Chez Jean Matouk

Un blog sur l’économie, la finance, et quelques autres sujets d’actualité, par Jean Matouk.

Corriger les inégalités, une nécessité économique immédiate

Jean Matouk
Economiste
Publié le 18/01/2009 à 14h02

Le discours sur les inégalités était, jusqu’à ces derniers temps, un discours de la gauche. Elle en critiquait les excès au nom de la morale. Elle appuyait son plaidoyer par un argument sociologique : trop d’inégalités ne sont plus incitatives, mais disloquent le lien social, du sentiment « vivre ensemble ».

Mais voici qu’aujourd’hui, de nombreux économistes, pas tous venus de la gauche, imputent à l’augmentation des inégalités, que personne ne nie, la responsabilité de la crise. Depuis vingt ans, nous explique-t-on fort justement, les salariés américains ont vu leur part de plus en plus réduite dans la valeur ajoutée, à l’avantage des profits.

Comme leur demande de consommation est vitale pour le développement du capitalisme, ils ont été incités à emprunter de plus en plus pour pallier la stagnation voire la baisse de leurs revenus. Emprunts qui, du moins jusqu’aux récentes faillites bancaires, gonflaient un peu plus les profits financiers. Puis le château de carte s’est effondré et la crise financière a déferlé, suivie de la crise réelle.

Refonder le capitalisme

L’analyse est parfaitement juste. Elle s’applique également à l’Europe, où la part de valeur ajoutée des salariés a aussi baissé. Les experts réunis récemment pour « refonder le capitalisme » l’ont publiquement diagnostiqué. Lors du colloque gouvernemental sur la « refondation du capitalisme », le ministre travailliste néerlandais des Finances renforçant l’analyse de mon collègue Jean Paul Fitoussi, dénonçait « les gains excessifs pour quelques uns et l’énorme déficit pour les masses ».

Le capitalisme, avant d’être « refondu », peut être amélioré, tout de suite, en ne se contentant pas de dénoncer la montée des inégalités mais en renversant le mouvement. C’est possible à court terme, dans la redistribution, à moyen terme dans la distribution primaire des revenus, et à long terme par l égalité des chances et la lutte fondamentale contre le chômage.

Des mesures pour le court, le moyen et le long terme

Immédiatement, il faut revenir sur les mesures fiscales qui, depuis des années, dans tous les pays, ont fortement élargi l’éventail des revenus disponibles, que ce soit entre bas et hauts revenus, comme dans les pays anglo-saxons et l’Europe du Nord, ou revenus moyens et supérieurs en France. Ainsi, les Etats récupéreront des fonds utiles ailleurs.

C’est possible à moyen terme, dans les divers canaux de la distribution primaire des revenus ou dans le pouvoir d’achat. Les entreprises, dont on devrait baisser le taux d’impôt sur les bénéfices investis, devraient être fortement incitées par ce biais à réduire l’éventail des salaires.

Ne comptons pas pour cela sur la charte éthique du Medef, risible dans sa feinte naïveté. A l’autre bout de l’échelle, des minimas sociaux doivent être relevés. Les dividendes doivent être, cette année au moins, strictement plafonnés, les boni supprimés et les parachutes dorés définitivement interdits.

Les sommes économisés doivent être consacrées à l’investissement. Les loyers pourraient être bloqués au moins pendant deux ans, et les dépassements d’honoraires médicaux totalement interdits jusqu’à nouvelle négociation.

Miser sur l’éducation et l’égalité des chances

A long terme, les inégalités doivent être combattues ou taries à la source par deux voies : un vrai coup de pouce à l’égalité des chances et une modernisation à marche forcée de notre appareil productif pour déraciner le chômage structurel.

L’égalisation des chances est la source la plus sure d’une société plus juste. Il est donc effectivement essentiel de réformer l’éducation nationale pour qu’elle ouvre toutes les potentialités de carrière à tous les enfants. Il faut donc ne pas réduire ses moyens globaux, mais mieux les répartir : 10 élèves par classes dans certains collèges, et peut-être 30 dans d’autres, où l’environnement culturel familial est bon. Ce n’est pas seulement un impératif d’équité. C’est aussi une nécessité d’ordre public.

La modernisation de notre tissu industriel, qui le rendra plus compétitif dans une mondialisation inévitable mais où la France n’est pas « heureuse », contrairement aux affirmations béates de certains, passe par l’investissement, d’où la baisse de l’impôt sur les bénéfices réinvestis.

Elle passe aussi par un effort général de recherche-développement à débouchés rapides, sans toutefois sacrifier le fondamental. L’Etat et les entreprises doivent donc y consacrer plus de fonds, mais en réformant effectivement le CNRS et l’Université.

Si l’on pense vraiment qu’au niveau atteint, les inégalités sont économiquement contre-productives, plus d’atermoiements et de faux semblants ! Il est possible de les corriger, tout de suite ici et maintenant, et d’en bloquer la largeur de l’éventail à long terme.

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  • jyeden
    jyeden
    khmer vert ( age des caverne, (...)
    • Posté à 17h57 le 18/01/2009
    • Internaute 20631
      khmer vert ( age des caverne, (...)

    compte tenu de la contraction des richesses dans un nombre de mains de plus en plus restreint, les riches finissent par atteindre un seuil de consommation
    ils ne leur restent plus qu’à accumuler.
    cette accumulation, in fine, devant etre dédruite par l’inflation.
    Ou par un effondrement du système
    réduire les inégalités reviendrait à booster la consommation des classes moyennes
    un système bien keynessien pour sortir de la crise
    on peut y croire...
    mais il ne reste pas assez de matière première et d’energie fossille pour infirmer ce scénario.
    Si on relance la consommation on rebooste le prix des matières premières et de l’energie (et des biens alimentaires par le biais des agro carburants) et on retombe dans la crise
    la sobrieté est la seule solution
    songez qu’un RMI d’aujourd’huy correspond a un smic de 1968

  • yoruk
    yoruk
    au fil de l'eau
    • Posté à 19h38 le 18/01/2009
    • Internaute 57383
      au fil de l'eau

    Il faut transférer les valeurs ajoutées. A vouloir se différencier par un consumérisme à tout crin, la valeur ajoutée (et pas seulement financière et économique) se focalise sur les biens de consommation.
    Un produit ne prend de la valeur que si il est demandé. Plus il est demandé plus sa valeur ajoutée augmente, et la machine spéculative se met en branle.
    Il n’y aura aucun progrès si nous ne sortons pas de cet esclavage : exister par ce que l’on consomme.
    La solution consiste à mettre la valeur ajoutée non plus sur le produit, mais sur l’art de la production : sur le faire et le savoir faire. Prendre du plaisir à faire, prendre du plaisir à fabriquer.
    Nous avons oublié nos mains, nous avons oublié la valeur des gestes, nous avons oublié le plaisir du travail bien fait. D’artiste et artisan, nous sommes devenus les caniches asexués des gourous du marketing.
    Des jours glorieux nous attendent. C’est à nous de les fabriquer…

  • con-dor-sait
    con-dor-sait
    très actif
    • Posté à 19h39 le 18/01/2009
    • Internaute 61183
      très actif

    très instructif, la situation de chaque pays face aux inégalités et à la redistribution des richesses produites :

    Lien

    On pourra observer très rapidement que ceux qui résistent le mieux à la crise actuelle sont ceux qui ont une structure sociale solide et dont le coefficient est le plus fort. La place de l’Islande (qui a choisi de fonder son économie sur la finance) est significative alors que les autres pays nordiques (Danemark, Suède, Norvège) dont les choix internes basés sur la réduction des inégalités, l’égalité des chances, l’accroissement collectif des compétences sont les mieux armés pour sortir de la situation économique. D’autant que la nécessité du développement durable commence à être intégrer dans leurs politiques publiques.

  • the cat
    the cat
    étudiant
    • Posté à 22h55 le 18/01/2009
    • Internaute 54940
      étudiant

    Je trouve ça triste de devoir attendre le constat économique pour enfin s’atteler à la question des inégalités. En plus, il y a peu de chance que les politiques s’en occupent, même malgré cela.

    A mes yeux, le constat sociologique est déjà largement suffisant pour avoir la volonté de réagir.

    Merci M. Matouk pour cet article, apportant encore une fois des réponses précises. Et pas seulement des critiques stériles.

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 03h26 le 19/01/2009
    • Internaute 44521
      Déchoukeur

    « 10 élèves par classes dans certains collèges, et peut-être 30 dans d’autres, où l’environnement culturel familial est bon. “ - alors que les ‘réformes’ dans l’Education Nationale amènent à des classes surchargées.

    ‘Les sommes économisés doivent être consacrées à l’investissement. Les loyers pourraient être bloqués au moins pendant deux ans, et les dépassements d’honoraires médicaux totalement interdits jusqu’à nouvelle négociation.’ alors que les scandales pour ce qui concernent les honoraires de certains soins médicaux grevant la sécirité sociale, éclatent régulièrement (même si les médias n’en parlent pas beaucoup).

    ‘modernisation de notre tissu industriel’ - alors que les industriels délocalisent à la première occasion -

    ‘un effort général de recherche-développement à débouchés rapides, sans toutefois sacrifier le fondamental’ - alors que les moyens diminuent et que les chercheurs français rêvent d’aller travailler à l’étranger -

    L’Utopie absolue...dans le cadre de la société capitaliste telle qu’elle est et telle qu’elle est pensée.
    Et si on en finissait avec l’idée de profit et d’exploitation du travail d’autrui, en un mot avec la société capitaliste elle-même ?
    Monsieur Matouk, encore un effort pour être révolutionnaire.

    • yoruk
      yoruk répond à nemo3637
      au fil de l'eau
      • Posté à 04h50 le 19/01/2009
      • Internaute 57383
        au fil de l'eau

      « encore un effort pour être révolutionnaire. »

      J’espère que vous n’oubliez pas que le 1er effort, c’est à soi même de l’appliquer, hein....

      J’ai cru remarquer quelques « conformismes bourgeois » chez les fonctionnaires de l’éducation nationale....

    • perceneige
      perceneige répond à nemo3637
      intermittent
      • Posté à 10h25 le 19/01/2009
      • Internaute 60003
        intermittent

      Il est en effet question aujourd’hui de savoir si les bonus, ces
      gratifications qu’octroient les conseils d’administration des grandes entreprises à leurs gestionnaires doivent être maintenus ou non ?
      La question me semble mal posée et en masque une autre - selon moi - plus importante - tout particulièrement en cette période qui voit la communauté des citoyens porter assistance aux entreprises gérés par ces gestionnaires, et qui pourrait être formulée ainsi :

      Est-il bien raisonnable qu’un dirigeant quelconque puisse recevoir un salaire supérieur à 10 fois le salaire d’une sage-femme ?

      Si vous soutenez que la sage-femme ne contribue qu’à la reproduction de l’espèce humaine. Je vous dirais oui. Et si vous ajoutez du gestionnaire d’une entreprise - qu’il n’a le plus souvent pas fondé -, qu’il contribue à l’augmentation des richesses du monde, je vous dirais oui, comme l’ouvrier ou l’ingénieur ou le livreur d’ailleurs. Pourquoi le salaire de celui qui coordonne l’augmentation des richesses devrait-il dépasser de 10 fois le salaire de celle qui contribue à établir la vie humaine ? Si vous me dites pourquoi 10 fois, pourquoi pas 7 fois ou 20 fois. Je vous répondrais : « Ouvrons les espaces de débat public propres à en discuter, en délibérer et en juger... »

      • yoruk
        yoruk répond à perceneige
        au fil de l'eau
        • Posté à 12h14 le 19/01/2009
        • Internaute 57383
          au fil de l'eau

        Les élites de la république, élites formées gratuitement par la république, ont perdu pour beaucoup leur honneur, et « servir est devenu se servir »…

        L’esprit citoyen s’est évaporé, et l’on fini par admettre pour normal qu’un administrateur puisse gagner 10 fois plus qu’une sage femme.
        L’intelligence s’est corrompue et se vautre dans un égoïsme aveugle. Cà ne peut pas continuer, là on coince.
        La qualité de cet article est de rappeler à l’intelligence, qu’elle aurait fort à gagner en redistribuant les produits de son avidité. Sinon, on finira par fâcher les citoyens…

  • arpenteur
    arpenteur
    retraite
    • Posté à 11h02 le 19/01/2009
    • Internaute 58190
      retraite

    Nous assistons à une gigantesque partie de Monopoly
    à l’échelon mondial.
    La fin de partie est en train de sonner.
    Les ponts vont êtres comptés.
    Et les gagnants pas ceux que l’ont croient.

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