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« Le Fer rouge de la mémoire », vie et œuvre de Jorge Semprun

Anthony Boyer
Libraire Téméraire
Publié le 04/12/2012 à 14h39

Jorge Semprun (DR Gallimard)

Disparu en juin 2011, Jorge Semprun avait su mener d’un bout à l’autre de son existence une vie marquée par l’engagement et la conviction.

Avec « Le Fer rouge de la mémoire », les éditions Gallimard proposent une anthologie de celui qui a été un des écrivains les plus importants de ces dernières décennies. Une bonne opportunité pour revisiter une œuvre essentielle.

« Le Fer rouge de la mémoire » regroupe pas moins de quatre romans : « Le Grand Voyage » (1963), « L’évanouissement » (1967), « Quel Beau Dimanche ! » (1980), « L’écriture ou la vie » (1994) et « Le mort qu’il faut » (2001), et permet d’embrasser près de quarante ans de l’œuvre de Semprun.

En marge de cela, on trouve dans ce livre des préfaces ainsi que des essais comme « L’Arbre de Goethe » ou « Mal et modernité ». Semprun y évoque communisme, le fascisme et le totalitarisme. Il en profite également pour régler quelques comptes, notamment avec le négationniste Maurice Bardèche (1). A cela s’ajoutent quelques pages bibliographiques soigneusement documentées.

L’œuvre exemplaire

Déporté à Buchenwald en 1943, Jorge Semprun a d’abord mis du temps à tirer quelque-chose de son expérience sous la forme artistique, romanesque. Ce n’est que dix-sept années après la libération du camp qu’il publie « Le Grand Voyage ». Pire, ce n’est qu’acculé qu’il livre son témoignage.

En 1960, alors qu’il est à Madrid, la police franquiste procède à des rafles, il est obligé de se terrer dans un appartement, isolé, face à lui-même :

« Je me retrouvais seul, immergé dans cette dimension déconcertante des heures creuses et des temps morts, sans fin. »

C’est ainsi qu’il commence la rédaction de ce qui fut son coup d’essai et, par-là même, son coup de maître. Peut-être aussi est-ce dans ces conditions, dans ces « temps morts, sans fin » que s’impose à lui la nécessité de déconstruire chronologiquement ses récits.

Semprun sur la langue française.

Car les livres de Semprun constituent d’habiles jeux sur la temporalité. Et si c’est le cas dans « Le Grand Voyage », c’est encore plus prégnant dans « Quel Beau Dimanche ! » :

« J’avais décidé de raconter cette histoire dans l’ordre chronologique. Pas du tout par goût de la simplicité, il n’y a rien de plus compliqué que l’ordre chronologique. Pas du tout par souci de réalisme, il n’y a rien de plus irréel que l’ordre chronologique. C’est une abstraction, une convention culturelle, une conquête de l’esprit géométrique.

On a fini par trouver ça naturel, comme la monogamie. L’ordre chronologique est une façon pour celui qui écrit de montrer son emprise sur le désordre du monde, de le marquer de son empreinte. On fait semblant d’être Dieu. […] J’avais décidé de raconter cette histoire dans l’ordre chronologique […] justement parce que c’est compliqué. Et irréel. »


Jorge Semprun à son bureau 1990 (DR Gallimard)

Et c’est ainsi que finalement, le récit de « Quel beau Dimanche ! » implose, part dans tous les sens. Plus riche et peut-être plus abouti que « Le Grand Voyage », ce roman a le mérite de traiter des deux totalitarismes dont Semprun est le rescapé. Le nazisme d’abord et sa déportation à Buchenwald, son travail à l’Arbeitstatistik et son illumination face à un arbre en plein hiver, dans le camp, un spectacle sublime, onirique au milieu de l’horreur et de l’absurde.

Puis le communisme, parti que Semprun connaît très bien pour en avoir été exclu. Le bien commun comme idéal, il en est revenu. L’utopie Stalinienne notamment lui apparaît tout autre à la lecture d’ « Une journée d’Ivan Denissovitch » d’Alexandre Soljenitsyne.

« Avais-je rêvé ma vie à Buchenwald ? »

« Quel Beau Dimanche ! », c’est la beauté à Buchenwald. Comment un tel instant d’émerveillement est-il possible ? En résonnance à cela, Semprun se questionne : comment en est-on arrivé là ? Comment l’Allemagne, nation de culture et terre de Goethe a-t-elle pu basculer dans une telle barbarie ?


« Le Fer rouge de la mémoire » (DR Gallimard)

Ces questions, si fondamentales soient-elles ne trouvent guère de réponse, que ce soit dans ces lignes ou celles de « L’écriture ou la vie ». Car on est là en présence d’une problématique spirituelle qui ne trouve pour réponse que quelques bribes, quelques pistes émises par la philosophie, l’histoire ou la psychologie. Car la dimension de cette tragédie (si le mot est encore valable à cette échelle) est incommensurable, et par-là même, intangible.

C’est bien cette incompréhension qui a tué Primo Levi, c’est elle qui a assassiné Paul Celan et achevé Jean Amery. Et c’est bien là une des particularités de l’holocauste : occire des hommes à rebours. Car la catharsis ne fonctionne pas toujours.

Cependant, les traces laissées sont supposées servir aux générations à venir (espérons seulement qu’elles en feront bon usage). C’était là tout le combat de Semprun. On lui sait gré d’être décédé de sa mort naturelle qui nous laisse un peu d’espoir. Lui qui s’inquiétait de savoir ce que pouvait la littérature. La lecture de ce livre peut nous renseigner sur ce point.

Semprun et le stalinisme

Jorge Semprun évoque le stalinisme sur le plateau d’Apostrophes.

(1) Préface à « Le Fascisme. De Mussolini à Hitler » de Ernst Nolte, Mercure de France, 1973.

Infos pratiques
Le fer rouge de la mémoire
Jorge Semprun

Gallimard, collection Quarto, 1 184 pages. 25 euros. Sorti le 7 mai 2012.

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  • Joseph Gratteur
    Joseph Gratteur
    Working class bléro
    • Posté à 16h15 le 05/12/2012
    • Internaute 164574
      Working class bléro

    Moui, le personnage n’est pas aussi rectiligne que votre article, Semprun n’a jamais expliqué ce qui l’a amené lui, le clandestin de l’action communiste espagnole dure au confortable fauteuil d’administrateur de Vivendi Universal.
    Il est parti avec sa part d’ombre, parce qu’il n’a jamais dévoilé jusqu’où il s’était engagé pour une idéologie qu’il a assimilé au nazisme ensuite, et pourquoi il avait traversé le miroir pour aller s’asseoir à coté de JM Messier.
    En omettant que s’il était sorti vivant des camps, c’est aussi comme tous, par la solidarité de ses ex camarades, que son action clandestine l’avait peut être conduit à faire des choses humainement insupportables, et pourquoi finir ainsi dans les bras du capitalisme, régime économique qui recycle le fascisme sans trop rechigner et qui consomme aussi son nombre d’humains.
    Il est parti sans s’expliquer sur lui, en s’autooubliant, il pouvait donc nous expliquer le monde à sa façon sans trop de problème, avec un certain talent oratoire et une belle plume. Dommage.

    • Anthony Boyer
      Anthony Boyer répond à Joseph Gratteur
      Libraire Téméraire
      • Posté à 19h04 le 05/12/2012
      • Internaute 190787
        Libraire Téméraire

      Moui, façon curieuse d’aborder la vie et l’œuvre de ce personnage. Sortir l’argument de sa place de « vice-président du conseil de surveillance de Canal +’, c’est faire preuve d’esprit de contradiction à peu de frais. Etrange en effet de souligner ce pan d’un homme pour le reste assez exemplaire. Est-ce à dire qu’il était d’une perfection irréprochable ? Non, j’imagine qu’il lui arrivait de mettre des glaçons dans son vin ou de laisser la vaisselle sécher après un samedi soir de franche collation. Cette fameuse “part d’ombre’ qui sommeille en chacun de nous…
      Quant à ‘la solidarité de ses ex camarades’, il ne l’a jamais oubliée. Une simple relecture de Quel beau Dimanche ! devrait vous en convaincre.
      Après, peut-être a-t-il commis des choses humainement insupportables… Ah l’art du peut-être’…
      A mon sens, votre point de vue sur le personnage est assez réducteur. Mais bon, on peut toujours causer de l’œuvre…

    • Tabac
      Tabac répond à Joseph Gratteur
      De passage
      • Posté à 20h18 le 05/12/2012
      • 177241
        De passage

      Jo tu pousses le bouchon un peu loin. Canal+ n’est pas une officine franquiste ou nazi et sa collaboration à cette chaine ne remet en aucun cas son combat anti-fa. Faudrait voir à pas tout mélanger.
      Quant à la solidarité de ses camarades ou pas, relis : il ne parle que de ça.

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