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« Un printemps à Tchernobyl » : une BD-grand reportage d’Emmanuel Lepage

Anthony Boyer
Libraire Téméraire
Publié le 10/12/2012 à 15h40

Une nuit de printemps

Il est 1h23 du matin en ce 26 avril 1986 lorsque le réacteur 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose. Outre le désastre écologique occasionné, cette catastrophe sans précédent a suscité la migration de centaines de milliers de personnes et l’effroi du monde entier.


« Un printemps à Tchernobyl » (Futuropolis)

Emmanuel Lepage a une vingtaine d’années lorsqu’il suit les informations inquiétantes transmises à la télévision.

Vingt-deux ans plus tard, on lui propose de se rendre sur place pour les besoins d’un reportage.

L’idée initiale était de « réaliser un carnet de voyage dont les droits seraient reversés aux “ Enfants de Tchernobyl ”, une association qui vient en aide aux enfants contaminés ».

Planifier la visite de la zone a de quoi glacer le sang. Lepage retranscrit cette phase d’appréhension : les réticences de son entourage, les tremblements de ses mains…

Ce sentiment de composter un billet pour la mort, il parvient toutefois à le surmonter. Sa volonté de rendre compte a pris le pas sur la peur d’un cancer potentiel.

A la lisière du danger

Son arrivée au cœur des ténèbres ukrainiennes se fait dans la sinistrose la plus complète. Sous la flotte. Les choses commencent mal. La noirceur de ses planches en témoigne.

Puis vient la rencontre avec les riverains qui les hébergent à la frontière de la zone interdite ; il y découvre une chaleur et une générosité inespérées. C’est également l’occasion pour lui de rencontrer Vassia. Ce quinquagénaire est l’ultime survivant de ce que l’on appelait les liquidateurs, ces hommes qui ont nettoyé la centrale en urgence, au péril de leur vie :

« Je me souviens de ces images floues d’hommes courant sur le toit de la centrale et jetant dans le trou vitrifié des débris hautement radioactifs. Pas plus de deux minutes, sous peine d’irradiation mortelle. »

Vassia est de ceux qui ont pris parfois les morceaux de graphite à pleines mains pour les jeter dans la gueule béante du réacteur.


« Un printemps à Tchernobyl » (Futuropolis)

La visite de Tchernobyl se fait montre et dosimètre en main. La vigilance est de mise, pas question de rester trois plombes.

Cette ville fantôme est restée figée dans le temps, tout comme Pripiat, ville voisine où les attractions foraines ont été désertées pour une durée indéterminée.

La grande roue de Pripiat (qui devait être inaugurée le 1er mai 1986) est d’ailleurs devenue mythique en ce sens.

Pénétrer dans la zone, c’est jouer une partie de poker. Certains endroits regorgent de radiations (des éléments comme la mousse sont riches en nocivité, par exemple), alors que d’autres sont inoffensifs et peuvent être parcourus sans soucis.

Pour les jeunes riverains, la zone, c’est aussi un test, celui de la virilité et du passage à l’âge adulte. Pour eux, oser s’y promener, c’est prouver que l’on est un homme. Une façon de bomber le torse.

Les couleurs du carnage

Mais là où les choses se troublent, c’est lorsque Lepage découvre des décors majestueux baignés de lumière et de couleurs :

« Lumineuses frondaisons qui vont des verts sombres aux jeunes feuilles, tendres pousses d’un beau jaune de cadmium, carmin des troncs de conifères, indigo de bouleaux, blanc des pétales qui volent…

Les couleurs éclatent, incandescentes.

Tout, autour de moi, respire le calme. Ces lieux invitent à la volupté…

Pourtant je suis à Tchernobyl ! »


« Un printemps à Tchernobyl » (Futuropolis)

Se pose alors le dilemme de retranscrire la beauté malgré le désastre. Impossible pour lui de travestir son travail et d’ajouter à ses fresques une tonalité lugubre afin de conforter une vision caricaturale de la zone sinistrée ; au contraire, la beauté est bien présente, paisible, tant et si bien qu’on en oublierait presque où ont été saisies ces esquisses.

A travers ce somptueux album, Emmanuel Lepage évite l’écueil du manichéisme et donne à voir un Tchernobyl différent. On est loin du seul cataclysme auquel on est forcé, par notre connaissance de l’histoire, à le cantonner.

Ce BD-reportage de grande classe relate également la vie existant en marge de la zone, avec des enfants qui jouent en toute innocence dans des décors lumineux.


Emmanuel Lepage (Futuropolis)

D’un point de vue artistique, Lepage nous met une claque monumentale en offrant une multitude de croquis, dessins et travaux effectués à partir de différents instruments.

Craie grasse, fusain, mine de plomb, pastel, il s’est proprement amusé à varier les plaisirs et c’est cette diversité qui fait toute la richesse de cette bande-dessinée.

En joignant une esthétique de haute volée à un travail intelligent, Emmanuel Lepage vient probablement de signer un BD-reportage des plus importants et également une de ses œuvres majeures. Une véritable merveille.

A lire également :

« Les fleurs de Tchernobyl : carnet de voyage en terre irradiée “, Emmanuel Lepage et Gildas Chasseboeuf, Ed. La boîte à bulles, 64 pages, 17 euros.

Infos pratiques
"Un printemps à Tchernobyl"
Emmanuel Lepage

Editions Futuropolis, 128 pages. 24,50 euros. Sortie le 4 octobre 2012.

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  • Domain
    Domain
    etudiant en droit
    • Posté à 17h34 le 10/12/2012
    • Internaute 192826
      etudiant en droit

    J’ai entendu dire que certains animaux avaient été décimés par la radioactivité, tandis que d’autres semblent lui être moins sensibles ?
    Ou alors est-ce juste parce que certaines espèces, vu l’absence de l’homme, se reproduisent plus et que cela compense la proportion des animaux nés malformés ?

    Et pour les plantes ? Sont-elles toutes aussi sensibles à la radioactivité et si non, pourquoi ?

    Ce serait intéressant à savoir ...

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 18h43 le 10/12/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Un reportage intéressant sur Tchernobyl Tchernobyl, une histoire naturelle réalisé par la chaîne Arte, chaîne qui n’est pas réputée pour être pro-nucléaire. J’ai travaillé en intervention nucléaire et ce reportage m’a appris certaines choses et notamment que la nature à horreur du vide et qu’il ne faut pas être pessimiste quant à la suite de la reconstruction de l’environnement Et pour faire bonne mesure, je mets aussi la réaction du réseau « sortir du nucléaire » au sujet de ce reportage. Commentaires de Michel Fernex sur le reportage « Tchernobyl, une histoire naturelle »

    • général Alcazaz
      général Alcazaz répond à padiran
      Back in the jungle
      • Posté à 10h22 le 11/12/2012
      • Internaute 109029
        Back in the jungle

      L’environnement se défend en général très bien. En une vingtaine de générations, beaucoup d’espèces arrivent à se réadapter face à une toxicité. Le hic, c’est que pour une mouche, 20 générations, ça peut faire 5 ans et que pour nous, humains, ça peut faire un demi-siècle.

      • padiran
        padiran répond à général Alcazaz
        Chroniqueur Grolandais
        • Posté à 11h43 le 11/12/2012
        • Internaute 5159
          Chroniqueur Grolandais

        Regardez le reportage de Arte. J’ai été étonné de certaines conclusions qui y sont apportées notamment sur l’intégration de faibles doses sur les espèces animales.

         2 autres commentaires
    • général Alcazaz
      général Alcazaz répond à padiran
      Back in the jungle
      • Posté à 11h46 le 11/12/2012
      • Internaute 109029
        Back in the jungle

      Millénaire !
      Rhâââ, c’est.666 avec tous ses chiffres qui m’ embrouille.
      Donc demi-millénaire et pas demi-siècle (dans ma famille, on s’est toujours reproduit assez vite mais, quand même...)

      Sinon, un espace vide d’humains est le plus souvent bénéfique au reste de l’environnement : il y a pas mal d’années, j’avais lu un reportage faisant le point sur la situation, catastrophique, des populations de tigres avec quand même une particularité : le seul endroit où elles étaient en relative bonne santé se trouvait être le no man’s land entre les deux Corées.

      • padiran
        padiran répond à général Alcazaz
        Chroniqueur Grolandais
        • Posté à 13h03 le 11/12/2012
        • Internaute 5159
          Chroniqueur Grolandais

        C’est vrai qu’un fusil de chasse est plus efficace pour faire disparaître une espèce qu’une source radioactive.- :)

  • .666
    .666
    Juif errant
    • Posté à 00h08 le 11/12/2012
    • 181210
      Juif errant

    Manif tragique à Tchernobyl :
    4000 participants selon l’OMS, de 600 000 à 900 000 selon la grande faucheuse, dont 125 000 liquidateurs, la « chair à neutron ».
    C’est pas du cynisme ou du pessimisme, seulement des chiffres à méditer.
    Pour pas un rond.

    • général Alcazaz
      général Alcazaz répond à .666
      Back in the jungle
      • Posté à 10h10 le 11/12/2012
      • Internaute 109029
        Back in the jungle

      Si on médite,hélas, on risque vite de s’arracher les cheveux : Tchernobyl ayant contaminé la moitié de la planète, il doit forcément y avoir des crânes d’oeuf qui en déduisent que, finalement, rapportée à quelques milliards d’individus, un million de morts, en %, c’est peanuts, moins que le médiator ou les accidents de la route.

  • greg0rsamsa
    greg0rsamsa
    Rauque star
    • Posté à 02h25 le 11/12/2012
    • Internaute 124563
      Rauque star

    C’est chouette d’avoir mis des planches en grand format, elles sont effectivement superbes.

    J’avais lu ça y a un paquet d’années dans un magazine, à l’occasion du naufrage d’un pétrolier en pleine mer, méga catastrophe écologique, le photographe expliquait que c’était propice à de somptueuses photos sous-marines, et il avait parfaitement raison.

    Étrange et fascinant paradoxe.

    Edit : je suis allé vérifier sur wiki et vous avez rajeuni l’auteur de 10 ans ;)

    • Anthony Boyer
      Anthony Boyer répond à greg0rsamsa
      Libraire Téméraire
      • Posté à 14h38 le 11/12/2012
      • Internaute 190787
        Libraire Téméraire

      Edit : Vous avez absolument raison en ce qui concerne l’âge de l’auteur. Cette erreur est imputable à mes faible capacités en matière de calcul mental. Lepage avait effectivement 19 ans lors des faits.On va corriger ça. Merci de me l’avoir signalé.

  • Mr Manatane
    Mr Manatane
    Travailleur
    • Posté à 15h48 le 11/12/2012
    • 185584
      Travailleur

    Le souvenir de la catastrophe de tchernobyl permet de rappeler que, contrairement aux fausses idées colportées par les écolo-communistes français, les plus grandes catastrophes écologiques du siècle passé ont été provoquée par des régimes socialistes « idéaux » et non par des méchantes multinationales américaines...

    • .666
      .666 répond à Mr Manatane
      Juif errant
      • Posté à 19h49 le 11/12/2012
      • 181210
        Juif errant

      Tout à fait... Bhopal et ses 25000 morts c’est de la gnognotte à côté. En plus c’est pour le bien de l’humanité qu’on fabrique des pesticides.

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