Le bazar des entreprises

Un blog de l'économiste Gilles Le Blanc, professeur à Mines ParisTech. Il décrypte la stratégie des entreprises, l'état de la concurrence, la (non) politique industrielle.

Industrie : les objectifs avancés par Sarkozy ne sont pas les bons

Gilles Le Blanc
Economiste
Publié le 09/03/2010 à 06h21

L'affirmation politique de l'importance de l'industrie et le lancement d'états généraux sur ce sujet ont suscité à l'automne une réelle mobilisation des acteurs concernés. Les attentes étaient donc fortes jeudi pour le discours présidentiel de conclusion, qui devait présenter les propositions retenues et la vision globale et volontariste de l'Etat.

Sans nier l'intérêt de certaines mesures, c'est une réelle déception qui domine. Elle tient principalement à trois difficultés : la légitimité et vision d'ensemble ; la mise en cohérence des actions ; la formulation des objectifs, sujet d'un malentendu.

La justification d'un effort particulier et de financements publics pour l'industrie n'occupe que quelques lignes au début du discours présidentiel :

« La France doit demeurer une grande nation industrielle […] ; un pays sans industrie n'a rien à vendre et finit par s'appauvrir […] ; l'industrie est le moteur qui entraîne après lui l'ensemble de l'économie. »

Pourtant c'est une exigence qui ne peut être éludée ou traitée à coups de slogans rapides, alors que les déficits et la dette publics se creusent, que de nombreux secteurs d'activité souffrent de la crise et que la possibilité même d'un avenir industriel pour notre pays est remise en cause.

Les grandes usines ne sont plus la priorité

S'en tenir à une vision lyrique de l'industrie autour des « usines » et des « ouvriers » reste insuffisant pour deux raisons :

  • il s'agit d'une approche défensive et non d'une vision positive et attractive
  • surtout, elle ne correspond plus aux réalités industrielles : les grandes usines ne représentent qu'une très faible partie des établissements industriels et les ouvriers non qualifiés se trouvent désormais majoritairement dans les services aux entreprises (et leur poids dans les secteurs industriels est en moyenne de 25%).

Par ailleurs, le besoin de cohérence de l'action publique vers l'industrie a été maintes fois souligné, mais rien n'est dit sur la manière de les coordonner les diverses politiques mises en oeuvre. Ces derniers mois, de multiplies initiatives comportaient une dimension industrielle :

  • les états généraux de l'industrie, donc
  • le grand emprunt
  • le Grenelle de l'environnement phase II
  • la stratégie nationale de recherche et d'innovation
  • la réforme de la formation professionnelle

Ces concertations ont conduit des dizaines d'acteurs économiques, d'experts et de fonctionnaires à examiner des problématiques souvent très proches, et la coordination de ces efforts n'a pas été jugée prioritaire.

Au contraire, on a laissé se dérouler une course aux annonces accentuée par la pression médiatique, de façon souvent répétitive et parfois contradictoire (voir par exemple le thème du renforcement des fonds propres des PME).

Afficher un objectif de +25% en six ans, façon Gosplan

Quant aux objectifs, le choix d'annoncer une cible de croissance de la production industrielle en volume de 25% d'ici 2015 signe un réel malentendu sur les effets économiques visés.

Ce n'est pas la dimension quantitative (à la connotation très Gosplan ! ) de la croissance industrielle qui est en jeu mais plutôt sa « qualité », c'est-à-dire son impact économique sur la valeur ajoutée, l'emploi, les localisations, les profits.

Prenons un peu de recul pour relativiser ce chiffre de 25% et ses effets attendus en examinant les variations de la production industrielle au cours des six années précédentes, depuis les années 50.

Une vraie cassure se situe en 1975, puisqu'après cette date, la barre des 25% n'est plus franchie (hormis trois années entre 1999 et 2001), alors qu'on dépassait les 35% tout le long des deux décennies précédentes.

Ce qui compte, c'est la qualité de la croissance de l'industrie

On remarque aussi que cette cible de 25% a été atteinte il y a moins de dix ans en 2001 (27,1% exactement).

Et pourtant, au terme de cette période de six ans, l'emploi industriel (en équivalents temp plein) a reculé de 2% ; notre solde commercial est devenu négatif (en raison de l'énergie) ; les restructurations se sont multipliées et on commençait à évoquer le thème des délocalisations qui allait éclater sur la scène politique deux ans plus tard.

Cette comparaison récente illustre combien l'urgence et la question principales demeurent celles de la qualité de notre production industrielle, sa soutenabilité face à la concurrence des pays émergents, son contenu en emplois, et son dynamisme économique.

Tout résumer autour d'un volume à produire demain élude les véritables problèmes structurels auxquels sont confrontées depuis vingt ans nos industries, et qui avec le tribut payé à la crise économique des deux années passées, font peser une réelle menace de « désindustrialisation » pour notre pays, si rien n'est fait pour les résoudre.

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  • Lurker
    • Posté à 18h30 le 09/03/2010

    « Quant aux objectifs, le choix d'annoncer une cible de croissance de la production industrielle en volume de 25% d'ici 2015 signe un réel malentendu sur les effets économiques visés. »

    Rassurez vous, Sarkozy se fout des effets économiques. Ce qui compte, pour un élu, c'est d'être ... élu. SURTOUT si on ne jugera du résultat que dans 5 ou 10 ou 15 ans. Il ne sera plus là.

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 20h03 le 09/03/2010
    • Internaute
      non connue

    C'est très bien d'insister sur ce point. Ça fait 20 ans que je vois l'industrie française se dissoudre, petit à petit, et être très mal défendue par les politiques.

    Car pour être honnête, Sarkozy est loin d'être le seul à avoir fait l'erreur suivante :
    Considérer que seules les industries nécessitant, au départ, une très forte R&D, pouvaient survivre en France.

    Cette erreur, fatale, consiste en fait à ignorer totalement les réalités de la production industrielle, bref à ne rien connaître de l'usine. D'ailleurs, quel député aurait connu l'usine...

    La production, c'est vivre au quotidien des problèmes de production. Et les résoudre. Parfois avec astuce, au point de développer des idées parfaitement brevetables.
    Si l'on observe les brevets signifiants, c'est à dire servant à autre chose que flatter l'égo et attirer l'investisseur, la plupart concernent des procédés de fabrication.
    La Chine, usine du monde, et aussi parce qu'elle a fini par accepter les règles du jeu de la protection industrielle, dépose des milliers de brevets.
    Pourtant, ces brevets ne concernent pas des domaines hi-tech.

    C'est l'usine qui crée l'occurrence d'intelligence, il faudrait rentrer ça dans le crâne de nos décideurs...

  • Anonyme

    Franchement, je crois que jouer sur la seule qualité des produits soient jouables à long terme. Pour 4 raisons :

    1/ En période de crise, les prix sont tirés vers le bas, quitte à faire des sacrifices sur la qualité des produits achetés.

    2/ Ensuite, je ne crois pas que les pays émergents soient incapables de faire eux-même des produits de qualité.

    3/ Enfin, je ne crois pas qu'on puisse empêcher une entreprise multi-nationale d'effectuer des transferts de technologies vers des pays à bas coût de main d'oeuvre, pour ensuite fermer leurs usines en Europe.

    4/ Dans la recherche du profit à court terme, les centres de recherche sont parmi les premiers services sacrifiés.

    Je ne vois pas d'autre solution qu'un protectionnisme aménagé.

  • fantome de la nuit
    • Posté à 01h49 le 10/03/2010

    On entend peu les écolos s'exprimer sur cette question de la désindustrialisation. Ils parlent beaucoup de l'agriculture : produire et consommer bio, local... Mais quid des produits industriels ? Les écologistes ne semblent pourtant pas vivre uniquement d'amour, de patates et d'eau fraîche.

    Cela manifeste à mon sens la vérité de l'écologie politique : il s'agit avant tout de l'expression d'une bourgeoisie dite bohème, qui se préoccupe avant tout de donner une dimension éthique et hygiénique à sa petite existence dépourvue de sens, mais qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez dès qu'il s'agit d'aborder la question politique de la production ( agricole, de biens, de services) dans sa globalité.

    Relocaliser l'industrie, organiser une réindustrialisation raisonnée des pays européens, repenser l'échange entre peuples, communautés, proposer des services alternatifs en même temps qu'une alternative aux services, bref aller à rebours de la mondialisation et de sa gabegie énergétique, voilà qui devrait préoccuper une véritable écologie politique.

    Une écologie prolétarienne, en somme, à mille lieues du prêchi-prêcha de l'écologisme bourgeois auquel nous sommes habitués.

    • tOrDrE L¤RdRe
      • Posté à 02h51 le 10/03/2010
      • Internaute
        V2M

      ça c'est vrai qu'il est temps de s'emparer de l'écologie avant que celle ci ne résume qu'à une vertu de remplacement de la la vertu chrétienne en perte de vitesse au top 50 de la légitimation des maîtres. Ça nous amènera peut être à rediscuter de la notion de propriété foncière, industrielle, des ressources...peut-être que la responsabilisation écologique passe par la réappropriation de tout ça par le collectif et que l'emploi retrouve un essor et une forme plus humaine dans un mode de production écologique, idée comme ça...

      • fantome de la nuit
        • Posté à 03h10 le 10/03/2010

        Il nous faut tous réapprendre à habiter un lieu : y vivre, y travailler, y consommer, y voter, s'y battre, etc.Le nomade post-moderne, fort sympathique au demeurant, a désappris tout cela du fait du conditionnement médiatique qui lui a tenu lieu de « culture » ces dernières décennies, avec l'avènement de la télévision.

        Par une réification perverse de la réalité originelle de l'utopie, le non-lieu (u-topos) est devenu un mode d'aliénation mentale, de déconnexion de la Cité : je ne m'occupe de rien, puisque je ne suis nulle part.

        C'est aussi cela, la « Renaissance » du capitalisme.

         
        • tOrDrE L¤RdRe
          • Posté à 03h35 le 10/03/2010
          • Internaute
            V2M

          c'est intéressant ce que tu dis là, j'vas me pieuter en cogitant à ça

          • fantome de la nuit
            • Posté à 03h46 le 10/03/2010

            Eh bien, bonne nuit alors.

            • Numerosix
              Numerosix answers to fantome de la nuit
              Prisonnier dans le village (...)
              • Posté à 07h48 le 10/03/2010
              • Internaute
                Prisonnier dans le village (...)

              Tu nous emmerdes le fantôme . Les voitures électriques et les trains sont gentils alors que les voitures et les camions sont méchants . C'est aussi simple que ça, et pis c'est tout !

        • jyeden
          jyeden answers to fantome de la nuit
          khmer vert ( age des caverne, (...)
          • Posté à 08h57 le 10/03/2010
          • Internaute
            khmer vert ( age des caverne, (...)

          tu deviens un brin intello a trois heures du mat'

          j'aime bien ton deuxième paragraphe, tu sors ça devant lefevre ou xavier bertrand et tu seras surpris de leur reponse (ouarff)

        • guerzit-
          • Posté à 10h09 le 10/03/2010

          « la réalité originelle de l'utopie »

          Je comprends pas ?

          • fantome de la nuit
            • Posté à 21h22 le 10/03/2010

            C'est un jeu sur les mots. Je veux dire par là que la notion d'utopie (Thomas More, tout ça) ne s'oppose pas à la notion de réalité mais à celle de lieu. Les gens aujourd'hui vivent enfermés dans des non-lieux, ce qui est à rebours du caractère émancipateur, libérateur des utopies sociales d'avant les années 80.

        6 other comments
  • jyeden
    jyeden
    khmer vert ( age des caverne, (...)
    • Posté à 08h58 le 10/03/2010
    • Internaute
      khmer vert ( age des caverne, (...)

    vous dites
    « les ouvriers non qualifiés se trouvent désormais majoritairement dans les services aux entreprises (et leur poids dans les secteurs industriels est en moyenne de 25%). “

    est ce a emploi ‘constant’ ? est ce que ça tient compte de l'externalisation de certaines fonctions (nettoyages, securité , comptabilité) dans l'industrie ?

  • nanabel
    nanabel
    1ère version
    • Posté à 09h58 le 10/03/2010
    • Internaute
      1ère version

    M. Le Blanc, il me semble que votre analyse est incomplète. Vous oubliez une donnée essentielle dans votre article.

    Vous comparez avec les années 50. A cette époque il existait 2 sortes d'industries : celles qui appartenaient aux familles industrielles et celles qui appartenaient à l'état.

    L'industrie française d'aujourd'hui, n'appartient plus aux industriels. Elle est aux mains des holdings internationaux. Se sont des banques, des fonds de pensions, des organismes boursiers,... Et pour eux, que la qualité soit française ou brésilienne, ça revient au même.

    Quant-à l'état, il continue à vendre ses entreprises au privé (transport, communication, énergie,...)

    Vous oubliez aussi de mentionner un responsable important concernant la désindustrialisation française qu'est l'UE. Sans une politique protectionniste européenne, il sera impossible à la france de relocaliser sa production sur le territoire.

    En fait, le sort de l'industrie française, n'est plus un choix économique, mais politique.

    • amonhumbleavis
      amonhumbleavis answers to nanabel
      2012, toujours pas de voisins, (...)
      • Posté à 11h02 le 10/03/2010
      • Internaute
        2012, toujours pas de voisins, (...)

      L'industrie française appartient bel et bien aux industriels car malgré ce que l'état essaie de vous inculquer, l'industrie française ce n'est pas les grands groupes c'est aujourd'hui plus que jamais les PMI et celles-ci sont complètement inconnues par les politiques qui les délaissent, préférant les effets de manche sur les gros sites.

      Quand j'assiste aujourd'hui au démantèlement du bassin stéphanois, bassin possédant une expertise mécanique reconnue et que je vois le manque d'implication des politiques, je ne peux déplorer qu'une chose, c'est que nous PMI nous n'arrivions pas à nous regrouper pour nous faire entendre.
      CGPME l'organisation des patrons de PMI-PME est une vaste enfumade, l'UIMM aussi. Personne pour nous représenter, et trop de boulot pour le faire nous même. On ne peut même pas compter sur les syndicats de salariés, car il y a peu de syndiqués en PMI.

      Bref, fin annoncée de l'industrie française par faute de connaissance de celle-ci par les politiques.

      • nanabel
        nanabel answers to amonhumbleavis
        1ère version
        • Posté à 12h15 le 10/03/2010
        • Internaute
          1ère version

        Vous le dites vous-mêmes, les industries françaises sont de petites/moyennes tailles (PMI-PME). Je parlais surtout des grandes industries, celles qui emploient plus de 100 salariés.

        A mon avis, les 3 pays riches de l'UE ont décidé de ne pas se faire concurrence et ont donc cloisonné les compétences. La production industrielle revient à l'allemagne, la finance à l'angleterre et les services à la france. Il se peut, dans un avenir proche, que l'agriculture revienne à la pologne. En tout cas c'est le souhait de l'angleterre. La france n'aura plus que le tourisme et les services de sous-traitances.

  • vdolot
    vdolot
    en sursis au pied des usines
    • Posté à 10h10 le 10/03/2010
    • Internaute
      en sursis au pied des usines

    Moi qui vit au pied d'une des plus grandes zones industrielles de France (celle de Fos-sur-Mer) je constate au quotidien l'absence totale et de connaissance et de perspectives poltiiques sur ces questions...
    1) on sait que les grosses multinationales productivistes vont délocaliser, on sait également que toute la production basée sur les ressources minières (pétrochimie, sidérurgie) ne peut que disparaître à terme du fait fait même de la diminution de la ressource et pourtant...
    2) Il reste 20 000 hectares de terres industrielles à remplir près de chez moi. L'Etat a lancé un projet baptisé FOS 2020. Il prévoit les implantations industrielles pour les 10 prochaines années : et c'est à que le bats blesse : aucune innovation, ou tentative de créer un tissu industriel nouveau, pérenne, et qui permette à la France de se positionner sur une prodution écolo-compatible avec de la recherche spécifique et des emplois... NOn quand Sarko prévoit 20 000 hectares d'industries : il y met de la logistique (très pérenne comme employeur....) des centrales à « charbon propre » (pour l'emploi et la productino d'énergie propre on repassera...) et tout est du même accabit... Pendant ce temps, Arcelor, Lyondell, Esso se gavent et crachent toujours plus de polluants dans l'air.. Soit la France fait muter son industrie et tente d'être le moteur d'une mutation plus vaste, soit la France abandonne ses emplois industriels... Mais on ne moralisera pas les capitalistes hein ?

  • Gorn
    • Posté à 10h44 le 10/03/2010

    j'avoue que j'ai trouvé vraiment stupide cette annonce d'un objectif de 25%. ca ne rime à rien.

    Un discours plus intelligent serait par exemple d'annoncer différentes mesures pour favoriser différentes industries. l'écologie et les éoliennes sont porteurs et encouragés en allemagne ou dans les pays nordiques, les jeux vidéos au canada...

    Ce serait plus intelligent de cibler en encourageant l'investissement, la formation dans des domaines précis plutot que de lancer des affirmations généralistes et ridicules.

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