lettres afghanes

Laurent Maurice, agronome de l'ONG Action contre la faim, raconte sa mission à Nili, dans l'Hazarajat, en plein coeur de Afghanistan.

Sept ans de sécheresse ont fait de l'Hazarajat un pays de pierres

Laurent Maurice
Action contre la faim
Publié le 12/12/2007 à 11h00

Sur la route de Kaboul à Nili, en Afghanistan (ACF).

Après trois jours de route à taper son derrière sur la banquette arrière, le véhicule nous conduit enfin vers Nili, au coeur de l’Hazaradjat, ce pays oublié où sont encore intactes des moeurs et coutumes du bout du monde. Cinquante derniers kilomètres pour remonter cinquante années, le voyage dans le temps s’accélère.

La piste tortueuse, étroite et caillouteuse, limite toutefois la vitesse à 40 km/h. Après les grandes vallées en forme de U, où les terres abondantes et bien irriguées fournissent travail et sécurité alimentaire, le paysage apparaît maintenant sec, aride et dénudé (voir diaporama ci-contre).

L’hiver dernier a apporté plus de neige, mais encore bien moins que les « moyennes saisonnières ». Les sept dernières années de sécheresse ont été une catastrophe écologique, une calamité agricole pour l’arrière-pays de l’Hazarajat. En cette saison d’été, un filet d’eau serpente entre les cailloux d’une rivière ravagée par les fontes de neige du printemps. Le cours d’eau va-t-il tenir jusqu’à l’automne ? « Peut-être », me dit Hussein, le chauffeur.

Chaque printemps, la neige se transforme en torpille érosive

Chaque année, en mars, à la période du nouvel an musulman, la hausse des températures réchauffe la couche de neige des sommets, dont l’altitude atteint 3 000 mètres. Durant un mois, la neige se transforme en une torpille érosive plus que violente, d’une intensité que l’on ne peut imaginer. Une violence que même le béton ne peut arrêter.

Hussein me décrit des torrents d’eau, de boues d’argile venant des terres cultivées à mi-hauteur, de sédiments arrachés au flanc des montagnes, de pierres de granit taillé que seule l’eau peut lever. Nous passons le long d’une rivière et j’essaie d imaginer ce que je ne pourrais jamais voir. Il ne reste plus qu’un filet d’eau et effectivement les traces assassines de l’érosion passent sous mes yeux.

Des gabions (pierres enfermées dans du gros grillage) ont été déplacés, projetés au milieu de la rivière. La route longe le cours d’eau et au bout un virage. Le torrent n’a pas pris le virage dans le lit mineur. Le paysan a perdu un tiers de sa terre où le blé de printemps commençait a pousser, grâce au radoucissement.

La surface agricole utile pour un paysan moyennement aisé après une période de crise est d’environ trois jerib (six milles mètres carrés). Cette surface permet à sa famille de six membres de survivre pendant trois mois, en mangeant chaque jour la miche de pain de blé cuit à la maison. Qui est passé en Afghanistan sait combien le pain est important à chaque repas, aliment de base accompagné de thé. Féculent sur féculent, peu de légumes, pas assez de fruits, pas assez d’amandes.

La sécheresse a fait disparaître les amandiers, et beaucoup ont fait faillite

L’amande était à l’Hazaradjat ce que la vigne est au bordelais. Les années de sécheresse ont fait périr des milliers d’amandiers. De nombreuses familles ont fait faillite, ont du hypothéquer leur terres pour acheter le blé de pain. Mais que faire ? Partir en exode temporaire en Iran, chercher de l’aide dans de la famille. Après la période des talibans durant les années 90, les camps de réfugiés en Iran, les terres emportées par les fontes des neiges, la sécheresse alourdit la peine. La vie du peuple hazara se forge dans ces montagnes de pierres.

L’heure tourne, le 4x4 roule, et un silence de peine vient clore la conversation. Je détourne la tête vers l’extérieur pour observer ces montagnes de pierres, finement polies par un vent chargé de sable. Des empilements à l’équilibre précaire qui n’étonnent pas les gens du coin.

Le véhicule s’arrête pour une courte pause a la sortie d’un village, dont les maisons sont aussi dispersées que la surface des domaines fermiers était grande dans les années 70. L’après-midi est chaude sur les coups de quatre heures a 2 200 mètres d’altitude, et le silence est dense. Il n’y a personne, pas même un chat ou un chien, pas d’oiseaux de mauvaise augure, tout est calme au milieu de ces pierres. Au loin, la résonance d’une explosion vient troubler la tranquillité : un homme occupé à construire sa maison fait exploser ces grosses pierres de granit. Le véhicule repart.

En pays hazara, pas de burqas, mais des foulards

Observer et voir un troupeau de mouton paître sur un champ sur lequel plus rien ne pousse, où la végétation n’a pu vaincre le climat et le surpâturage, les coupes successives des herbes sauvages avant même leur floraison. Observer et ne pas voir de cultures en terrasse sur des pentes prononcées. Observer et voir des enfants rentrer a la maison, cahier a la main, après une demi-journée d’école hebdomadaire. Observer et voir les femmes détourner ou cacher leur visage au passage du véhicule.

La burqa kabouli n’existe pas dans l’arrière-pays hazara. Mais les femmes portent un foulard sur la tête, un foulard juste posé, noir pour les femmes mariées, blanc pour les adolescentes. Observer et voir deux types de géologie se succéder et s’entremêler, le schiste et le granit. Voir des plis des montagnes et comprendre que plus nous allons du nord est vers le sud-ouest, et plus la chaîne montagneuse vient s’affaisser dans l’Hazaradjat. La chaîne de Himalaya fini son pli de compression ici dans un désordre parfait.

► Le site d’Action contre la faim.

Lire aussi : Kaboul-Nili, fabuleux voyage au creux des montagnes afghanes

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  • Jean-Jacques Louis
    • Posté à 21h47 le 12/12/2007
    • Internaute 2277

    Bon article, très utile et, qui plus est, bien rédigé. Au style, on sent que vous faites votre métier avec passion. C’est rare.

    La sécheresse est un problème mondial. Elle sévit en Asie Centrale mais aussi en Afrique et même aux USA (voyez l’état du lac Mead). En Asie Centrale, elle ne date pas d’aujourd’hui.

    Mais, premier problème, elle va en s’accélérant. L’irrigation exagérée est venue à bout de la Mer d’Aral et menace dangereusement toutes les autres pièces d’eau de la région, y compris la Mer Caspienne. La disparition de la Mer d’Aral aggrave la situation par les précipitations que son évaporation naturelle engendrait et qui n’ont plus lieu actuellement avec la même intensité ni avec la même régularité. De plus la Mer d’Aral agissait sur le climat de la région par son volant d’inertie thermique. À cela s’ajoute le réchauffement global qui, en diminuant fortement la surface des glaciers, limite le débit des rivières au moment de la fonte des neiges et surtout rend ce débit très irrégulier. Vous en parlez dans votre article mais souvenez-vous aussi des inondations catastrophiques connues par le Kazakhstan il y a deux ans.

    Deuxième problème : l’empoisonnement des pièces d’eau. Prenons un exemple : avant que n’apparaisse l’Humanité, un lac s’est évaporé naturellement à la place de ce qui est actuellement la dépression de Turpan dans le Xinjiang chinois. Cette dépression est maintenant fertile : un îlot de verdure avec des vignobles au milieu d’un désert ravagé par le vent avec des villes fantômes. Or ce qui était le fond de la Mer d’Aral n’est pas devenu fertile, bien au contraire, parce que, pendant près d’un siècle, la Mer d’Aral a servi de poubelle et qu’on y a même testé des armes bactériologiques. Toujours dans cette région, je n’ose pas penser à ce qu’on découvrira au fond du Lac Balkhash quand il sera disparu. Mais, quand on voit le débit actuel de la rivière Ili, nous seront, hélas, rapidement fixés.

    Troisième problème : politique , celui-ci. À l’époque soviétique, toute cette région était dirigée par deux pays : l’URSS et l’Iran. Depuis 1989, l’Union Soviétique a fait place à une multitude de nations d’une pauvreté extrême mais où existent çà et là des îlots de prospérité comme, par exemple la Vallée de Ferghana, ce qui ne manque pas de créer des tensions entre ces pays. Ils ont donc d’autres problèmes urgents à résoudre que l’entretien d’un réseau hydraulique. Alors que ce réseau est plus que jamais capital.
    Une solution au problème de la sécheresse en Asie Centrale ne sera trouvée que le jour où tous ces pays, à défaut de s’entendre, feront au moins l’effort de s’asseoir autour d’une table pour trouver et élaborer ensemble une solution à la maintenance et à l’utilisation en commun d’un réseau hydraulique adapté à la situation actuelle. Cela concerne non seulement les pays en –stan de l’Asie Centrale mais aussi la Chine et les riverains de la Caspienne. J’y ajouterais même Israël pour son savoir faire en irrigation moderne.

    C’est urgent. Incroyablement urgent ! Le pétrole peut être remplacé par l’hydrogène, le nucléaire ou les énergies alternatives mais l’eau, elle, est irremplaçable. Sans solution à ses problèmes hydrauliques, l’Asie Centrale connaîtra la guerre civile. Et bien d’autres régions du monde seront, tôt ou tard, dans la même situation.

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