Les plans cul[ture] de la rédac

Actu ou hors actu, critiques ou conquis, ce vide-poche cul[turel] consigne les petites découvertes et les grands coups de foudre de la rédaction de Rue89 en matière de musique, bouquins, ciné, expo, graphisme...

Antoine d’Agata : une exposition en pleine gueule

Pascal Riché
Cofondateur
Publié le 11/02/2013 à 18h42

Une femme au Cambodge (Antoine d’Agata.Courtoisie des filles du Calvaire. Copyright)

Une exposition qui dérange vraiment : c’est assez rare. Le Bal, à Paris, expose le photographe Antoine d’Agata, écorché parcourant le monde et le sous-monde. D’Agata ne peut être accusé d’être un voyeur : il s’est englouti lui-même depuis vingt ans dans cette vie de drogue et de nuit.

Il s’est immergé dans les plaies de l’humanité, et en a tiré des images hallucinées, chargées de violences diverses, parfois à la limite de l’abstraction. On entend ses photos gémir, crier, souffrir. Des corps blêmes, des visages tordus de prostituées, des militaires en armes, des immeubles détruits, des tas d’os à moitié enfouis.

Images brunes, grises, noires... Rien de très joyeux, donc, mais la vision d’un monde blafard bien réel, celui qu’a décidé de traverser ce photographe tout au long de sa vie.

D’Agata en sept dates
  • 1961 : naissance à Marseille
  • 1990 : il s’inscrit à l’International Center of Photography de New York où il suit les cours de Larry Clark et de Nan Goldin
  • 1993 : il revient en France et interrompt son travail de photographe durant quatre ans
  • 1998 : premiers ouvrages : « De Mala Muerte » et « Mala Noche »
  • 1999 : il rejoint la galerie « Vu » à peine créé par Christian Caujolle
  • 2001 : prix Niepce
  • 2003 : expo « 1001 Nuits »

L’exposition s’appelle « Anticorps », et elle a été scénographiée par Bernard Marcadé (spécialiste de l’histoire de l’art) et Fannie Escoulen (directrice adjointe du Bal). On entre d’abord dans une salle vide de toute image, avec pour seule compagnie des voix de femmes, très humaines, racontant leurs vies, leurs souffrances : ce sont les femmes croisées par l’artiste. Sont disposées dans cette salle calme quelques piles de tracts.

Puis on descend au sous-sol, dans une salle aveugle, couverte de photos de l’artiste du sol au plafond, telle une crypte (ou un tombeau) saturée de fresques. L’accumulation de ces photos de corps malmenés, d’accouplements glauques, de visages creusés, de violence guerrière ou de silhouettes de migrants-fantômes produit sur le spectateur une oppression difficile à supporter.

En creux : la pornographie sociale de notre monde


Dans la salle d’expo, le photographe (à gauche) et les deux commissaires (capture d’&eacute ; cran)

Une mise en scène aussi étouffante, aussi écrasante, était-elle nécessaire ? D’Agata photographie le monde qu’il voit, qu’il vit. L’exposition va plus loin : elle souligne la charge politique de l’œuvre du photographe, la critique radicale qu’elle porte. Aucune légende n’accompagne les photos, mais la façon dont l’accrochage a été agencé vaut tous les sous-titres.

Fabriquer un microcosme du monde dans une pièce en sous-sol ; glisser parmi les photos des fiches de police – visages en larmes de prostituées – prises sur Internet ; placer, en grand format, des soldats israéliens en armes au milieu des corps maigres de prostituées cambodgiennes...

Rien de tout cela n’est innocent. On peut trouver le procédé lourd, voire boursouflé, mais la radicalité ne s’embarrasse jamais de nuance ou de sobriété. Or, cette exposition se veut aussi radicale qu’un poing dans la gueule.

A l’entrée, un texte de Bernard Marcadé est glissé dans les mains du spectateur, histoire de mettre les points sur les i. Un texte émaillé d’hommages à Debord et Foucault, qui replace le travail du photographe dans sa démarche situationniste. Pour Marcadé, les images d’Antoine d’Agata ne sont pas des représentations, mais des « morceaux arrachés » :

« D’Agata ne compose pas une image, il l’arrache à la réalité de sa propre vie. Ses images sont des lambeaux de chair. Une chair aimée, triturée, violentée, droguée... »

Puis, il explique que le portrait qui en ressort – celui de la marge, de l’aliénation, de la souffrance sociale et sexuelle – est en réalité, en creux, celui de notre monde et de sa « pornographie économique, sociale et médiatique » :

« L’obscénité des corps photographiés par Antoine d’Agata est à comprendre comme le contre-champ (le contre-feu) radical d’une obscénité sociale et médiatique, autrement plus prégnante et redoutable. »

En ce sens, l’œuvre de D’Agata relève de la « propagande par le fait », comme on disait à la fin du XIXe siècle pour parler des bombes posées par les anarchistes.


Un des corps, au Mexique, « arraché » de la vie du photographe (Antoine d’Agata)

Infos pratiques
Anticorps
Antoine D'Agata

Du 24 janvier au 14 avril 20136, Impasse de la Défense, Paris+33 (0)1 44 70 75 50contact@le-bal.fr

Aller plus loin
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  • JeanRoger
    JeanRoger
    Humoriste
    • Posté à 01h21 le 12/02/2013
    • Internaute 197003
      Humoriste

    Il semble être à la photographie ce qu’est Bernard de la Villardière au journalisme.

  • GASTAUD
    GASTAUD
    photographe
    • Posté à 07h27 le 12/02/2013
    • Internaute 24534
      photographe

    ’’Si la drogue aidait à mieux jouer, cela se saurait.’’ C. Parker

    Idem pour la photographie.

  • çavapasser
    çavapasser
    toubib
    • Posté à 08h15 le 12/02/2013
    • Internaute 162231
      toubib

    génial de faire du voyeurisme ?
    génial de chercher le public avec l’image de la souffrance ?
    la prochaine expo de l’artiste présentera des enfants violés ? des soldats étripés ? des ouvriers carbonisés ? des bouts de jambe ? des handicapés profonds ?
    Montrer des étres qui souffrent si c’est pour faire des témoignages utiles et qui sensibilisent, pourquoi pas ? Les clips de de la sécurité routières emploient cette méthode : mais faire ça pour faire du fric, c’est trop facile.
    Oui ça me dérange qu’il y ait un public pour ça, des critiques séduits par ça (en filigrane).
    L’ Art « culcul », caca, zizi, foufoune, pipi, « ça fait mal ! » géniââââl coco !

    • Chapalo soldier
      Chapalo soldier répond à çavapasser
      Soifard
      • Posté à 17h35 le 12/02/2013
      • Internaute 48067
        Soifard

      Si vous lisiez, vous auriez pu remarquer que exposition comprend aussi des photos de Jérusalem en guerre, d’ouvriers en lutte, de sans-papiers, des photos de ville, quelques paysages, des champs de bataille...

  • KuroIori
    KuroIori
    Ni dieu ni maître, ni Ni dieu (...)
    • Posté à 09h51 le 12/02/2013
    • Internaute 190509
      Ni dieu ni maître, ni Ni dieu (...)

    Arrêtez donc avec ce moralisme minable, qui met notamment du voyeurisme partout, c’est fatiguant et ce n’est pas l’endroit approprié. Si vous voulez vous « indigner » (terme très à la mode pour qualifier une posture morale qui d’office serait légitime car intime), allez donc à l’église, à la mosquée, à la synagogue ou dans n’importe quel autre endroit où les gens se retrouvent pour juger plutôt qu’analyser.

    • çavapasser
      çavapasser répond à KuroIori
      toubib
      • Posté à 15h37 le 12/02/2013
      • Internaute 162231
        toubib

      analyser ? j’analyse : la démarche d’Agata est commerciale. En quoi est elle sociale ? je fais la différence entre la force d’un témoignage receuilli dans un pays en guerre, un hopital, une prison, une usine etc ou même un montage choc mettant en scéne des acteurs-actrices rémunérés et tartinés de ketchup ET l’expo d’Agata dont la seule motivation est la recherche du scandale bien crasseux, gâge de succés auprés de snobinards ou d’ado-rebelles qui passent leur temporaire mal vivre en trouvant « génial » tout ce qui choque dans un attendrissant reflexe pavlovien.
      Je déplore la complaisance de Riché sous pretexte de « critique d’art »
      Au nom de la Liberté d’expression je veux etre libre de dire que ça ne me plait pas ; (comme les autres commentateurs d’ailleurs). Mais tu es libre de réver d’avoir une oeuvre d’Agata dans ton joli salon (de la Camif ?)

      • KuroIori
        KuroIori répond à çavapasser
        Ni dieu ni maître, ni Ni dieu (...)
        • Posté à 16h08 le 12/02/2013
        • Internaute 190509
          Ni dieu ni maître, ni Ni dieu (...)

        En quoi est-elle plus commerciale que les fameux « témoignages » dont vous parlez - du photo-journalisme je suppose - et qui se vendent à prix d’or dans des médias qui en détournent ensuite la portée ? Lui au moins, il vend à des individus, pas à des papiers « torches-culatoires » qui instrumentalisent le malheur des autres dans des visées électoralistes, comme l’essentiel de la presse nationale d’information générale.

        Recherche du scandale ? Je ne vois pas en quoi cette expo est particulièrement choquante ou scandaleuse, son travail n’est pas très original, et l’esthétique « crue » du flash va dans le sens d’une mode qui confond esthétique du réel et réalité sociale. On est en plein simulacre, et l’on sait au moins depuis Atget que la prétention documentaire de la photographie est plus que criticable compte tenu de la dimension nécessairement politique d’un tel médium (je vous renvoie à McLuhan ou à Baudrillard).

        Alors oui, un peu d’analyse svp, parce que vous avancez qu’il recherche le scandale sans préciser en quoi ses clichés vous paraissent scandaleux ou seraient susceptibles d’amorcer un scandale public. Ce qui serait scandaleux est qu’il y ait un scandale, mais bon, quand je vois que l’Origine du monde arrive encore à déchaîner les bigots de si nombreuses chapelles...

        Au nom de la liberté d’expression, vous pouvez effectivement dire ce que vous voulez, en vous échouant sur les récifs d’une morale bon marché tout à fait snobinarde et dans l’air du temps, vous pouvez aussi justifier vos propos par des exemples, des descriptions d’oeuvre (un minimum quand on commente une exposition), bref, des arguments.

        Aussi, si j’en crois votre statut, qu’un « toubib » fasse un procès en bourgeoisie supposée (serait-ce là un crime ?) à un journaliste indépendant qui gagne à peine plus de 500 euros par mois avec un niveau d’études équivalent, je me marre. Mais après tout, le PS est au pouvoir, et il est de bon ton pour la véritable bourgeoisie que de donner des leçons de vie à ceux qui bataillent pour se payer simplement l’entrée des musées au moins deux fois dans le mois.

      • Chapalo soldier
        Chapalo soldier répond à çavapasser
        Soifard
        • Posté à 17h29 le 12/02/2013
        • Internaute 48067
          Soifard

        « la démarche d’Agata est commerciale »

        Ce qui doit être bien quand on est à votre place c’est de prononcer des phrases creuses sur des sujets que l’on ne connait pas. Que l’on aime ou pas D’agata - sa démarche, ses photos - au moins est-il conseillé de na pas l’ouvrir sans s’intéresser un peu au personnage.

        Et donc pour votre info, d’agata est avant tout un photo-reporter. Vous pourrez utilement vous en rendre compte en vous intéressant à son travail.

         
        • çavapasser
          çavapasser répond à Chapalo soldier
          toubib
          • Posté à 19h02 le 12/02/2013
          • Internaute 162231
            toubib

          « sur des sujets que l’on ne connait pas » j’ai passé prés de 29 ans comme légiste, non seulement des morts violentes, mais surtout des examens de victimes de violences physiques. C’est ce dernier boulot qui me fait rejeter le travail d’Agata. Les images de violences (sur enfants, femmes, hommes,prostituées, clochards etc je suis habitué, (ça m’émeut toujours) mais qu’un photographe s’en saisisse pour se faire mousser,connaitre, vendre des clichés, je trouve ça dégueulasse

          • sylvain24
            sylvain24 répond à çavapasser
            • Posté à 10h10 le 13/02/2013
            • Internaute 33981

            Continuez à vous enfoncez=r...
            Ce que vous ne connaissez pas : c’est D’Agata, sa démarche, le fait qu’il fasse de la photo depuis un bon moment, qu’il s’inscrit dans la démarche artistique initiée par Larry Clark mais semble aussi reprendre parfois (contrairement à vous, je ne me présente pas comme un expert, d’où le « parfois » et le « semble ») des effets que l’on peut rapprocher de Bacon par exemple (distorsion du corps produite par le flou). Bref, que chercher le scandale, ça doit pas forcément être ce qu’il recherche particulièrement (le travail qu’il propose là n’est que la continuation d’un travail entamé il y a des années).

            Mais d’un autre côté, votre attitude témoigne justement de la force de son travail, son but étant peut-être plus de susciter une réaction qu’une contemplation (un peu comme ce cinéma français de l’extrême qui via la violence insoutenable questionne notre propre rapport à la violence). Donc d’une certaine manière, on ne peut pas trop vous en vouloir.

        2 autres commentaires
  • non renseigné
    non renseigné
    ici et maintenant
    • Posté à 13h42 le 12/02/2013
    • Internaute 188652
      ici et maintenant

    « En ce sens, l’œuvre de D’Agata relève de la “ propagande par le fait ”, comme on disait à la fin du XIXe siècle pour parler des bombes posées par les anarchistes »
    Ho ho ho, les bobos parisiens récupèrent la rhétorique du siècle dernier pour justifier leur toutes petites transgressions à but commercial. Conservateurs jusque dans la provocation.

    • KuroIori
      KuroIori répond à non renseigné
      Ni dieu ni maître, ni Ni dieu (...)
      • Posté à 16h10 le 12/02/2013
      • Internaute 190509
        Ni dieu ni maître, ni Ni dieu (...)

      Oui, c’est sûr qu’entre Agata et la propagande par le fait, il y a un monde !

    • Chapalo soldier
      Chapalo soldier répond à non renseigné
      Soifard
      • Posté à 17h31 le 12/02/2013
      • Internaute 48067
        Soifard

      Ah... Cette si chère prétention provinciale de connaitre la vraie vie...

      • non renseigné
        non renseigné répond à Chapalo soldier
        ici et maintenant
        • Posté à 17h59 le 12/02/2013
        • Internaute 188652
          ici et maintenant

        Ah... Cette si pauvre arrogance parisienne si vite déconfite passé le périf’...

         
        • Chapalo soldier
          Chapalo soldier répond à non renseigné
          Soifard
          • Posté à 10h41 le 13/02/2013
          • Internaute 48067
            Soifard

          Tu sais ce que c’est le périph ?

          • non renseigné
            non renseigné répond à Chapalo soldier
            ici et maintenant
            • Posté à 14h13 le 13/02/2013
            • Internaute 188652
              ici et maintenant

            La frontière au delà de laquelle les parigots se rendent compte que leur SUV est juste bon à grimper les trottoirs et leur culture bobo juste bonne à amuser les pigeons. En fait, vous ne franchissez jamais les anciennes fortifications, n’est-ce pas ?

            • Chapalo soldier
              Chapalo soldier répond à non renseigné
              Soifard
              • Posté à 18h17 le 13/02/2013
              • Internaute 48067
                Soifard

              Exact... Moi ma vie c’est la Contrescarpe, l’épicerie fine de Mouffetard et la bibliothèque Ste Geneviève pour trouver des vierges cultivées...

              Souvent aussi avec mon SUV je traine autour des grandes gares parisienne pour écraser du provincial excité... Et oui car les provinciaux à paris sont excités et parlent fort ; on les a tellement bassiné avec ce cliché paris-province qu’ils l’on intégré et s’émerveillent de prendre le métro. En général leur hygiène laisse à désirer aussi. A tel point que je me suis rendu compte que je filais de l’argent non pas à des cloches mais à des provinciales en sweet shirt mauve l’autre jour. Mais comment aurais-je pu savoir ? Le mauve c’était dans les 1990’s, et encore au pire moment.

              Tout ça pour dire que vraiment le Provence c’est pas pire que Paris mais c’est plus loin, en tout cas si t’habite à Paris.

              Un petit Nota Benet aussi... Se dire parisien dans certains coin-coin de France assez nombreux, c’est l’assurance de se faire mettre à l’amende. Le contraire n’est pas vrai. Comme quoi, hein...

        3 autres commentaires
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