L'ardoise

Le carnet de bord de Zacharia Dosseur, jeune prof de ZEP.

Carte postale du Minnesota : quand Bush réforme l'école

Zacharia Dosseur
Enseignant en ZEP
Publié le 22/08/2007 à 00h37

Au fin fond du Minnesota, autour d’un grill, je rencontre Steven, il enseigne l’écriture (writing) au lycée. Nous discutons un peu de notre métier de prof et il me propose de passer une journée à pêcher avec lui. Pêche à la mouche, bières à la glacière, se laisser lentement glisser dans une barque à rames, en décrivant de géants S avec sa ligne dans l’espace ensoleillé.

Avec Steven, c’est « catch and release » , on remet le poisson piégé à l’eau. Dans le silence, le périple est un doux travelling, un ruban bleu qui progresse et écarte au ralenti les arbres luxuriants et omniverts, nous dérangeons quelques hérons, des aigles royaux, et des biches qui se désaltèrent entre les castors.

Steven parle beaucoup. Il est surpris par la victoire de Sarko et me demande comment cela a pu arriver, on dégotte quelques points communs avec Bush, le populisme, les médias.

J’évoque Rue89, l’indépendance de la presse, et hop ! « It’s a nice bass Zacharia ! “ (bass=espèce de perche). Steven retire délicatement l’hameçon, and ‘ we free the fish’ . Puis il me lance : ‘ Bush a privatisé l’école publique’ (je sors mon petit carnet de ma poche).

‘ Pour un républicain, il est insupportable qu’un endroit où il y a de l’argent ne permette pas d’enrichir quelques personnes, même si c’est une école. Pour eux, et on a mis trop de temps à le voir, il faut faire feu de tout bois, s’enrichir à tout va et ils ont réussi. L’école est financée par les taxes locales sur les logements (décentralisation totale), ce qui est déjà une grande injustice. Une école publique située dans une banlieue favorisée de Minneapolis aura donc deux fois plus de moyens que l’école des quartiers pauvres où les taxes sont très faibles.

Mais ce n’est pas tout, voici comment Bush et son équipe ont achevé l’école publique. Ils ont insisté dans les médias sur la médiocrité de l’école, le malaise des profs et ont créé le Bush testing’ , des tests de niveau que passent tous les élèves de chaque Etat et qui permettent de classer les écoles, de les placer dans une logique de résultat pour qu’elles progressent.

‘ Double avantage pour les républicains : d’abord on cesse d’apprendre à penser, le programme ne repose plus sur l’esprit critique et la faculté de penser mais sur un ensemble d’items que l’élève devra recracher le jour du test. Ainsi, moi, je ne dois plus apprendre à écrire, mais je dois apprendre à ’bien’ écrire, et c’est toute la différence ! Ne pensez plus, n’inventez plus, apprenez des règles et respectez-les ! Sans se soucier du niveau des élèves, on respecte tous un socle commun défini par le test et on le fait ingérer aux élèves pour qu’ils réussissent le test.

Dans mon domaine, les tenants de la grammaire traditionnelle irréfléchie, qui ne se discute pas mais s’apprend par cœur, sont les instigateurs républicains et conservateurs de ce test. Les élèves deviennent peu à peu de bons bourrins qui ne voient plus l’école que comme un moyen de réussir le test et qui voteront Bush plus tard.

L’autre avantage est de se débarrasser des écoles en difficulté. Une école constituée d’un fort taux d’élèves immigrés ne peut réussir le test, alors on lui donne deux ans pour progresser. Si cela ne fonctionne pas, on offre la gestion de l’école (et donc l’argent public) a des compagnies privées qui feront ce qu’elles veulent pour gérer école et la faire progresser.

Les dirigeants se paient mieux, virent quelques profs, parce que les élèves qui le pouvaient sont partis dans le privé, et font du Bush testing’ leur seul et unique objectif. Discipliner les élèves pour qu’ils réussissent le test. Les résultats s’améliorent un peu, mais les élèves n’ont rien appris. Je corrige le test et je t’assure, les élèves n’écrivent plus et ne pensent plus, ils connaissent quelques règles de grammaire par cœur et respectent un peu mieux celles qu’ils connaissent. Ils obéissent mieux, mais ils ne disent plus rien.”

Steven repense à Jefferson, à l’ambition donnée alors a école américaine d’éduquer en faisant des enfants des citoyens libres capables de penser et de voter. Je pense à mon collège…

J’attrape mon deuxième poisson, je défais attentivement l’hameçon en tremblant et regarde l’animal argenté s’éloigner librement dans la rivière. Le soleil est brûlant, le ciel gigantesque et bleu. L’eau ici est aussi transparente que celle d’une rivière française où quelqu’un en ce moment même doit aussi être en train de regarder filer un poisson.

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  • Anonyme

    J’habite au Dakota du Nord, tout juste à côté du Minnesota, et je suis prof dans une université publique. Je confirme effectivement que le niveau de compétence des élèves américains laisse à désirer, tant au niveau de l’écrit qu’au niveau de la pensée critique. L’éducation à la Bush ne laisse présager rien de bon, mais elle colle bien aux moeurs de l’endroit.

    Stéphane Rainville
    Fargo, ND

  • Humtoks
    • Posté à 08h08 le 22/08/2007
    • Internaute 14641

    J’habite en France et j’imagine très bien ce que l’école est devenue aux USA.

    La fin de la carte scolaire (qui aurait mérité une amélioration plutôt qu’une suppression), associée à un nombre d’élèves par classe toujours plus élevé (30 élèves au CP ? c’est sérieux ?), entrainera une hiérarchie des établissements (pour qui il est prévu toujours plus d’autonomie... oh ça me rappelle l’histoire de Steven).
    Je vois très bien ce que cela peut donner en bout de course. Les enfants qui n’ont pas de difficulté et qui se trouvent dans une famille qui peut choisir leur établissement ne pâtiront pas de ce nouveau système... mais les autres ?

    Nouveau système ?

    Il suffit de jeter un oeil, en France, sur les cours de soutien privés (explosion du marché) et sur les demandes d’inscription dans le privé... pour comprendre que le processus est enclenché.

    A ce propos, dans le privé... combien d’élèves par classe ? quel est le niveau des profs ? un élève qui revient dans le public est-il toujours au niveau ? l’enfant se met-il au travail à partir du moment où papa et maman paient ? quel rapport avec une soit-disant qualité du Privé ?

    J’ai cru entendre dire que beaucoup de parents revenaient sur leur choix... quand leur enfant passe du collège privé (avec 15 de moyenne) au lycée public et que la moyenne chute à 10 (alors que dans le même temps les autres élèves perdent 2 à 3 points maximum), il est raisonnable de se demander parfois comment sont attribuées les notes dans le Privé et dans quel but.

    • janis06
      janis06 répond à Humtoks
      from Nice
      • Posté à 20h15 le 28/08/2007
      • Internaute 11322
        from Nice

      Tout à fait d’accord sur la carte scolaire et les cours de soutien privé.
      Ajoutez à cela un rapport sur les résultats calamiteux en primaire (soit-disant !)et on peut instaurer l’école sarko à l’américaine.
      Par contre l’école privée ne correspond pas à ce que vous en dites. Les profs ne sont pas meilleurs que dans le public c’est vrai mais ces écoles pratiquent toutes une sélection à l’entrée et les parents s’engagent à respecter la dicipline de l’établissement. Donc les résultats des élèves sont meilleurs avec des effectifs de 30 à 35 (rentabilité oblige)
      Ces écoles se doivent de présenter les meilleurs résultats pour attirer les meilleurs élèves (ou les plus studieux).
      Ainsi les résultats de l’école publique se dégradent puisqu’elle perd ses meilleurs éléments et on peut la réformer à loisir.

  • Anonyme

    depuis une bonne dizaine d’années je suis intimement convaincue que le but de nos dirigeants est une privatisation rampante du système éducatif :
    la phase 1 est bien entamée :
    décridibiliser l’enseignement public,désigner les profs,880 000 selon les chiffres publiés la semaine dernière,responsables de tous les maux du pays,à la vindicte populaire.
    supprimer des postes = détérioration des conditions d’enseignement= encore plus de problèmes.
    phase 2 : les familles qui le peuvent mettent leurs enfants dans le privé.
    on garde un semblant d’enseignement public, complètement dévalorisé,pour les « pauvres “ ........
    et pourquoi ne parle-t-on jamais des profs du privé qui eux aussi sont payés par l’état ?
    pour l’instant à lire toutes les réactions sur différents sites je constate que la phase 1 fonctionne très bien .......

    • Anonyme

      les profs du privé ?

      - pourquoi ont-ils fait le choix du privé ?
      - ne sont-ce pas ceux qui ont raté le concours public et se rabattent sur le concours privé (plus facile à obtenir) ?

      • Anonyme

        pas forcément, mais les profs du privé sont davantage recrutés sur une logique d’établissement, ce qui leur permet de savoir où ils vont atterrir ! ! alors que si vous passez le CAPES ou l’agrégation, vous avez toutes les chances de vous retrouver en banlieue parisienne, dans des collèges pas faciles, éloignés de votre famille, de vos enfants si vous en avez...
        Mais les profs du privé sont soumis à davantage de pressions de la part de leur direction que dans le public. Sur les notes (au Brevet par exemple le contrôle continu est très important, donc on fait pression sur les notes pour que le collège affiche un fort taux de réussite), sur le contenu des cours, sur les activité annexes faites bénévolement (style conférences, plus de réunions avec les parents, instruction religieuse etc).
        Souvent les parents veulent revenir au public en lycée, mais il faut savoir que même s’ils sont du secteur, les « retour du privé » ne sont pas prioritaire, en gros on les prend s’il reste de la place, et avec les suppressions de postes qui s’annoncent, je peux vous dire que revenir dans le public après la 3° ça ne va pas être du gâteau dans les années qui viennent ! ! !
        Chiara

      • Anonyme

        Les concours du privé et du public sont les mêmes.

         
        • Anonyme

          1. les concours sont les mêmes... mais le rapport nombre de candidats / nombre de places non...
          2. sachant que la grande majorité des candidats ne tenten le concours public (et qu’on ne peut passer que l’un OU l’autre) cela laisse donc beaucoup de places à ceux qui tentent le privé...
          3. il suffit de regarder les moyennes d’admission pour comprendre... il peut y avoir 2 points d’écart...

          • Anonyme

            Vous laissez entendre que tout est fait pour qu’un candidat qui présente un concours du privé soit favorisé. Ce n’est absolument pas le cas. Le besoin d’enseignant est actuellement plus fort dans le privé compte tenu des questions de démographie. C’était exactement le contraire il y a une dizaine d’année.
            D’autre part la majorité des candidats qui présentent un concours du privé le font par choix.

        2 autres commentaires
  • Anonyme

    Le problème est plus profond que ça, en France aussi l’école est fondée non sur l’apprentissage, mais sur la compétition : ce qui compte ce n’est pas de cultiver ou de développer son esprit critique, mais d’avoir de meilleurs notes que le voisin.

    Plus que d’arriver à l’age adulte en ayant développé une certaine intelligence ou culture, voire une certaine compréhension du monde et de la société, l’école, le collège, le lycée, la fac préparent à la vie en entreprise, avec ses connaissances formatées. pas à la vie tout court.

    • SebOslo
      • Posté à 11h21 le 22/08/2007
      • Internaute 14282

      Encore un commentaire laissant sous-entendre que le role de l’école est de préparer à la vie. J’ai toujours considérer qu’il s’agissait là du role des parents. Mais il est tellement plus facile de laisser ce role aux profs : si le gamin est con, les parents plaignent les profs. Mais quand les gamins sont ouverts, intelligents etc, les parents ne donnent jamais crédit aux profs...tellement facile.

      Mais une fois de plus, jetons la pierre aux profs qui, honte à eux, enseignent des choses telles que les maths, la physique, l’histoire ou la philosophie, autant de sujets où il est bien connu qu’aucune réflexion personnelle n’est demandée...

  • Anonyme

    La négation même du rôle de l’école. Ce qui m’inquiète le plus, c’est la fascination de Sarko pour le modèle américain et pour Bush.
    Si on m’accorde le diplôme, je vais devenir formateur pour adultes. Je commence déjà à m’inquiéter des ruses de Sioux que je devrai trouver pour faire du bon boulot.
    Et comme en plus je compte continuer à donner des cours particuliers...
    On ne pense plus... qu’aux résultats.

    Thomas GREDAT

  • Anonyme

    Peut-on accuser Bush d’avoir mis en faillite l’école publique ?

    Peut-être... mais de mon expérience aux USA, les racines de la crise de l’école sont bien plus anciennes.

    En 1996 , j’étais en terminale (Tle) dans un lycée public dans le Minnesota -qui est par ailleurs plutôt connu comme un Etat pro-Démocrate-).

    J’ai pu faire 2 constats :
    - les tests de niveaux existaient déjà ;
    - les écarts de niveaux entre élèves d’une même promotion de terminale étaient sidérants :
    *d’un côté, on avait des élèves qui suivaient des matières d’un niveau quasi universitaire,
    *de l’autre, il y avait des élèves qui suivaient des cours de l’équivalent de la troisième.

    • Zacharia Dosseur
      Zacharia Dosseur
      Enseignant en ZEP
      • Posté à 07h05 le 24/08/2007
      • Expert 38
        Enseignant en ZEP

      Merci pour tous ces commentaires.Effectivement, Bush a accéléré un mouvement qui lui préexistait. Mais même si les tests existaient déjà, sous forme de QCM, c’est ce qu’on en fait, leur objectif réel, qui s’est cyniquement transformé depuis une demi douzaine d’années selon Steven.

    • janis06
      janis06
      from Nice
      • Posté à 20h24 le 28/08/2007
      • Internaute 11322
        from Nice

      Les tests ont été un peu imposés par l’OCDE pour établir des niveaux de scolarisation dans le monde il y a bien 15 ans. Test PICA sous forme de QCM et les américains étaient mieux placés que les français !

  • Anonyme

    « ils connaissent quelques règles de grammaire par cœur et respectent un peu mieux celles qu’ils connaissent. Ils obéissent mieux, mais ils ne disent plus rien. »
    Ce qui fout la trouille, c’est qu’il s’agit exactement du même procédé que celui utilisé dans les « écoles coraniques » où les mômes apprennent le Coran par coeur...
    Décérebrez, décérebrez, il en restera toujours quelque chose...

    Otto Naumme

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