L'Anarchiste"
Soth Polin

La Table Ronde, 1980 / Réédition dans la collection La petite vermillon en 2011 / 258 pages, 8,50 euros

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  • 15 réactions
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  • Dan_de_PP
    Dan_de_PP
    Au fond à gauche
    • Posté à 18h53 le 23/01/2013
    • Internaute 197672
      Au fond à gauche

    Quand on a une vision aussi étriquée, excusez moi, madame, mais on reste dans son salon parisien.
    Vous arpentez le pays dans lequel je vis avec une telle indécence que j’ai honte que votre charabia soit écrit en français.
    Votre point de vue sur les pays que vous semblez traverser est d’une telle pauvreté, d’une telle absence d’âme qu’on se demande si vous ne vous contentez pas de regarder des documentaires en guise de voyage.
    De grâce, rentrez chez vous et contentez vous de ce que vous connaissez...

    • M.fred
      M.fred répond à Dan_de_PP
      • Posté à 19h45 le 23/01/2013
      • Internaute 145066

      Par curiosité sur quel point vous opposez vous ?

      • Dan_de_PP
        Dan_de_PP répond à M.fred
        Au fond à gauche
        • Posté à 22h48 le 23/01/2013
        • Internaute 197672
          Au fond à gauche

        Sur la vision manichéenne d’un pays, un peu trop « bobo » à mon gout, telle que je l’entends tous les jours déclamée par les milliers de jeunes ONGistes qui viennent s’offrir quelques mois de vacances au soleil dans un pays exotique et une ligne sur le CV.

    • Youri Gagarine
      Youri Gagarine répond à Dan_de_PP
      appesanti
      • Posté à 02h03 le 24/01/2013
      • Internaute 164345
        appesanti

      manifestement vous n’avez pas compris la chronique de la dame...

      • Jacques Bolo
        Jacques Bolo répond à Youri Gagarine
        Auteur-Editeur-Libraire
        • Posté à 10h58 le 24/01/2013
        • Internaute 37329
          Auteur-Editeur-Libraire

        C’est sûr que voyager en lisant des livres de survivants de génocides, ça casse l’ambiance festive. Mauvais choix (un peu convenu aussi). Je conseille plutôt le Guide du routard.

    • A Pied
      A Pied répond à Dan_de_PP
      Prof
      • Posté à 14h36 le 24/01/2013
      • 174047
        Prof

      Vous n’avez rien compris a ce texte. Le manicheen, ca m’a tout l’air d’etre vous, ici. Vous vous appropriez le francais et decidez de quel usage il doit en etre fait, vous vous appropriez le Cambodge et decidez de quelle vision on doit en avoir. L’auteur est « bobo » et frequente les salons parisiens juste parce que vous l’avez decide. Vous vous prenez pour qui ?

    • Rue du commerce 89
      Rue du commerce 89 répond à Dan_de_PP
      Vendu
      • Posté à 17h19 le 24/01/2013
      • Internaute 195419
        Vendu

      Vous aimez Pol Pot ou vous avez des hémorroïdes ? pour avoir tant de haine.

  • Mimi Groseille
    • Posté à 01h22 le 24/01/2013
    • Internaute 142290

    Mais rédactrice vite fait sur Rue89, c’est un métier de nana qui va bien ?

    Ou qui s’y efforce, s’accrochant comme elle peut à quelques lieux communs, chèrement acquis durant son dressage.

    Vous devriez vous remettre à lire, frangine. La liberté demande un peu d’exercice.

  • Youri Gagarine
    Youri Gagarine
    appesanti
    • Posté à 02h47 le 24/01/2013
    • Internaute 164345
      appesanti

    J’aime bien l’idée de vos papiers.
    A 20 ans, j’avais voyagé plus de trois mois en Inde , en compagnie de Nietzsche et Zarathoustra... je me souviens encore des télescopages que cette lecture et ce voyage avaient provoqués en moi.

  • FreyaLespugue
    FreyaLespugue
    chienne
    • Posté à 10h29 le 24/01/2013
    • Internaute 194305
      chienne

    Dan de PP et Mimi Groseille, je me permets de soupçonner que vous avez lu ce texte en diagonale et que c’est ce qui explique vos réactions totalement hors sujet. Il me parait évident que vous n’avez pas compris le principe même de la chronique... Nous ne voyons pas d’autre explication !
    Donc, pour résumer : l’auteur de cette chronique propose justement de sortir, de faire abstraction d’elle même, de son « salon parisien » (haha, oui c’est vrai, la France c’est Paris bien sur) et de s’en remettre à un auteur LOCAL (Khmer ici en l’occurrence) pour lui faire découvrir, à travers une oeuvre romanesque contemporaine, SON pays à travers SES propres yeux.
    Et ce justement pour sortir des sentiers battus des Lonely planet et autres guides à clichés.
    Donc toute votre série de reproches se doit d’être adressée à Soth Polin lui-même et non à Claire Teysserre-Orion. Et je pense que vous visez juste, je crois qu’il ne réfuterait pas « l’absence d’âme » que vous lui reprochez :)
    Et Mimi Groseille depuis quand on appelle « frangine » un auteur dont on vient de lire le texte sur internet ? C’est ça votre style à vous ? condescendance et familiarité ? c’est charmant.
    Inutile de dire que j’ai trouvé ce texte formidable, décalé, rafraichissant et (pas mal pour une chronique LITTÉRAIRE) qui me donne très envie de lire moi aussi cet Anarchiste, à qui je trouve un petit air de Catcher in the Rye.

    • Jacques Bolo
      Jacques Bolo répond à FreyaLespugue
      Auteur-Editeur-Libraire
      • Posté à 11h05 le 24/01/2013
      • Internaute 37329
        Auteur-Editeur-Libraire

      Disons plutôt que le principe pue le truc littéraire et pédant. La meilleure réponse est celle du film « Le Corniaud », où à : « pour l’Italie, je vous conseille un Guy de Maupassant », la bonne réponse du personnage de Bourvil, est : « j’ai déjà un Guide Michelin » (voir mon commentaire plus haut pour le mauvais goût, et l’aspect convenu, pavlovien : « Cambodge–->génocide » du choix de Soth Polin).

      • le soudanais
        le soudanais répond à Jacques Bolo
        ici et là
        • Posté à 11h25 le 24/01/2013
        • Internaute 16438
          ici et là

        D’un autre côté, des auteurs khmers traduits ça ne doit pas courir les rues... Vous êtes libraire, vous avez surement plus de connaissance que moi sur le sujet, mais j’avais cru comprendre que la grande majorité des auteurs khmers d’avant les années 70 avait été assassinée et que les jeunes auteurs ne sont pas encore forcement traduits. Il ne doit pas y avoir un grand nombre de traducteurs non plus. Si d’ailleurs vous avez des conseils n’hésitez pas, je dois avouer que je connais peu la production littéraire de ce pays !

      • Tilô
        Tilô répond à Jacques Bolo
        déLivre-moi
        • Posté à 15h04 le 24/01/2013
        • Internaute 105036
          déLivre-moi

        Oui, le raccourci « Cambodge -> Génocide » est terriblement réducteur et lassant.
        Oui, au-delà de la misère et du passé, le Cambodge est un pays merveilleux, et il est dommage d’y perdre, comme l’auteur de cette note, sa « capacité d’émerveillement », ou de se complaire dans le morbide.

        Mais rien n’empêche, à côté du Routard, de découvrir aussi un auteur qui donne sa vision de Khmer exilé - que je n’ai pas lue -, et ce sans être « pédant ». Peut-être qu’ainsi, le touriste ne se contenterait pas de visiter Angkor au pas de charge, peut-être appréhenderait-il mieux le pays, peut-être saurait-il dépasser la simple fascination malsaine qu’il ressent en visitant Tuol Sleng...

        Ceci dit, à un Français qui part au Cambodge, je conseillerais plutôt le Kampuchéa de Deville, que je trouve, soit dit en passant, bien meilleur que le fameux Peste & Choléra (sans doute par chauvinisme : -)).

  • Zééva
    Zééva
    Autistement vôtre...
    • Posté à 12h57 le 24/01/2013
    • Internaute 191780
      Autistement vôtre...

    J’aurais eu du mal, je suppose aussi, de lire ce livre noir (un chef d’oeuvre tout de même), en visitant le Cambodge. C’est pas sérieux.

  • Do it yourself
    Do it yourself
    Pote d'Ernest-Lucien
    • Posté à 03h42 le 25/01/2013
    • Internaute 195948
      Pote d'Ernest-Lucien

    05 : 22Chanson originale du groupe de rock khméro-français Véalsrè basée sur le roman « L’Anarchiste » de l’écrivain cambodgien Soth POLIN.Les paroles sont des extraits du livre éponyme chantés sur une musique écrite et arrangée par Dr JP et sur laquelle on retrouve du violon khmer.Le clip a été filmé par le réalisateur Rithy PANH (« S21 ») et mes en scène une performance de l’artiste Séra.P.S. Les Éditions de la Table Ronde ont accordé au groupe le droit d’utiliser des extraits du roman de Soth POLIN.

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