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Libre accès : les chercheurs défendent leurs travaux et l’esprit d’Internet

Publié le 23/10/2012 à 11h56

Au cours des dix dernières années, les contestations se sont multipliées dans les milieux de la recherche académique. Depuis peu, elles paraissent converger vers un mouvement de fond unique et irrépressible. On pourrait presque parler d’une révolution scientifique au sens littéral : il ne s’agit pas de proposer une nouvelle représentation de l’homme et du monde, mais de remettre radicalement en cause les structures économiques et sociales de l’activité scientifique.

En février, l’hebdomadaire anglais The Economist tentait de résumer cette révolte multiforme en une seule expression : le « printemps académique ».

La double allusion – au printemps des peuples et au printemps arabe – est assez pertinente :

  • d’une part, elle met en évidence qu’il s’agit d’un mouvement international, qui dépasse largement le cadre des seuls pays anglo-saxons ;
  • d’autre part, elle porte la promesse d’un horizon nouveau, d’un modèle social et épistémologique à réinventer.

Aux sources du printemps

Les milieux universitaires ont vécu la révolution numérique plus tôt que tout le monde. Internet a été en grande partie conçu pour publier et échanger des textes académiques. L’hypertexte ne fait ainsi qu’actualiser une pratique ancienne : le référencement par le recours aux notes de bas de page.

Les revues scientifiques se convertissent très rapidement à ce nouveau support. Les premières tentatives de numérisation suivent de peu la naissance d’Internet. Aujourd’hui, la version en ligne tend même à s’imposer comme la norme.

Face à cette mutation technique très rapide, les éditeurs historiques ont tenté de perpétuer un modèle économique de plus en plus décrié : les chercheurs publient gratuitement afin d’obtenir des crédits de recherche, les universités souscrivent des abonnements afin de se tenir au courant de l’actualité scientifique.

Les tarifs de ces abonnements sont très élevés. Les prix du leader sur le marché, Elsevier, sont chiffrés en milliers d’euros. Si une université souhaite s’informer correctement, elle doit débourser un budget conséquent.

Des bénéfices très confortables

Ces prix sont-ils justifiés ? Sans doute pas. Les éditeurs ne versent rien aux auteurs. Ils financent ou défraient parfois le comité éditorial, mais ce n’est pas toujours le cas. Les seuls coûts irréductibles sont techniques (typographie, impression…) et logistiques (diffusion…).

On parvient ainsi à dégager des bénéfices très confortables. En 1999, le taux de profit d’Elsevier se situait autour de 26% sur l’ensemble de son catalogue, et montait jusqu’à 36% pour ses revues médicales.

Or, sur Internet, les coûts irréductibles deviennent minimes : il suffit, en somme, d’assurer l’hébergement de la revue. Pour éviter de se remettre en cause, les éditeurs ont généralisé les DRM (mesures techniques de protection d’une œuvre). Les versions en ligne ne sont accessibles qu’aux chercheurs rattachés à des universités ayant souscrit des abonnements. Les articles peuvent être aussi achetés à l’unité, à des tarifs assez décourageants (de quelques dizaines à quelques centaines d’euros).

La tentation du libre accès


Logo de l’open access (Public Libray of Science/Licence CC0)

Au début des années 2000, les milieux scientifiques se montrent de plus en plus favorables aux grands principes du libre accès (« open access ») : accès non facturé, publicité accrue, y compris auprès du grand public, possibilité de citer tout ou une portion de l’article…

Les précédents du logiciel libre ou de Wikipédia montrent qu’un savoir ouvert et universellement consultable est envisageable aussi bien techniquement que socialement.

En décembre 2001, la déclaration de Budapest marque le coup d’envoi d’un grand mouvement scientifique en faveur de l’open access, qui se poursuit ces jours-ci avec l’organisation de la semaine Open Access (Open Access Week) à Paris.

Face à cette pression croissante, les éditeurs dominants ont mis au point un système économique alternatif : l’article est financé non par les abonnements, mais par l’auteur (ou l’institution qu’il représente). C’est ce qu’on appelle le modèle auteur-payeur, par contraste avec le modèle traditionnel de l’abonné-payeur.

Les chercheurs et l’arnaque nigériane

Même s’il partait peut-être d’une bonne intention, ce modèle a été en partie discrédité par toute une série d’abus. Certains éditeurs spamment régulièrement les chercheurs à grande échelle, leur promettant monts et merveilles, sans signaler au préalable que la publication de l’article leur serait facturée.

Le produit final ne correspond pas toujours aux attentes initiales. Pour diminuer les coûts, les propositions sont parfois publiées sans discrimination. Afin d’améliorer l’image de la revue, d’autres articles en accès libre sont repris in extenso, sans demander l’autorisation aux auteurs – ce qui s’apparente à une forme de copyfraud.

Pour le chercheur indien Rajendra Prasad, les excès du modèle auteur-payeur partagent de nombreux traits communs avec l’arnaque nigériane : mêmes techniques de démarchage, mêmes promesses irréalistes, mêmes désillusions finales.

Du coût du savoir à l’« Inistgate »

Le 21 janvier, le mathématicien Timothy Gowers part en guerre contre les grands éditeurs scientifiques. Dans un billet intitulé « Ma contribution à la chute d’Elsevier », il incite au boycott d’Elsevier. Cet appel est rapidement médiatisé par la communauté scientifique. Quelques jours plus tard, il aboutit au lancement d’une pétition, « Le Coût du savoir » (« The Cost of Knowledge »), aujourd’hui signée par plus de 12 000 chercheurs américains.

En mai, plusieurs grandes institutions scientifiques mettent en place une seconde pétition, « Access2Research », qui rencontre un plus grand succès encore et entraîne une réaction de la Maison Blanche.

Les éditeurs dominants s’avèrent impuissants à contenir cette vague de contestation. En décembre 2011, à la suite d’un intense lobbying, le Congrès américain avait examiné, puis rejeté, un « Research Works Act » qui visait à limiter la généralisation du libre accès. Depuis, Elsevier mène une sorte de politique du pire. L’éditeur prévoit de réévaluer encore ses tarifs d’abonnement, une décision jugée catastrophique par plusieurs analystes économiques.

Le mouvement ne reste pas cantonné aux Etats-Unis : la France est également, et depuis peu, affectée. 

Il y a deux semaines, Olivier Ertzscheid mettait en cause certaines pratiques commerciales douteuses d’un service rattaché au CNRS, l’Inist. Celui-ci revend très chèrement, depuis sa plateforme RefDoc, des copies imprimées d’articles diffusés librement en ligne. En outre, dans de nombreux cas, les articles incluent une licence « NC » (non-commerciale), qui exclut explicitement l’exploitation à des fins pécuniaires.

Suite au succès de cet appel initial, le collectif SavoirCom1 a proposé d’héberger une pétition. En une semaine, plus de 500 chercheurs ont signé cet appel. Ils ont parallèlement demandé à l’Inist de retirer leurs travaux de cette entreprise de vente forcée.

Depuis quelques jours, cette affaire emblématique déborde du cadre de la communauté scientifique. Elle devrait peut-être se résoudre dans l’enceinte du tribunal, voire du Parlement. Déjà condamnés à deux reprises, le CNRS et son partenaire, le CFC (Centre français de la copie) ont décidé de se pourvoir en cassation. Parallèlement, le député Lionel Tardy a commencé à relayer le débat à l’Assemblée nationale.

Vers une nouvelle donne ?

A moyen terme, le modèle du gros éditeur scientifique opérant à des fins commerciales paraît plus ou moins condamné. Par quoi le remplacer ? Les idées ne manquent pas, et dessinent un horizon du possible assez large.

Créée il y a quelques mois à peine, la revue PeerJ propose une sorte d’abonnement pour publication : le chercheur achète un droit à publier valable pour une année. Les tarifs sont relativement raisonnables (99 dollars pour un article, 299 dollars pour un nombre de publications illimitées). 

Plusieurs chercheurs ont créé un centre de certification, l’Oaspa. Celui-ci référence les revues qui font un usage éthique et responsable du libre accès. Ce classement offre une certaine garantie contre les abus dont faisait état Rajendra Prasad.

Par-delà les ratés de l’Inist, le CNRS a développé plusieurs initiatives intéressantes. La base de données HAL, dite Archive ouverte, référence plus de 200 000 documents en libres d’accès. Le carnet de recherche Hypotheses compile de nombreux blogs académiques.

L’une des idées les plus audacieuses à ce jour ne vient pas directement des institutions scientifiques. Plusieurs membres des projets Wikimédia (dont fait partie Wikipédia) discutent depuis un mois de la mise en place d’une interface de publication scientifique très novatrice : publicité intégrale des débats scientifiques et des propositions rejetées, comité éditorial réuni sur la base du volontariat, etc.

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
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  • 12 réactions
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  • Blaise P.
    Blaise P.
    Thésard
    • Posté à 13h56 le 23/10/2012
    • Internaute 133777
      Thésard

    Le libre accés est le futur de la recherche. Le projet défendu par Wikimédia est extrèment intéressant car en rendant public les débats il permettrait de lutter contre le biais de publication (le bias de publication est le fait que les articles qui trouvent des résultats contre intuitifs ou non significatifs ne sont pas publiés alors même que la méthode utilisée est pertinente).

    • gsourima
      gsourima répond à Blaise P.
      • Posté à 15h24 le 23/10/2012
      • Internaute 23224

      Sans parler de la lutte contre la mauvaise foi de reviews quand on préfère avoir ses papiers dans une conf’ plutôt que ceux de ses voisins ; -)

    • iFFLYG
      iFFLYG répond à Blaise P.
      • Posté à 16h46 le 23/10/2012
      • Internaute 30165

      Il est parfaitement exact que pour les travaux donnant des résultats ’négatifs’, c’est-à-dire réfutant l’hypothèse donnée a priori ou allant contre la pensée ou la chapelle dominante, ont beaucoup de mal à être publiés alors qu’ils peuvent être les plus intéressants du domaine l’approche ’libre accès’ serait un plus. Malheureusement, il faut aussi faire très attention car il y a un gros risque de détournement par des gens mal intentionnés. En effet, il y a quelques années de cela, un journal avait tenté une expérience allant dans ce sens - je crois me souvenir que c’était le BJR. Rapidement, des papiers relevant de la contre science y ont été déposés et les auteurs de ces papiers y faisaient référence en se réclamant de l’autorité du journal alors qu’ils n’étaient pas en réalité acceptés pour publication dans le journal. Si le communauté scientifique ne se laissait pas prendre, dans sa grande majorité, il n’y en allait pas de même pour le grand public car peu au fait de ce pratiques. L’expérience a donc tourné court.

  • soutenable lourdeur du néant
    • Posté à 14h43 le 23/10/2012
    • Internaute 134590

    Excellent article. Soulignons que les chercheurs américains à l’origine du mouvement pour la gratuité des ressources scientifiques se heurtent à un MUR d’opposition...

    Les chercheurs sont franchement neuneus : ils se font plumer sans mot dire, n’osent brailler que du bout des lèvres et ne se mobilisent que si des collègues un peu plus délurés se bougent le cul.

    Pour travailler dans le milieu, je confirme qu’une bande de docteurs peut avoir les deux pieds dans le même sabot et laisser se mettre en place un système totalement inique qui spolie les ressources intellectuelles, tout simplement.

    Bref : et y’en a encore une bonne majorité pour qui ces problématiques ne posent aucun soucis et qui s’en branlent royalement.

  • ad.
    ad.
    absent
    • Posté à 14h54 le 23/10/2012
    • Internaute 104011
      absent

    Il est étonnant qu’arxiv ne soit même pas mentionné dans cet article.

    • Pierre-Carl Langlais
      Pierre-Carl Langlais répond à ad.
      wikipedien
      • Posté à 15h12 le 23/10/2012
      • 173195
        wikipedien

      Oui, il existe à ce jour des dizaines de grands projets en open access : Arxiv, Research Papers in Economics, Persée, Public Library of Science, Isidore, BibMed et tant d’autres. Mais bon, mon article était déjà (trop) long et je ne pouvais pas parler de tout.

  • gsourima
    • Posté à 15h22 le 23/10/2012
    • Internaute 23224

    Article très intéressant, merci !

    Un petit bémol cependant : tous les gros éditeurs ne fonctionnement pas exactement de la même façon dans le modèle abonné-payeur.

    Par exemple, l’ACM, qui est un des plus important – si ce n’est le plus important – éditeurs de mon domaine, nous autorise à publier nous-même une version électronique de nos papiers (par exemple sur une page web pro ou perso). En contrepartie, nous devons d’une part indiquer que cet article est publié chez ACM (et blablabla) ; d’autre part, la version que nous publions n’est pas la version publiée dans le journal, mais notre version finale avant de la donner à l’éditeur. Ce qui ne change rien au contenu.

    • iFFLYG
      iFFLYG répond à gsourima
      • Posté à 16h35 le 23/10/2012
      • Internaute 30165

      La grosse différence est qu’ACM est une société savante et non un éditeur commercial. IEEE, une autre société savante plus large qu’ACM mais ayant des domaines connexes, a à peu près la même politique.

  • Jaydi
    Jaydi
    Sûr de ne pas être certain
    • Posté à 15h43 le 23/10/2012
    • Internaute 79502
      Sûr de ne pas être certain

    Et qu’est-ce qu’on fait de l’impact factor ou du h factor ?

    • iFFLYG
      iFFLYG répond à Jaydi
      • Posté à 16h49 le 23/10/2012
      • Internaute 30165

      Ne vous en faites pas, leur adaptation est déjà dans les tuyaux, voir par exemple ce qui se passe pour les revues du projet PLOS (accès gratuit à la lecture du papier mais très cher pour celui dont le papier est accepté).

  • daisy.r
    • Posté à 16h05 le 23/10/2012
    • Internaute 105749

    Si je peux me permettre, on fête aujourd’hui les 10 ans « officiels » de l’accès ouvert (Open Acess, OA in english) sans que rien n’ait vraiment changé...

    Pourquoi ? Parce que seule une poignée de chercheurs a vraiment compris les enjeux et les raisons d’un tel mouvement, et se mobilise en conséquence... Et que la grande majorité d’entre eux sont focalisés sur les facteurs d’impact etc., pas forcément de leur faute, c’est grâce à ça qu’ils évoluent dans leur carrière et récupère des budgets, ok, ou alors n’ont absolument pas saisi les complexités du marché éditoriale scientifique...

    Bref, ils ne lèvent le nez qu’occasionnellement, quand un de leur pote chercheur crie au scandale (et surtout pas quand des documentalistes et bibliothécaires essaient de les alerter sur le sujet depuis 10 ans, non, on n’écoute pas le petit peuple), pour signer une pétition en ligne, mais n’agissent jamais auprès de leurs tutelles et gouvernances pour réclamer une vraie politique OA à tous les niveaux, locale et nationale (ou si, parfois, mais comme ils n’y comprennent rien ça donne le truc mi-figue mi-raisin façon Grande Bretagne, où finalement l’obligation de diffuser en OA va arroser encore plus les grands éditeurs scientifiques oligopolistiques).

    Bref, je pense que, pour que votre article soit juste, vous devriez juste préciser que malheureusement ce n’est pas « le milieu scientifique “ ou ‘les chercheurs’ comme entité qui prône l’OA, mais ‘quelques chercheurs’, voir ‘quelques chercheurs et beaucoup de spécialistes et professionnels de l’IST’ :)

  • librespri
    librespri
    Etudiant
    • Posté à 18h53 le 23/10/2012
    • Internaute 126587
      Etudiant

    L’ article est très bien rédigé pour des personnes extérieures à cette problématique. En revanche, cet article ne souligne pas assez les problèmes rencontrés en open acess, notamment sur la qualité très disparate des articles acceptés.
    Par exemple, la revue Plos One, qui publie beaucoup d’articles qui passeraient difficilement dans des revues « traditionnelles ».
    Et puis si minime soit il (99$) ou plus élevé (1200$), le prix de la publication crée encore une fois des écarts entre les laboratoires de recherche qui ont parfois du mal à acheter du papier pour l’imprimante.
    Autre question, que va-t-on dire aux chercheurs ou doctorants évalués sur leurs publications si la totalité de celles-ci s’effectue sur des blog ou des forums avec ou sans peer-review ?
    L’OA n’a pas que de bonne vertus, on y trouve aussi des « impact factor » sur évalués... je vous invite à lire le blog de H2M, très informatif à ce sujet.

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