Chez Jean Matouk

Un blog sur l’économie, la finance, et quelques autres sujets d’actualité, par Jean Matouk.

Le Crédit Agricole lance une carte de crédit à double tranchant

Jean Matouk
Economiste
Publié le 25/11/2008 à 16h26

Sur l’air de « Freedom », une publicité du Crédit Agricole vante une carte pouvant servir à la fois, selon la volonté du client, de carte de paiement comptant ou de crédit. Mais ce nouvel instrument apporte en fait plus d’entraves que de liberté.

Au moment de passer à la caisse, le client choisit entre le débit immédiat sur son compte et l’imputation sur une « réserve » préalablement négociée avec son banquier, puis le remboursement progressif de la somme pour reconstituer la réserve. Bien entendu, si un deuxième débit intervient avant que le premier ne soit remboursé, les mensualités de remboursement augmentent à due proportion.

En fait, les cartes de paiement étaient déjà des cartes de crédit, puisque les sommes correspondant aux achats ne sont débitées qu’en fin de mois. Mais avec ce nouveau produit, le délai de débit réel sur le compte s’allonge. Cependant, le Crédit Agricole n’innove pas vraiment. Si ces instruments ont été appelés « cartes de crédit » par les Américains, qui les ont inventés il y a une bonne quarantaine d’années, c’est justement parce qu’ils permettaient au porteur d’étaler ses paiements.

Leur utilisation sous cette forme a pris aux Etats-Unis une importance considérable, allant jusqu’à la mise en gage éventuelle des crédits correspondants sur le patrimoine immobilier du porteur. Les encours de ces crédits par carte ont même été titrisés, comme les crédits immobiliers. Il n’est même pas impossible, la crise aidant et les débiteurs devenant moins solvables, avec des gages immobiliers dévalués, que les dérivés de ces crédits ne relancent une crise bancaire.

Un instrument créateur de dettes

Franchement, le marché bancaire français avait-il besoin de ce nouvel instrument ? Certes, l’endettement des ménages français reste faible en comparaison de celui des Anglo-saxons. Il s’élève à 70% du revenu net (incluant le loyer pour les locataires), contre 145% au Royaume-Uni ou 115% en Espagne. En un sens, on peut d’ailleurs dire, compte tenu de nos dépenses publiques de solidarité, que l’endettement public se substitue en partie à l’endettement privé. Symétriquement, notre taux d’épargne est élevé. Il dépasse 12%, contre 11% en Allemagne, 8,5% en Italie, 3% au Japon, 2,5% en Grande-Bretagne et 1,8% aux Etats-Unis.

Mais de tels instruments attireront au premier chef les ménages aux budgets courts. Pas les plus pauvres, bien sûr ! Car l’essentiel du surendettement ne provient pas de ces derniers. Il est surtout le fait de ménages à petits revenus mais normalement solvables, auxquels des vendeurs sans guère de scrupules, ou ayant du mal à réaliser leurs objectifs commerciaux, proposent des crédits qui s’accumulent et entraînent l’insolvabilité. La nouvelle carte du Crédit Agricole, au prétexte immoral d’apporter à ces ménages la « liberté » que vante la publicité, se transformera au contraire en instrument créateur d’un supplément de dettes, donc d’un supplément d’entraves.

Puisque l’heure est à des nouvelles régulations du système financier, ne serait-il pas temps que chaque organisme prêteur puisse avoir accès à un registre intégral où figureraient tous les emprunts d’une personne, et pas seulement au-delà d’un certain seuil ? Et qu’il soit ensuite sanctionné si le prêt accordé, cumulé aux précédents, met la personne en surendettement ? Dans cette optique, le Crédit Agricole aurait mieux fait de s’abstenir et de concentrer ses efforts sur les PME rurales, sources d’emploi, de revenus et de saine consommation.

  • 14076 visites
  • 33 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • in girum
    • Posté à 18h55 le 25/11/2008
    • Internaute 8170

    ça, c’est la prochaine crise, celle de 2009. les ménages américains ne peuvent plus payer les crédits de leurs cartes. ils peuvent augmenter en deux ans de 5 à 21%, et cela ne dépend que de la capacité à rembourser. des millions de familles ne peuvent rembourser que les intérêts, des sommes insensées qui n’effacent en aucune part leur dette. un souci, un retard de 2 jours, et le montant des intêrets augmente..là bas, plus vos intérets sont élevés, plus d’autres banques vous font des proposition d’ouverture de nouveaux crédits souvent à taux zéro le premier mois, puis augmentation stratosphérique. ces crédits sont une véritable esroquerie.

    le surendettement à la consommation des ménages américains va donner lieu à la catastrophe financiere suivante.

  • kawouede
    • Posté à 20h37 le 25/11/2008
    • Internaute 27995

    Nan, c’est vrai, les banques nous mentiraient ?

    A voir aussi la réaction de Charb dans Charlie Hebdo la semaine dernière je crois...

    Tant qu’à faire, autant préférer la CB du crédit coopératif qui reverse un peu d’argent aux associations (environnementales et sociales)

    Pour le reste, la finance solidaire, c’est par là
    Lien

  • Madiran
    Madiran
    (Business Analyst)
    • Posté à 21h11 le 25/11/2008
    • Internaute 16911
      (Business Analyst)

    Ce type de carte est un « subprime » à la Française.

    Cette carte propose des SOFINCO ou COFIDIS qui ne disent pas leur nom !

    Quand « on » s’apercevra du niveau de cette catastrophe, il sera trop tard !

    Hélas.

  • bonbon rose
    bonbon rose
    à croquer
    • Posté à 22h00 le 25/11/2008
    • Internaute 52604
      à croquer

    Oui, j’ai été absolument horrifiée de voir que cette pub avait obtenu l’aval de l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.