lettres afghanes

Laurent Maurice, agronome de l'ONG Action contre la faim, raconte sa mission à Nili, dans l'Hazarajat, en plein coeur de Afghanistan.

Kaboul-Nili, fabuleux voyage au creux des montagnes afghanes

Laurent Maurice
Action contre la faim
Publié le 30/11/2007 à 15h43

Comment vous faire imaginer Nili, ce village d’Afghanistan où je passe mes journées et mes nuits depuis juin 2007, à exercer ma profession d’humanitaire ? Pour commencer, quoi de mieux que de vous proposer un voyage ensemble vers une des principales villes de l’Hazarajat, centre et arrière-pays de l’Afghanistan, où vit la population hazara. Mon prénom est Laurent, je suis volontaire pour Action contre la faim depuis deux ans.



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Je vais vous écrire et vous décrire des lieux intacts, des lieux de vie, des lieux d’extrême pauvreté aussi, où la force de travail et de caractère de leurs habitants a été forgée par la pierre des montagnes. Ne comptez pas trouver la modernité ! Pas de magasins, pas de téléphones cellulaire, pas de trains, de métros ou d’autoroutes.

Des pendules pour toute décoration, des ânes pour le transport, des eaux de sources, des gens qui parviennent, à leur façon, à vivre dans un environnement difficile et d’une beauté fragile. Une terre parfois jonchée de mines, où la vie ne se maintient que s’il y a de l’eau...

Imaginez... Vous roulez depuis deux jours au travers de montages sur des routes de terre et de pierres. Le véhicule, fenêtres ouvertes, roule à 30 km/h, balancé de droite à gauche, d’avant en arrière, par les trous et sur les bosses. Fenêtres ouvertes, une fine poussière d’argile brune se dépose partout à l’intérieur. Respirez l’air frais, le silence, le soleil qui s’offre à vous, la saison est encore estivale, mais l’hiver approche à grands pas. La poussière n’est qu’un détail.

Imaginez... Votre regard ondule sur de magnifiques faces montagneuses. Vous étiez partis de Kaboul à 1 800 mètres d’altitude et maintenant, vous voilà en haut d’un col montagneux, à 3 000 mètres. Le véhicule se fraie un passage sur une route très souvent étroite, où la marche arrière peut être très utile quand on croise un camion russe Kamaz. Le précipice est en dessous à quelques 2 500 mètres plus bas. Vous cherchez le creux de votre siège pour vous rassurer face à ces profondeurs. Si cela peut vous rassurer, le chauffeur a ving ans d’expérience.

Sous les saules, l’eau est pure, claire, trop claire.

Imaginez... Votre regard effleure les couleurs du paysage d’une beauté intacte depuis des millénaires. Du vert au violet des montagnes en passant par le roux terre de Bamiyan, terre des bouddhas. Le bleu des eaux de Band e Amir, les lacs suspendus, le vert transparent des lacs au fond blanc de sable.

Le regard fixe, votre corps prisonnier, votre imaginaire s’enfuit soudain par la fenêtre ouverte. Vous n’avez qu’une idée, arrivé en contrebas, fouler cette terre comme si vous marchiez sur la lune. Vous dévalez la pente montagneuse avec la joie de la liberté et les jambes d’un enfant qui rit. L’eau est pure, claire, trop claire. Du creux de votre main, vous goûtez la liberté sous les saules pleureurs...

Un brusque coup de frein vous rappelle à la réalité un âne chargé de provisions déambule au milieu de la route, seul.

Rien de tel qu’un kebab de foie de mouton au petit déjeuner

Déjà deux jours de route et vous êtes bien loin de Kaboul, la capitale. Parti aux aurores, vous avez faim ; Hussein, le chauffeur aussi. Un chemin mène à un village où l’on sert une soupe de viande plongée dans un bouillon d’huile et d’eau. En Hazarajat, un bon repas, c’est une soupe qu’on mange avec les doigts et du pain. Par chance, ce matin là, la « shaïknana » (prononcé le « kh » comme un « r »), restaurant local, sert à cette heure précoce des kebab de foie de mouton (brochettes et pain avec sel et poivre).

Quoi de mieux pour ce petit déjeuner tant attendu, sans oublier le thé vert ou noir. Au premier étage de la maison du bazar « Tel le marché », vous jetez un regard de nouveau venu dans la grande salle devant vous, au sol recouvert de tapis rouges bien usés par le temps.

Personne à cette heure, si ce n’est deux lève-tôt comme vous, déjà affairés à se remplir l’estomac. Vous vous déchaussez, entrez. Un regard de salutations accompagné de quelques mots d’usage appris sur la route : « Salam Ali Kum ! “, ‘Khubi ? , Khubam’. La position assise en tailleur est d’usage en Afghanistan. La souplesse est de mise. Une toile cirée se déroule devant vous, le pain est jeté, le thé posé, les brochettes fumantes... le bonheur... Bon appétit ! Il faut reprendre la route. A moins qu’il ne vous manque une pincée de tabac à chiquer local à loger dans votre gencive inférieure. On continue. La route est encore longue... la journée de voyage ne fait que commencer. Reste encore six heures de route au travers montagnes, cols et plateaux.

On se retrouve dans quelques temps au tournant d’une route perchée autour d’une montagne, pourquoi pas au prochain ‘kohtal’ (‘col’ en dari). A bientôt ! ► Le site d’Action contre la faim.

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  • weezer
    • Posté à 17h41 le 30/11/2007
    • Internaute 17575

    Merci Laurent pour cette aventure que tu nous fais partager,merci de nous faire découvrir l’ailleur....(dommage que Laurent semble moins intéresser que Nicolas..)

  • Anonyme

    MERCI pour ce moment de détente... vos photos sont superbes. la suite bientot ? !
    A.

  • Anonyme

    Une expérience sans aucun doute unique dans des paysages extraordinaires mais c’est dommage que vous ne soyez pas aussi photographe

  • Anonyme

    C’est beau comme une carte postale ! On irait presque la-bas en vacances. Sauf que pour ceux qui s’y croient déjà, le pays est en guerre et totalement hors de contrôle. il ne faudra pas que Laurent vienne pleurer quand il sera pris en otage ou retrouvé avec une jambe arrachée par un explosif de fortune placé au bord d’une route ou criblé de balle au cours d’une action de guerilla.

    Reviens sur terre mon ami avant les étudiants en théologie ou les chefs de guerre ne le fasse pour toi ! Tu n’as pas besoin d’aller aussi loin pour voir des montagnes et bouffer de la poussière à longueur de journée.

    • Yann Guégan
      Yann Guégan
      Avec les doigts http://bit.ly/ (...) Rue89
      • Posté à 17h50 le 30/11/2007
        éditeur
      • Journaliste 1836
        Avec les doigts http://bit.ly/ (...)

      Laurent fait partie d’une ONG reconnue, ACF, et, comme la lecture de sa biographie (à gauche) vous l’apprendra, c’est un professionnel aguerri. Ce n’est donc définitivement pas un touriste parti se faire peur dans un pays en guerre.

      • Anonyme répond à Yann Guégan

        Je n’ai pas voulu dire que c’était un touriste. Je dis simplement que l’Afghanistan est un pays (très) dangereux (et je sais de quoi je parle) et qu’il prend des risques qui me semblent inconsidérés au regard de la situation parce que personne ne peut garantir sa sécurité.

        En tant que contribuable j’accepte de moins en moins que des ONG s’assoient sur les recommandations du Quai d’Orsay pour aller faire de l’humanitaire dans des régions en guerre et soient ensuite rapatriées au frais de l’état avec rançon à la clé et évacuation d’urgence.

        Tout ça pour quel résultat ? Les talibans et l’obscurantisme gagnent chaque jour du terrain, alors les photos de montagnes pelées...

         
        • Anonyme

          réponse à votre réponse... CA de 17h33 et de 17h58

          Quid des journalistes, qui font un métier difficile et dont une poignée vont encore nous rapporter des images et des nouvelles de régions troublées ?
          Quid de tous les autres métiers « à risque » en France ou à l’étranger, qu’est ce qu’on fait, on arrète tout ?

          Enfin, j’ose supposer que Laurent n’est pas dans cette région d’Afghanistan uniquement pour ce blog. non ?
          Peut-être que c’est pour l’instant ce dont il a envie de parler, ce qu’il a envie de montrer ?

          • Anonyme

            Il ne faut pas tout mélanger : Afghanistan, Darfour, professions à risque, etc. De « grincheux qui sait tout », je passe à radoteur : la situation n’est pas sous contrôle et est insurrectionnelle. Un reportage comme celui ne risque pas d’aider à une prise de conscience.

            J’aurais envie de dire « mais chacun fait ce qu’il veut », mais pas dans ce cas. Mais bon, s’il est « aguerri », alors tout va bien.

            Proverbe pachtou : mieux vaut un grincheux avec un gilet pare-balle qu’un humanitaire avec un appareil photo

            • Anonyme

              Voilà un vrai proverbe Pashtoun qui te montrera la force de ce pays de cette région de ce peuple avec qui j’ai vécu des années.
              Il est facile aujourd’hui de les traiter de « taliban » et ne signifie rien quand nous autres français de merde nous rasions les femmes à la libération obtenue par l’armée soviétique principalement.

              « Ne sois pas trop acide qu’il ne te crache pas et ne sois pas trop sucré qu’il te t’avale pas. »

              Et puis je ne suis pas certain que citer un proverbe Pashtoun en parlant des Hazarats soit d’un bon goût.

              Patrick Jan

        3 autres commentaires
    • Anonyme

      Sympa, ce dernier commentaire...
      Je pense que Laurent sait à peu près ce qu’il fait... ainsi qu’une ONG comme ACF...
      Il y a eu des travailleurs humanitaires en Afghanistan pendant la guerre afghano-soviétique, pendant la guerre civile qui a suivi la défaite des soviétiques, sous les talibans et depuis leur chutte. Idem pour les journalistes... Et heureusement !
      Le risque zéro n’existe pas mais les ONG internationales reconnues obéissent à des règles de sécurité assez strictes et qui écartent la majeur partie des dangers... sinon, personne ne soulagerait les soufrances au Darfour, en Somalie ou dans d’autres pays livrés à la violence et à la crise humanitaire...
      Peut-être que Laurent n’est pas si « innocent » que notre commentateur de 17h33 le croit, peut-être qu’il a envie juste de faire partager quelque chose, une autre image de l’Afghanistan (d’alleurs, l’Hazaradjat est une région bien particulière) sans aborder les questions politiques, de terrorisme et de sécurité. Peut-être que ce n’est pas l’objectif de ce blog ? et que -de plus- des raisons de sécurité font qu’il n’aborde pas ces questions ?
      Y a toujours un grincheux -qui sait tout sur tout de surcroit- pour rammener les doux rêveurs que nous sommes (et surtout toi Laurent qui semble ne pas du tout avoir d’expérience dans l’humanitaire) à la dure réalité...

      Continue Laurent, merci pour cet éclairage un peu différent... en attendant la suite...

  • Anonyme

    merci pour ces photos superbes et en plus téléchargable sur picasa (pour les admirer plus longment) et merci d’avoir le courage d’effectuer une mission humanitaire , cela redonne confiance en l’homme ...j’espère que tu auras pleins de rencontres merveilleuses et que tu nous permettras de rever un peu avec toi par tes photos

  • Anonyme

    Bonsoir,
    J’aimerai connaître l’avis du gentil contribuable de 17h58 sur l’envoi de troupes de l’armée française dans ce pays (ou ailleurs). A t-il autant de scrupules quand « ses » impôts sont utilisés de cette manière ?
    Merci à Laurent et à ceux dont les valeurs humaines restent plus importantes que les valeurs de l’argent.

  • Anonyme

    Le gentil contribuable n’est pas plus content que ça compte tenu du résultat mais ce n’était pas le propos (pour info il y a peu de soldats FR sur place et pour l’instant au QG à Kabul avec des pilotes et avions à Kandahar ainsi que qq instructeurs par ailleurs).

    Quand on voit le fiasco de l’Arche de Zoé et le délire qui s’en est suivi, on ne peut qu’être circonspect par la démarche d’humanitaires qui sont dans un pays dans l’état de l’Afghanistan. La seule bonne nouvelle est que le coin dont nous parle Laurent est « oublié ». Pourvu que ça dure !

    Il ne s’agit pas de dire qu’il ne faut pas d’humanitaire mais que le moment est mal choisi.

    • Anonyme

      au contraire ! Je trouve que le moment est particulièrement bien choisi pour sortir un peu d’un débat qui me fatigue. L’arche de Zoé met en scène des personnes qui ont commis un délit... L’humanitaire c’est pas l’auberge espagnole, ni pour ce genre d’individus ni pour les Etats d’ailleurs.
      Ce témoignage donne un autre éclairage, plus sensible, sur les pays dans lesquels il y des besoins humanitaires. Il permet d’appréhender le sujet différemment, et ça fait du bien.

  • Anonyme

    Merci, Merci, Merci, j’ai eu le bonheur il y a 30 ans (déjà) de traverser ce Pays (juste avant l’invasion des russes), en compagnie de canadiens avec sac à dos, dans une Dauphine .... J’ai été demandée en mariage par un instituteur, j’ai pu avoir un contact d’une humanité extrême avec la population de ce hameau, j’ai enfilé la burka ! J’ai aimé ce Pays, je l’aime et rêve dès ma vie professionnelle terminée, de reprendre mon sac à dos. Saurais-je encore faire ? je l’espère.

  • Prolo du livre
    • Posté à 13h39 le 03/12/2007
    • Internaute 12784

    « L’Usage du monde », Nicolas Bouvier. Petite bibliothèque Payot voyageur. L’un des meilleurs livre que j’ai jamais lu.

    L’Afghanistan dans les années cinquante, pas si différente de celle-ci.
    J’aimerais bien, moi, y aller, voir ses grandes montagnes pelées, ses bergers pashtouns avec ses grandes tuniques, voir une pleine lune là-haut...
    J’aimerais bien, moi, y aller, discuter un peu avec des minots de là-haut, il parait que les afghans ont encore des bataillons militaires qui défilent en kilt avec cornemuses...

    Il parait que c’est beau, j’aimerais bien, moi, y aller.

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