lettres afghanes

Laurent Maurice, agronome de l'ONG Action contre la faim, raconte sa mission à Nili, dans l'Hazarajat, en plein coeur de Afghanistan.

Pourquoi je suis parti en Afghanistan aider les Hazaras

Laurent Maurice
Action contre la faim
Publié le 22/01/2008 à 19h10

De jeunes Hazaras de la région (ACF).

(De Nili, en Afghanistan) En Europe, on va faire les courses une fois par semaine. Ici, au coeur de l’Afghanistan, l’homme va au marché pour la famille une fois par jour, pour préparer le repas du lendemain. Les produits de première nécessité comme l’huile, le pain, le sel, les protéines animales et végétales, les légumes, le lait ne leur sont pas accessibles monétairement.

Les étals ne sont pas vides, mais ils n’ont que les récoltes de blé ou d’amandes -de plus en plus maigres- comme monnaie d’échange. Cependant, ne croyez pas qu’ils meurent de faim pour autant ! Chaque famille se débrouille : elles ont toujours fait face dans le froid de l’hiver. Pendant la période de « soudure » -où les familles vivent sur leur stocks alimentaires-, on utilise ainsi le pain séché de la veille pour la soupe (la « chorba ») du soir.

De l’huile, de l’eau, du pain, du thé pour le repas du soir. Du thé et du pain seulement pour les deux autres repas. Ces hommes et femmes endurcis par les longues marches rapides à 2 500 mètres d’altitude s’en contentent.

Les montagnes dénudées fournissent un maigre pâturage pour les animaux, et, pour l’hiver, un fourrage riche en minéraux -la race de moutons qu’ils élèvent sont parmi les plus appréciées en Afghanistan.

La terre glisse et le gouffre économique se creuse

En Hazarajat, toutes les familles des montagnes (qu’elles vivent en hauteur, à mi-hauteur ou en bas dans la vallée) survivent grâce au secteur primaire : l’élevage de moutons, la culture du blé et de l’amande.

Quand la fonte des neiges arrive, c’est l’inondation et le dégel redoutés, un torrent de boue dévaste les parcelles cultivées des six derniers mois. C’est la galère qui commence. Il a fallu douze mois pour attendre que les semences produisent, et que les familles aient assez de pain pour les douze prochains mois.

Les populations connaissent leur région, et n’exposent pas leurs maisons aux inondations. Mais leur intensité reste imprévisible. Certaines années, des habitations s’écroulent. Et la terre, elle, glisse toujours, emmenant avec elle la seule richesse, et laissant la pauvreté s’installer, le gouffre économique se creuser encore.

La faim s’installe. Peu de journalistes viennent dans ces régions oubliées et inaccessibles pour témoigner, les humanitaires sont aussi un relais d’information. Ne croyez pas que je suis là uniquement pour écrire dans un blog ou pour m’exposer à l’insécurité, pour un défi personnel et inconscient. J’y suis car j’ai accepté d’y être -en toute connaissance de cause- pour former des jeunes de cette région qui à leur tour aideront leur population.

Pas d’eau, peu de ressources : le cercle vicieux de la faim

Depuis 1999, cette région subit une sécheresse d’une très sévère intensité. En 1991, 80% des fermiers étaient propriétaires de bêtes, globalement ovins et bovins. Hors sécheresse, les précipitations oscillent entre 200 et 400 mm par an. -au Sahel, le cumul de précipitations s’élève à environ 200 mm par an, ce qui vous donne une idée du climat qui règne ici.

En 1995, une famille hazara possédait en moyenne un troupeau de 22 têtes ovines. En 2003, le troupeau moyen s’est réduit à 3 têtes. Le reste est mort à cause de la sécheresse.


Une école en plein air de l’Hazarajat (ACF).

Evidemment, ce n’est pas au journal de 20 heures que nos yeux vont s’étonner d’images d’enfants hazaras malnutris, qui saignent des gencives quand ils mangent une pomme, d’images de femmes et d’hommes avec les symptômes d’une glande thyroïdienne ne produisant pas assez d’hormone pour réguler la croissance et le développement du corps humain et du cerveau.

Se promener avec un goitre dans les champs depuis le plus jeune age parce que la nourriture ne fournit pas assez d’iode, personne ne le souhaite ni ne le mérite. Cette population n’a pas choisi d’être regroupée ici, elle y a été contrainte.

Les populations hazaras ont soif d’apprendre, de rattraper le retard

Et au milieu de ce pays en conflit, c’est une population qui pâtit du manque d’accessibilité monétaire, de disponibilité alimentaire, d’intrants [l’ensemble des produits nécessaires aux cultures, ndlr], de productions à exporter, d’échanges commerciaux avec les autres provinces.

L’Hazarajat est riche de beaucoup de choses, mais pauvre en quantités produites et en moyens. Il faut donc être ici, oui, il faut aider cette population qui manque de connaissances sur des maladies réduisant leur espérance de vie, promouvoir l’hygiène, former les hommes à améliorer leurs techniques, donner de notre savoir aux populations hazaras qui ont soif d’apprendre, soif de s’instruire pour rattraper les années d’études perdues depuis vingt ans de conflit. Ces familles redistribuent, partagent, triment ensemble.

Certains diront, comme dans des commentaires passés sur ce Rue89 : pourquoi aller là-bas alors que les banlieues d’Europe brûlent ? D’autres diront que si l’on veut voir des montagnes, il y en a dans les Pyrénées, les Vosges, le Jura ou les Alpes. Chacun est maître de sa pensée. Et chacun son métier.

Pour ma part, j’investis mon expérience pour des familles opprimées, oppressées, discriminées par des années d’interdit, et affligées de désastres climatiques. Aujourd’hui, j’investis mon expérience pour des populations poussées et regroupées encore plus au centre de leur région, vers ces montagnes pelées, arides, et qui habitent -comme d’autres ailleurs- à quinze personnes dans la même maison. L’homme doit s accomplir, posséder son espace de vie, garder sa dignité, vivre décemment.

Alors, avant d’aller plus loin, je voudrais dire à ceux qui lisent ce blog et aux Hazaras, co-acteurs de ce blog, qu’il est évident que ma connaissance de ce pays central est très mince, je ne suis là que depuis six mois en Hazarajat.

Beaucoup de personnes que j’ai rencontrées dans la province du Day Kundi, où la mission d’ACF est installée, ont manifesté le désir de participer plus activement à ce blog. Donc, on s’est assis et on a discuté, pris du thé, et parlé. A vous Hazaras d’ailleurs, votre opinion, vos commentaires, rectifications, enrichissements nous permettront de d’en savoir plus encore.

Lire aussi : Les Hazaras, minorité opprimée, forcée de vivre en autarcie


L’Hazarajat, région du centre de l’Afghanistan (ACF).

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  • Tinhinane
    Tinhinane
    Médiatrice scientifique
    • Posté à 20h02 le 22/01/2008
    • Internaute 4901
      Médiatrice scientifique

    Certains….

    D’autres diront merci de nous permettre de ne pas trop nous en faire pour la débâcle de la bourse, elle n’est pas le seul indicateur de l’état du monde, de sa santé économique sociale et culturelle.

    Grâce à vos mots on ne retient pas que la beauté des paysages et des personnages. Je viens juste d’inaugurer mon demi-siècle, mes premiers pas je les ai faits dans des montagnes moins majestueuses et moins arides et votre message ravive certains souvenirs…

    En retour je vous offre ainsi qu’ tous ceux avec qui vous partagez une tranche de vie cet extrait d’un texte que j’ai écrit en 2003 (cadeau dérisoire, je le sais) :

    Akham on en kabyle) est éclairé par le seul rougeoiement des braises en partie recouvertes de cendres. Sur le kanoun (l’âtre), le thé a depuis longtemps infusé. Son jus réduit et s’assombrit. La plus jeune des enfants s’est endormie, nul besoin de rajouter de l’eau. Dehors, chacals et chiens poursuivent leur habituelle polyphonie, les ânes se sont tus et les chats sont blottis près de l’âtre au milieu de la pièce. Les contours de la pièce et les personnages s’estompent, disparaissent, une vieille file la laine presque avec instinct. Elle chante silencieusement.

    Dès le déclin du jour, on déploie la literie. La lampe à pétrole n’est allumée qu’en cas d’extrême besoin. Dehors, la neige et la lune éclairent la cour et juste une petite bande du seuil de la maison, elles donnent l’illusion du jour à l’intérieur qui s’assombrit au fil des heures. Mon regard glisse vers ma grand-mère qui carde en silence le visage impassible. Le printemps dernier, le père d’un parent est revenu de son septième pèlerinage à la Mecque, nous avons eu droit à la peau d’un des deux moutons égorgés. Mon cou ne me fait plus mal, je ne regarde plus la porte. Mon attention n’est plus tendue vers les aboiements de notre chien Bayard. Mon ventre gargouille moins. L’hiver prochain nous aurons peut-être une couverture. La récolte de figues, de noix et d’olives a été correcte cette année. Nous avons tout vendu. Si le prix du coton n’augmente pas, et si ma grand-mère ne tombe pas malade, nous irons laver la nouvelle couverture à la fontaine du village. Mon frère et le neveu de ma grand-mère dorment encore avec nous. C’est Setsi (grand-mère) la frontière intangible entre les garçons et les filles.

    Je tente de ranimer le feu avec les rares brindilles hors du feu, le quota de bûche a été atteint. Setsi demande aux garçons de détacher les chiens et de fermer la porte : « on n’attend plus personne maintenant » Elle me rappelle de ne pas tirer sur les manches de mon pull : « Il ne te couvrira pas plus » me dit-elle. « Mets-toi donc sous les couvertures au lieu d’activer les fantômes des braises et tu finiras par t’endormir. Il ne reste plus de liquide dans la casserole, si Malha n’est pas venue c’est qu’il ne leur reste plus de pain. De toute façon c’est mauvais de dormir juste après avoir mangé et il est temps que tout le monde se couche, je vais éteindre la lampe »

    Setsi s’est mise à aimer les Américains depuis que l’un d’eux à mit le pied sur le sol lunaire. « Ils finiront bien par le dénicher » disait-elle. « Il faut qu’il rende des comptes, qu’il s’explique » rajoutait-elle. Le grand-père avait cinq femmes. Yemma (ma mère, ici dans le sens mère) Fetta, Yemma Zahoua et Setsi lui ont survécues. Quand nous sommes là avec le cousin en plus, elles partagent tout en sept. Setsi, autorité incontestée bien que la plus jeune des trois, pratique le partage des « Hommes » – quand ils ne prennent pas pour des dieux précisait-elle - en nous l’expliquons : « Les dieux sont injustes. Nous devons mettre au grand jour le bien et le répartir équitablement sans oublier “ El mal agoughem (non doué de parole). Le partage doit se faire sous une lumière sans ombres qui assure la visibilité pour tous… ”

    Ce soir là, il n’y avait rien à partager. Nous attendons l’extinction de la lampe. Les garçons et les chiens chapardent dehors. Nous, nous attendons le sommeil de “ la justice ” - surnom de Setsi – pour glisser nos mains sous l’oreiller. Les Yemmas déposent souvent une portion du partage de l’ombre – en général une part de leur partage de lumière. Notre festin sous les couvertures terminé, Setsi que l’on croyait endormie rappelle aux garçons : “ J’entends même vos rêves, alors surtout pas de bêtises ”

  • chriss
    • Posté à 23h30 le 22/01/2008
    • Internaute 25959

    Bonsoir Laurent Maurice,

    Nous ne pouvons que vous encourager dans votre volonté de soutenir des populations en souffrances, vous n’avez pas à justifier votre choix, il me paraît courageux, d’autant plus qu’il est désarmé et vous résistez à la fatalité, la malédiction endémique sur ces Afghgans...Qui ne portent leur désir qu’à vivre en paix...
    Vous apportez votre contribution, chaque témoignage sur des drames humains est important mème s’il ne fait pas la une des grands médias, le traitement qu’ils en feraient ne serait pas forcément profitable à ces populations en détresse...

    A notre niveau nous soutenons a l’aide de petite sommes un ami qui nous sollicite pour aider des jeunes africain(es),50 euros par exemple peuvent permettre de couvrir les frais de scolarité de toute une annéé chez eux, alors qu’ils seraient exclus,le gachis serait d’autant plus grand que se sont de trés bons élèves...

    Nous avons eu le cas d’une jeune africaine qui grâce à ce modeste don a pu poursuivre sa scolarité...

    C’est une somme dérisoir pour des nantis comme nous...

    Cette ami voyage depuis de nombreuses annéés, il est guide touristique quelques mois de l’année, pour un modeste don nous avons contribué à la construction d’une école dans un village du Népal dernièrement...

    Voila comment nous pouvons vous aider concrètement...

    Il vous faut structurer un réseau d’amis et expliquer succinctement votre projet, pour les solliciter tour à tour une fois par an...Croyez moi ça marche...

    Avant de vous quitter Laurent j’envoie sur Rue 89 le fils d’un ami, Benoit, un technicien de l’eau qui rentre d’un long séjour en Afrique, il vient compléter sa formation sur Nîmes (30), afin qu’il lise votre article...

    J’èspère ne pas avoir été trop ennuyeux...

    A bientôt de vous lire sur ce média plutôt sympa !

    Nos Voeux de réussite vous accompagnent pour 2008.

  • Emgann
    Emgann
    présent
    • Posté à 09h24 le 23/01/2008
    • Internaute 26239
      présent

    Merci pour ce document qui honore Rue 89.

    Je souhaiterais de tels reportages pour découvrir la vie des gens au Pays Basque, en pays d’Oc,sous les ponts des grandes villes, dans les cités u., dans les vrais lieux de la vie d’aujourd’hui, dans les pubs de Bretagne....Sortir de cette vision parisienne qui n’en finit pas de formater ce pays dans son nombril de paillettes et de conneries.

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