Le Mammouthologue

Adrien Lautard, le mammouthologue de Rue89, est un des meilleurs connaisseurs en France de l'Education nationale. Pour des raisons professionnelles, il est contraint d'écrire sous pseudonyme.

Notation des profs : les éléments de langage envoyés aux recteurs

Adrien Lautard
Expert ès mammouth
Publié le 08/12/2011 à 11h28

Luc Chatel et Nicolas Sarkozy à La Canourgue (Lozère), le 21 juin 2011 (Philippe Wojazer/Reuters)

« Ce n’est pas moi qui ai fait fuiter ces textes », a juré mercredi 7 décembre le ministre Luc Chatel au micro de France Inter. Il est rare qu’un ministre prenne ainsi la peine de répondre à ce dont on ne l’accuse même pas.

Il faut dire que le sujet est sensible. Les « textes » en question (un projet de décret et un projet d’arrêté, très précisément) prévoient de confier l’évaluation des profs et leurs évolutions de carrière à leur supérieur hiérarchique direct, à savoir le chef d’établissement, comme le révélait votre Mammouthologue préféré début octobre.

Au cabinet du ministre, on se réjouit d’avoir surpris les syndicats

Ces textes se sont retrouvés il y a quelques jours à la une du Café pédagogique, un site militant destiné… aux enseignants justement.

Depuis la « fuite », Luc Chatel n’a de cesse de répéter que ces textes n’étaient pas validés, qu’une discussion était en cours avec les organisations syndicales, et que « jamais » il ne ferait « passer ce décret en catimini ».

Mais dans les coulisses, le discours est sensiblement différent. Au cabinet du ministre, on se réjouit d’avoir « coupé l’herbe sous le pied » des syndicats en diffusant ces textes en toute fin d’année, un moment peu propice aux manifestations et aux mobilisations d’ampleur.

Pour l’Elysée, l’affaire est quasi bouclée

Le plus puissant de ces syndicats, le Snes, n’a tout de même pas hésité à appeler à la grève deux jours avant les vacances scolaires, le 15 décembre. Un pari risqué et qui a toutes les chances de se traduire par un faible niveau de mobilisation.

A l’Elysée, certains proches du président Sarkozy laissent entendre que l’affaire est quasi bouclée, et qu’il n’est pas question pour le gouvernement de revenir sur cette réforme.

Plus encore, Luc Chatel en prenant cette initiative pose la première brique d’une réforme du métier et des statuts des enseignants (qui datent de 1950). Un chantier qualifié en haut lieu de « présidentiel », et qui pourrait être l’une des propositions du candidat Sarkozy.

Sur le terrain, des consignes de communication ont déjà été données aux recteurs sous forme d’éléments de langage estampillés « confidentiel ». L’objectif est bien d’éteindre l’incendie et d’endormir tout risque de contestation.

Les éléments de langage « confidentiels » envoyés aux recteurs

Le Mammouthologue vous les livre en exclusivité :

« Appréciation de la valeur professionnelle des enseignants

Eléments de réponse aux objections

1. “ C’est une réforme précipitée ”

La réforme de l’évaluation des enseignants est l’un des éléments du pacte de carrière proposé par le Ministre en octobre 2009. Le projet présenté aujourd’hui est le fruit d’un processus de consultation non seulement avec les organisations syndicales mais aussi avec les personnels intéressés. Les organisations représentatives ont été tenues informées de ce processus. Ainsi à l’issue de la consultation réalisée au printemps dernier, durant laquelle plusieurs milliers d’enseignants se sont exprimés, le Ministre a présidé en personne la présentation des résultats aux organisations syndicales. A la demande de ces dernières, la période des élections professionnelles a été neutralisée.

2. “ Tout est bouclé ”

Conformément au calendrier fixé par le Ministre, après la consultation en ligne au printemps dernier, le projet élaboré est désormais proposé à la concertation avec les organisations représentatives. A l’issue de cette phase de concertation, il sera soumis au vote du [Comité technique ministériel, CTM].

3. “ L’inspection disparaît ”

Le regard croisé entre chef d’établissement et inspection est maintenu, notamment à travers la construction et la validation de la méthode d’auto-évaluation, ainsi que la validation du résultat de l’auto-évaluation.

Les corps d’inspection continuent à intervenir dans les moments clés du parcours RH de l’enseignant (titularisation, affectation en [classes préparatoires aux grandes écoles, CPGE] ou [sections de techniciens supérieurs, STS], avis pour les promotions de grade ou de corps).

4. “ Il y a un changement du métier ”

Oui, et les enseignants souhaitent que les nouvelles missions soient reconnues et prises en compte. Le système de notation actuelle ne le permet pas.

5. “ Ce sont des méthodes du privé ”

La réforme proposée s’inscrit dans le cadre de la mise en place de l’entretien professionnel dans la fonction publique d’Etat, prévue par un décret de juillet 2010. A compter du 1er janvier 2012, l’évaluation de tous les fonctionnaires devra reposer sur un entretien professionnel mené par le supérieur hiérarchique, c’est-à-dire celui en proximité de qui il travaille chaque jour.

6. “ Les syndicats sont opposés à ce projet ”

La quasi-totalité des organisations syndicales porte un regard très critique sur le système actuel. Plusieurs demandent officiellement la disparition de la notation.

7. “ Le supérieur hiérarchique n’est pas compétent pour évaluer dans la discipline ”

Dans le second degré, le système de notation actuel sépare les compétences didactiques des autres composantes du métier d’enseignant. Le projet proposé permet d’évaluer globalement l’ensemble des composantes du métier d’enseignant, sans renoncer à la dimension didactique, notamment à travers le maintien du regard de l’inspection, croisé avec celui du chef d’établissement. »

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  • lothi.123
    • Posté à 12h31 le 08/12/2011
    • Internaute 131953

    C’est justement parce que cette réforme va être présentée en fin d’année, à un moment où personne ne s’y intéresse, que les professeurs vont taper un grand coup en refusant de faire passer les brevets blancs cette année, histoire de rappeler à notre bon ministre que la plupart des heures sup des profs ( conseils de classe, rencontre parents-profs, correction des brevets blancs, correction des oraux blancs) ne sont pas payées.

  • Poil à gratter
    • Posté à 13h38 le 08/12/2011
    • Internaute 32612

    1. Cette réforme est hypocrite : elle s’appuie sur les insuffisances du système actuel qui a - en réalité - été délibérément sabordé : les inspecteurs n’interviennent pas assez auprès des professeurs parce que - peu nombreux - ils sont surchargés d’un nombre incalculable de missions sans aucun rapport avec leur mission d’origine : inspecter.

    2. Cette réforme est aberrante : les compétences disciplinaires sont donc englobées dans un « ensemble de composantes » bien vague, ce qui revient à dire qu’on peut être très mauvais en anglais, mais jugé bon professeur grâce aux autres « composantes du métier ». Pour le dire autrement : est-ce que les compétences techniques d’un mécanicien aéronautique sont secondaires dans son métier ? Et quel « regard croisé » peut être porté sur ces compétences disciplinaires par un chef d’établissement qui ne les a pas lui-même et par des inspecteurs qui n’inspectent plus ? Pour le dire autrement : est-ce que le directeur d’un aéroport peut juger par lui-même des capacités techniques d’un mécanicien aéronautique ? Voire le recruter par lui-même, sans considération de diplôme ?

    3. Cette réforme est dangereuse : elle porte atteinte à la liberté de conscience des professeurs, dont les plus corvéables et les plus dociles seront désormais récompensés par le chef d’établissement. Le directeur d’un aéroport peut-il, pour des raison commerciales, ignorer une alerte de sécurité émise par l’ensemble de l’équipe technique ? Si par exemple des professeurs trouvent aberrante - parce qu’elle l’est - la réforme de l’accompagnement personnalisé au lycée, ils seront considérés comme non coopératifs.

    Et qu’importe qu’ils mettent par ailleurs tout leur cœur dans leur métier.

  • Cortonimo
    Cortonimo
    apachenaute
    • Posté à 14h41 le 08/12/2011
    • Internaute 136086
      apachenaute

    La modification du processus de notation des enseignants n’est qu’un prétexte, un écran de fumée. Après l’instauration d’une journée de franchise pour congé de santé, la question de la notation des profs est en effet sous ce nouvel angle mineur unenouvelle attaque du statut des fonctionnaires. Car une véritable réforme de l’évaluation des enseignants poserait la question de leur formation (qui est quasi absente depuis quelques années), de leur encadrement et des perspectives pour l’améliorer dans l’intérêt des élèves. Or aucun de ces points incontournable n’est évoqué par le projet du gouvernement dont le véritable but est de réduire encore le budget de l’éducation en supprimant des milliers de postes d’inspection des enseignants.

  • papy_tergnier
    papy_tergnier
    électron libre
    • Posté à 16h49 le 08/12/2011
    • Internaute 123235
      électron libre

    Bonjour,

    je ne rentrerai pas dans le sujet du système de notation car je ne connais pas assez les spécificités de l’enseignement mais concernant la personne qui doit évaluer cela me parait assez logique que ce soit le supérieur hiérarchique.
    Je m’explique : actuellement (dites moi si je me trompe), les inspecteurs évaluent 1 à 2 fois par an. Déjà à mon époque, je me souviens que nos profs avant de se faire inspecter nous disaient de bien nous tenir car un inspecteur arrivait.
    Donc à l’image du bac, une inspection 1 à 2 fois l’année a comme inconvénients (ou avantages selon les cas) que les bons peuvent louper leur examen à cause du stress ou les mauvais peuvent réussir cet examen si ils sont bons le jour fatidique.

    C’est pourquoi, je trouve plus logique de faire évaluer les enseignants par le chef d’établissement et si ce dernier n’est pas compétent, l’idée serait donc de fournir des formations, des stages, ... à ces chefs d’établissement.

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