Chez Jean Matouk

Un blog sur l’économie, la finance, et quelques autres sujets d’actualité, par Jean Matouk.

A-t-on encore besoin de la finance ? Oui !

Jean Matouk
Economiste
Publié le 08/12/2009 à 15h19


Un tas de billets de banque américains (Flickr/aresauburn™)

Le Cercle des économistes organise, le 10 décembre à l’Université Paris Dauphine, comme chaque année, une brillante manifestation sur le thème de la finance. Question posée cette année : « Le monde a-t-il encore besoin de la finance ? » Nul doute que les prestations des divers intervenants, éminents praticiens de cette activité, concluront a son caractère absolument indispensable, consentant seulement qu’elle devrait marginalement se réformer en tentant, pour résumer l’objectif, de réduire le rapport entre rendement et risque.

La monnaie et les moyens de paiement sont indispensables

Je pense que la question posée est tout à fait pertinente et vais l’aborder sur le plan de l’utilité sociale. Distinguons d’abord clairement la finance de l’argent ou de la monnaie. Cette dernière a été inventée par les premières « monarchies » humaines - on l’attribue au Lydien Crésus - pour contrôler l’activité mercantile et recenser les citoyens. La monnaie a, comme le disait déjà Georges Simmel (« Philosophie de l’argent », 1900), favorisé l’évolution du monde vers la modernité, facilitant l’échange des biens, la divisibilité des avoirs, la mobilité des hommes. A l’intérieur de chaque pays ou zone monétaire, elle est étalon de valeur.

Mais la finance, c’est autre chose. C’est l’ensemble des institutions et règles qui :

  • permettent la circulation intérieure de la monnaie
  • assurent le « change » entre les diverses monnaies, puisqu’il n’y a pas de monnaie internationale
  • canalisent l’épargne des uns vers les besoins des autres

Dans le premier rôle, la finance est évidemment indispensable. Monnaies fiduciaires des banques centrales, chèques, virements et cartes bancaires sont les supports vitaux de l’activité économique intérieure.

L’activité de change est aujourd’hui « tirée » par la seule spéculation

Le change, lui, tient évidemment au fait de la multiplicité des monnaies. Quand une monnaie, depuis la fin de l’étalon or, fonctionne comme étalon des étalons « nationaux », la circulation internationale des monnaies est simple. La livre, puis le dollar, jusqu’en 1973, ont assumé correctement ce rôle, adossés à l’or.

Depuis cette date, les monnaies flottent et l’activité cambiaire a pris des proportions considérables. Pour une part, elle est indispensable : exportateurs et importateurs doivent pouvoir opérer sur les diverses devises et nombre d’entre eux doivent pouvoir se couvrir contre les fluctuations des monnaies. Les compagnies aériennes devaient le faire à l’époque ou le dollar augmentait, renchérissant le pétrole. Airbus a dû le faire aujourd’hui pour tenter de limiter l’impact de la baisse du dollar sur ses ventes.

Comment peut-on se couvrir ? En vendant à terme la devise dont on craint la baisse. Mais pour que ce soit possible, il faut qu’en face d’autres cambistes parient sur l’évolution contraire. Il n’y a pas de couverture possible sans spéculateurs purs en face. Le problème est qu’aujourd’hui, l’activité de spéculation a pris le pas sur la couverture. Ce ne sont plus les besoins de cette dernière qui poussent le marché, mais, presque en sens contraire, la spéculation pure.

Des rendements financiers sans lien avec les rendements économiques

Le troisième compartiment de l’activité financière est le transfert des capacités de financement - l’épargne - de certains acteurs (notamment les ménages et, aujourd’hui, les plus grandes entreprises) vers les besoins de financement d’autres entreprises. Ce transfert peut emprunter deux canaux : le canal bancaire et le canal boursier.

Sur le premier, les épargnants confient leur épargne aux banques qui prêtent les fonds ainsi collectés aux entreprises. Les banques font écran. Les épargnants ne connaissent pas la destination finale de l’épargne qu’ils ont apportée. C’était, jusqu’aux années 80, le principal canal de financement, surtout en Europe continentale.

Sur le second canal, les épargnants et détenteurs de fonds achètent sur la bourse des obligations émises par les Etats ou les grandes entreprises, et des actions d’entreprise. Ils savent à qui ils prêtent ou de quelles sociétés ils deviennent actionnaires. Ce second canal, déjà développé dans les pays anglo-saxons avant 1980, a vu son débit se gonfler considérablement, au détriment partiel du canal bancaire.

En soi, c’était nécessaire car les banques ne parvenaient plus, dans certains cas, à concentrer des masses suffisantes de prêts sur certains géants mondiaux. De plus, ces derniers empruntaient ainsi moins cher, et/ou trouvaient de quoi augmenter leurs fonds propres. En contrepartie, pour attirer ces capitaux, ils ont dû leur offrir des rendements bien supérieurs au taux d’intérêt.

Mais du même coup, les masses financières engagées sur les bourses ont fini par excéder largement les besoins en investissements ; la recherche du rendement financier « pur » a remplacé celle du rendement économique des investissements. La titrisation de crédits, dont ont abusé les banques américaines avec les subprimes - une pyramide de Ponzi éhontée, comme la dénomme Paul Jorion - a « boosté » plus encore ce gonflement de la sphère financière. Celle-ci s’est donc développée bien plus que la sphère réelle. Jusqu’à 50 fois plus, et même plus encore, si l’on comptabilise les transactions cambiaires quotidiennes !

Les Etats-Unis et la Chine nous font marcher vers une nouvelle crise financière

Finalement, on peut considérer que, tant pour le change que pour le financement, l’activité financière a cessé ces dernières années de se développer au rythme de l’activité économique pour s’auto-amplifier toute seule, dans la recherche de profits purement financiers sans aucun lien avec l’activité économique. De ce point de vue, une bonne part de la finance aujourd’hui, ne sert... qu’elle-même, et n’est donc d’aucune utilité sociale.

La voie à suivre, qui à l’idéal doit être concertée de manière internationale, est donc de limiter le champs des spéculations de change par la fixation de « zones cibles » de change entre le dollar, le yuan et l’euro, et de limiter la capacité de spéculation pure en relevant fortement les ratios de solvabilité exigés des banques sur leurs opérations de marché. Rendre le coût en capital tel que le ratio rendement/risque bascule dans l’autre sens.

Bref, le monde a bel et bien encore besoin de la finance, mais pas de celle que les politiques du monde entier ont laissé se développer sans contrôle.

Malheureusement, les Etats-Unis et la Chine exercent sur le G20 une dissuasion efficace qui l’empêche de se saisir du problème des changes. Par ailleurs, Wall Street domine un Obama qui hiérachise non sans raison ses objectifs, assurance maladie et Afghanistan en tête.

Moyennant quoi, les deux géants économico-financiers nous font marcher tout droit vers une nouvelle crise financière. Tous les « responsables » politiques seront avertis, ils seront donc alors vraiment « coupables ».

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  • 13 réactions
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  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 15h28 le 08/12/2009
    • Internaute 82025
      non connue

    En gros, la Finance :
    - crée un danger
    - propose un antidote au danger qu’elle a créé
    - se paye au passage, quelle que soit l’évolution

    Je ne suis pas encore convaincu de l’intérêt de la Finance, par rapport à une monnaie universelle...

    • ysengrimus
      • Posté à 15h36 le 08/12/2009
      • Internaute 12674

      Ouais, bon, en effet. Le RENFLOUAGE DE L’ÉCONOMIE par la finance intubée, on a compris allez...

      Lien

      2009, miroir aux alouettes...

    • theshadedcucumber
      theshadedcucumber répond à A déménagé le 02-02-2012-2
      justicier potager
      • Posté à 17h09 le 08/12/2009
      • Internaute 93575
        justicier potager

      Même avec une monnaie universelle, nous aurions besoin de finance. Sans cela, comment financer avec l’épargne des uns les projets des autres par exemple ? La finance est indispensable, ce sont ses dérives qui devraient être contrôlées et jugulées.

      Quant à la monnaie unique internationale, on est pas près d’en voir l’avènement ! Quand on voit les critiques suscitées par l’Euro, qui ne concerne que 16 pays, on se dit qu’il y a encore du chemin à parcourir avec l’établissement d’une monnaie unique dans les 200 Etats (environ) que compte notre planète...

      • A déménagé le 02-02-2012-2
        • Posté à 18h36 le 08/12/2009
        • Internaute 82025
          non connue

        Quand j’étais petit, c’est ce qu’on disait de la monnaie européenne.

        Mais d’accord sur le fait que les activités classiques bancaires sont utiles. D’où la nécessité de séparer les activités, de manière à ce que l’État n’ait pas à payer les pots cassés de la spéculation.

         
        • Gotch
          • Posté à 12h20 le 09/12/2009
          • Internaute 15306

          C’est bien pourquoi il y eut une monstrueuse erreur : laisser fusionner les banques classiques, de crédit et épargne aux particuliers, avec les banques d’affaires qui ne traitent absolument pas la même optique de transactions.

          C’est comme si on fusionnait le Marché à terme des produits bruts de Chicago avec Carrefour....

        • Gotch
          • Posté à 12h20 le 09/12/2009
          • Internaute 15306

          C’est bien pourquoi il y eut une monstrueuse erreur : laisser fusionner les banques classiques, de crédit et épargne aux particuliers, avec les banques d’affaires qui ne traitent absolument pas la même optique de transactions.

          C’est comme si on fusionnait le Marché à terme des produits bruts de Chicago avec Carrefour....

        3 autres commentaires
  • christobal0094
    christobal0094
    citoyen du monde
    • Posté à 15h46 le 08/12/2009
    • Internaute 77671
      citoyen du monde

    Etre primitif que je suis j’aurai tendance a sussurer :
     » Moi, y’en a vouloir des sous « 

    Plus serieusement, mais pas trop, j’espere.

    la finance d’aujourd’hui, ne peut pas etre deconnectee du role du capital et de la constante reduction du cercle des “gros riches”.
    Cette concentration et ce manque d’opportunite d’invesstissements dans l’economie reelle a d’abord etait en partie pallier par la facile solution liberale : privatiser les entreprises d’etats, puis les services publics, puis depouiller les avoirs des ex-republique socialistes.
    la city pleure encore sur les droits de l’homme sous Putin.

    helas, ca a continue a se concentrer et la on a sorti la roulette du Grand Casino Global.

    race a poux.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 20h46 le 08/12/2009
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Pour un néophyte, la finance, ne servait qu’a investir dans des biens, des machines ou des hommes afin de développer une activité industrielle, culturelle, scientifique ou simplement acheter des biens personnels à travers des prêts , moyennant une juste rémunération du prêteur. Du commerce simple, efficace, rassurant., voir petit bourgeois.
    Qui a fait dériver la machine vers le profit ?
    Quand la finance sert à réserver des quantité fictives de matières premières alimentaires afin de les revendre en espérant une plus-value , où est l’investissement ?
    Quand la finance sert à rémunérer l’actionnaire d’un grand distributeur au détriment des producteurs et des consommateurs, où est l’investissement ?
    Les exemples pourraient être multipliés.
    Quand tous les économistes et financiers de la terre parlent d’investissements productifs en parlant de la Bourse, ils parlent de quoi, de qui et pourquoi faire.
    L’europe n’est plus un continent de travail, celui ci est et sera de plus en plus délocalisé vers les pays à bas coûts, il va devenir, comme pour nos amis Anglais une zone de banques, d’assurances et de centres de profits. Que vont devenir les millions de citoyens qui ne sont pas au courant ?
    Les plus agés alimenteront de leurs revenus les Mapad et autres Hepad et les plus jeunes feront de l’aide à la personne ?
    Joyeuses perspectives.
    Aucun expert de s’avise à donner un scénario ou le système financier serait remis en cause par peur d’être mis au banc des accusés, alors que beaucoup savent que la crise systémique est devant nous et pas derrière.

  • pablico
    pablico
    À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
    • Posté à 17h25 le 08/12/2009
    • Internaute 14278
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

    que veut dire Finance ?

    - notre argent quotidien, nos économies ?
    - les sommes d’argent investies dans l’industrie qui produisent de la « valeur ajoutée » ?
    - les sommes d’argent investies dans des choses qui ne produisent rien comme valeur ajoutée matérielle (intérêts)
    - les sommes d’argent qui servent à jouer, à spéculer ?

    Wikipedia =
    La finance désigne les méthodes et les institutions qui permettent d’obtenir les capitaux nécessaires dont on ne dispose pas et de placer ceux dont on a la disposition sans emploi immédiat ou que l’on compte utiliser plus tard.

  • Servais-Jean
    • Posté à 17h51 le 08/12/2009
    • Internaute 4591
      43

    J’en reviens pas, j’ai tout compris.
    C’est pas que j’étais bête avant mais j’attendais quelqu’un qui arrive à dire simplement ce que tout le monde sait sans arriver à le dire simplement.

    « Ignorer que l’homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la politique, de l’action sociale ... à la liste s’est ajouté depuis longtemps déjà celui de l’économie... Nous en avons une nouvelle preuve, évidente, en ces temps-ci. »

  • Tassin
    Tassin
    Inquiet
    • Posté à 18h39 le 08/12/2009
    • Internaute 70606
      Inquiet

    Préparez-vous à la prochaine vague de crédits pourris : les Alt-A. Explosion prévue 2010/2011.

    Lien

  • spartak
    spartak
    (comité libertaire lyophilisé)
    • Posté à 14h16 le 09/12/2009
    • Internaute 84113
      (comité libertaire lyophilisé)

    Le problème c’est la séparation capital & travail. Quand vous avez effectivement travaillé pour créer de la richesse, vous êtes peu enclin à la dilapider. Quand des fonds ne vous appartiennent pas, par contre, on en vient vite à jouer au Monopoly.
    Si les Etat pouvaient réguler les pratiques capitalistiques, je crois que ça se saurait... Il y a bien le précédent de Lénine qui s’assoit sur les emprunts russes, mais même là seuls les petits épargants ont perdu des plumes, les gros portefeuilles bien informés avaient pris les devants.
    Non, une finance vertueuse et soucieuse des retombées productives de son activité, ça... Et des crocodiles végétariens, aussi ?

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