Chez Jean Matouk

Un blog sur l’économie, la finance, et quelques autres sujets d’actualité, par Jean Matouk.

Le patrimoine culturel de Venise en danger de « marchandisation »

Jean Matouk
Economiste
Publié le 03/06/2010 à 11h41


Venise (Jean Matouk)

Regardez ces deux photos. Elles ont été prises à Venise, en mai. Venise ! Ville magique ! Bijou de la Méditerranée ! La ville dont tous ceux qui l’ont visitée une fois restent amoureux. La ville des voyages d’amour, de noces, et de retrouvailles éventuelles, n’en déplaise à Aznavour.

Ce rêve de vie, cette « tentation », inaccessible à la plupart d’entre nous compte tenu des loyers des palais et hôtels, sinon comme touristes en troupeaux d’un jour.

On savait Venise en danger d’inondation ; on connaît les projets de digue amovible gigantesque pour la protéger des plus hauts mouvements de la mer, que le budget de l’Etat italien semble incapable d’envisager. On savait ses palais rongés à leur base et pas assez entretenus. Mais voici que Venise est en danger de « marchandisation ».

« Vente » du patrimoine culturel et historique aux touristes

Tous nos vieux pays européens notamment, latins ou grecs, « vendent » aux touristes la visite de leurs patrimoines, lesquels constituent des actifs éminemment rentables pour toutes les collectivités locales et nationales.

Combien d’hôtels, cafés, restaurants, bars, boutiques de souvenir, avec leurs entrepreneurs individuels et salariés, vivent aujourd’hui, et fort bien, de ce legs d’hier ?

Les Etats, comme les collectivités locales, tirent de cette exploitation du patrimoine historique des flux d’impôts très conséquents. Mais ce patrimoine, cet actif, il faut évidemment l’entretenir.


Le pont des Soupirs (Jean Matouk)

On peut, bien sûr, compter sur les citoyens les plus riches des divers pays pour racheter, progressivement, les palais privés, les restaurer et les occuper ou en faire des musées. C’est ce que Peggy Guggenheim fit du palais Vernier et François Pinault du Palazzo Grassi et de la Douane de mer.

Mais pour les palais et monuments publics, il appartient à l’Etat de les entretenir, justement parce que c’est toute la collectivité qui en profite. Venise, avec ses seuls palais privés, attirerait sûrement le tourisme ; mais la fréquentation serait sans commune mesure avec celle que suscitent la piazza San Marco, le palais des Doges, le pont des Soupirs, l’église San Giorgio Majore, la Salutte... et tant d’autres.

Entretien du patrimoine délégué aux entreprises

Or, voici que le ravalement des arcades de la piazza San Marco et la restauration du pont des Soupirs sont dissimulés sous ces énormes panneaux publicitaires de Miss Sixty et des stylos Montblanc !

J’ignore si ces sociétés payent directement les travaux ou si -ce qui revient au même- versent pour ces emplacements publicitaires uniques une forte redevance aux administrations gestionnaires, mais je vois que la marchandise est en train de pourrir ces hauts lieux du « Beau » et de la culture.

Atteint lui aussi, depuis dix ou vingt ans, par la « baisse-d’impôts-mania », le gouvernement italien (ou la région de Vénétie) renoncent à un devoir essentiel : entretenir ce bien commun, patrimoine de toute l’humanité.

On admet volontiers qu’il sollicite des mécénats associatifs, comme celui de l’association American friends of Versailles, ou purement privés, comme celui de Vinci, pour le château de Versailles. On peut être gré à Pierre Bergé d’avoir financé le pyramidion de l’obélisque de la Concorde. Les uns et les autres le font savoir. C’est ce qu’on appelle de la communication institutionnelle.

Mais verriez-vous « Vinci » inscrit en grandes lettres sur la face monumentale du château, ou le nom de Bergé ou de la marque d’une société qu’il finance, affiché en gros sur l’obélisque ? La marchandisation de la vie culturelle a des limites. A Venise, elles ont été largement dépassées. Quelle pitié !

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  • guerzit-
    guerzit-
    Incomprenant majeur
    • Posté à 11h56 le 03/06/2010
    • Internaute 28472
      Incomprenant majeur

    Ils font des jeans trop sexy chez miss sixty ! ! ! !

  • A déménagé le 8-10
    • Posté à 12h15 le 03/06/2010
    • Internaute 1001
      nc

    Des publicités aussi agressives, où qu’elle soient (et je veux bien croire que dans de tels endroits c’est pire), sont-elles efficaces ?

    Et pour ne pas les subir, à Venise, il suffit d’éviter les endroits-où-tout-le-monde-va. La preuve :

    …Mère et enfants vont profiter des petites connaissances de papa-guide : préférer les itinéraires bis aux axes principaux, les rues désertes à leurs voisines huppées mais encombrées de touristes, les places où poussent les chats à celles où poussent les piétons. Préférer les premières heures du jour, quand les monuments sont indemnes de papillons à caméscopes. Chercher telle maison perdue des Frari, ses murs vérolés par l’eau du canal portant mille moulinets en plastique, multicolores. San Zaccharia où, rien que pour nous, s’éclaire une paisible madone de Bellini. L’Arsenal, qui fait marcher beaucoup avant de donner sa haute beauté solitaire. Cette boutique vouée au papier marbré, tenue par une dame aussi vieille et distinguée que la Sérénissime. Aller quand même au Florian, d’un renom nettement plus justifié que celui du Harry’s Bar où, pour avoir voulu occuper la même banquette fatiguée qu’Hemingway, nous bûmes le baccardi le plus cher de la planète.
    Et surtout, le soir tombant, marcher tranquillement sur la Riva degli Schiavoni, vers le terminus du vaporetto à la pointe de l’île. Attendre qu’arrive le dernier, l’accelerato qui, lentement bien sûr, honorera tous les arrêts, descendant le Grand Canal de palais en palais sortis de la nuit pour donner leurs façades. Nous sommes seuls à bord avec des Vénitiens, redevenus maîtres de leur ville, qui n’en aiment que mieux l’offrir à nos enfants courant heureux aux deux bords du bateau selon les débarcadères…*

    Bon, pour résoudre le problème évoqué par l’article, peut-être faudrait-il faire intervenir les Cherokees dont parle ailleurs Hélène Crié-Wiessner !

    * Pour le reste du texte, voir « Curieux » : Lien

    • Tassin
      Tassin répond à A déménagé le 8-10
      Inquiet
      • Posté à 13h13 le 03/06/2010
      • Internaute 70606
        Inquiet

      Mais malheureusement la publicité est diaboliquement efficace !

  • lally
    lally
    professeur
    • Posté à 12h24 le 03/06/2010
    • Expert 51226
      professeur

    Effectivement, c’est vraiment laid.
    Il aurait été plus esthétique d’imprimer sur les panneaux une gravure vénitienne représentant le bâtiment architectural à rénover ou un tableau du Titien ou un détail architectural particulièrement esthétique à la place de ces pubs. Si ces sociétés privées mécènes des restaurations avaient besoin de faire leur promo, leur suffisait de rajouter le logo de société en bas. Avec ces pubs géantes ces sites prestigieux vénitiens paraissent ridicules et emmurés. Et ces pubs sont d’une vulgarité sans nom...
    Enfin...peut-être que les pigeons de la place St Marc auront la bonne idée de recouvrir d’excréments ces horreurs... ; -))

  • Jarahueca
    Jarahueca
    Sur l'Equateur
    • Posté à 12h27 le 03/06/2010
    • Internaute 112257
      Sur l'Equateur

    La marchandisation du patrimoine culturel est plutot une bonne idee si ca garantie une source durable de financement.

    C’est d’autant plus une bonne idee dans le cas particulier de Venise dont les couts de preservation sont enormes et compte-tenu de l’etat des deficits publics a travers l’Europe.

    Apres, a inventer une forme de marchandisation qui ne soit pas aussi degueulasse que celle montree en photo ci-dessus.

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 13h19 le 03/06/2010
    • Internaute 29846
      menuisier

    Mais TOUT est en danger de marchandisation.

    Nous y compris.

    Lien

    Lien

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 15h35 le 03/06/2010
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    La ville dont tous ceux qui l’ont visitée une fois restent amoureux.
    Heu... C’est sympa, mais faut quand même pas pousser, y’a mieux.

    Parce que dire que c’est en danger de marchandisation implique que cela va le devenir... Mais ça l’est déjà !

    Niveau piège à touriste, c’est digne du quartier de St Michel (à Paris comme au Mont...) ou de la Côte d’Azur, c’est littéralement envahit de touristes à la con et de vendeurs qui en font leur gibier, on dirait un putain de parc à thème leur ville !

    Par chance, y’a plein de peintures qui déchirent et de bâtiments super cools, et par chance les keums de la Renaissance connaissaient leur affaire, parce qu’une Venise version art contemporain n’aurait eu d’autre intérêt que servir de décharge à déchets radioactifs...

    Enfin en voyant les photos j’ai eu peur qu’ils avaient vraiment installé des panneaux publicitaires sur le Pont des Soupirs, super spot que les niais mièvres trouvent si roooomantiiiiques mais qui en fait est génial parce que y’a eu des tonnes de types qui se sont fait torturer, emprisonner et exécuter.

    Heureusement, ce n’est que des machins pour isoler les zones en travaux d’une durée limitée, rien de bien méchant, ça ou un machin tout blanc c’est pareil (quoi que la grosse pouf ça craint vraiment plus que les nuages...), suffit de pas regarder ce qui tombe bien parce qu’il n’y a rien à voir, et suffisamment de trucs dans le reste de la ville..

  • Comment peut on être Persan
    Comment peut on être Persan
    Salut les grincheux
    • Posté à 18h32 le 03/06/2010
    • Internaute 110207
      Salut les grincheux

    Je suis partagé à la lecture de cet article. Bien sûr d’accord avec ce qui est dit contre la marchandisation de la vie culturelle. Ou à tout le moins une certaine marchandisation. Il ne viendrait à personne de contester l’intérêt et la qualité de la Réunion des Musées de France, organisme pourtant éminemment lucratif. Mais là n’est pas le sujet. Cet article laisse entendre que Venise est vendue à ces deux afficheurs. Que les pouvoirs publics italiens l’ont bradée. Que l’atteinte à la Ville mais aussi à la culture est majeure. Et de gloser sur le respect du patrimoine mondial dans des termes somme toute judicieux. Ce n’est qu’incidemment que les faits réels sont évoqués, à peine relatés. Il s’agit -il ne s’agit que- de bâches dissimulant des travaux de rénovation et qui ont été louées à des afficheurs. C’est à coup sûr très moche et indiscutablement vulgaire, de toutes façons une bâche c’est rarement joli. Mais l’attaque contre le patrimoine universel est quand même sérieusement à relativiser. On est loin de la vente du patrimoine de l’humanité aux marchands du temple. Plus une faute contre le bon goût qu’autre chose. On pouvait justement la dénoncer. Pas l’exploiter dans un article insidieux et trop dans l’amalgame. A trop vouloir démontrer on affaiblit le propos.

    • A déménagé le 8-10
      • Posté à 20h17 le 03/06/2010
      • Internaute 1001
        nc

      Et une faute réparable : il sufira d’enlever la bâche.

      On aurait quand même pu souhaiter une bâche plus en rapport avec le lieu, moins vulgaire. Plus créative.

      Bon, ils n’ont pas fait ça sur le palais des Doges ou sur San Marco mais sur les Procuratie, qui n’est pas ce qu’on voit de plus beau à Venise.

      Bâtisses napoléonniennes, mastoc, à cent lieues des grâces palladiennes, dont le seul vrai intérêt est de mettre en valeur, par contraste, la basilique et le palais...

      Et soyons réalistes : la vraie Venise n’existe plus, ce n’est qu’un interminable (et beau) cadavre peint.

      Mais dès que je peux, j’y retourne : il me reste tant à voir, et remonter le Grand Canal au petit matin, c’est magique...

      Edit : les correcteurs de Rue89 doivent être pétés au baccardi : ils ont laissé passer trois fautes, que je corrige par respect pour la Serenissima : Palais Venier, San Giorgio Maggiore, la Salute...

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