Chez Jean Matouk

Un blog sur l’économie, la finance, et quelques autres sujets d’actualité, par Jean Matouk.

Pechiney, histoire d'une mondialisation chaotique

Jean Matouk
Economiste
Publié le 10/08/2010 à 10h23

L’Etat français, via le Fonds stratégique d’investissement (FSI), vient de rentrer à nouveau dans le capital de l’entreprise Pechiney en prennant 10% d’Alcan EP.

Le grand spécialiste de l’aluminium franchit ainsi une étape de plus dans la course en zigzag qu’on lui a imposée depuis vingt-huit ans, depuis sa nationalisation par la gauche en 1982. Une course dont les méandres traduisent bien l’incapacité du capitalisme français d’assurer l’avenir des grandes entreprises à long terme, ce qui génère une incertitude permanente pour les salariés.

Mais méandres qui mettent aussi en lumière le rôle de l’idéologie dont tous les experts annoncent pourtant le décès depuis trente ans.

Nationalisations et privatisations en partie « idéologiques »

Soyons honnêtes ! En 1981, la nationalisation de Pechiney, comme de nombreuses autres entreprises industrielles, et des banques, y compris les indépendantes et les plus petites, relevait, pour une grande part, de l’idéologie.

Une idéologie dont le Parti communiste était le gardien du temple : selon sa doctrine de toujours, les grands moyens de production et d’échange devaient cesser de fonctionner au profit du capital privé, et être mis au service de l’intérêt général incarné par l’Etat.

Il est exact -et la réalité actuelle le montre chaque jour- que contrairement aux balivernes sur les entreprises « citoyennes », les entreprises privées n’ont comme objectif -ou contrainte- final que le rendement maximum des actions, et les boni divers des dirigeants.

Dans ces conditions, on pouvait espérer que les entreprises nationalisées fonctionneraient plus pour l’intérêt général. Mais pour cela, il fallait franchir deux obstacles : que l’Etat ait les moyens de financer le développement des entreprises, comme le fait le marché par émission d’actions nouvelles, et que les directions des entreprises aient l’autonomie nécessaire.

Or l’Etat français, exsangue de manière récurrente, n’a jamais eu les moyens de ses ambitions industrielles et, par ailleurs, les rivalités de cabinet bloquaient des mois durant toutes les décisions.

A preuve de ces interventions erratiques des cabinets, l’achat par Pechiney d’American National Can [fabriquant de conserves, ndlr], en 1988, qui a donné lieu à des manœuvres tordues de certains hauts fonctionnaires, un procès pour délit d’initiés... et s’est finalement avéré être un gouffre financier.

La droite reprend les rennes en 1988 pour deux ans, puis en 1993, et dès 1995, Jean Arthuis privatise Pechiney. Là encore, l’idéologie joue une rôle important. Il s’agit :

  • pour une part, de s’opposer à l’étatisme de la gauche -étatisme tout relatif, car au vu des difficultés de la gestion « nationalisée », les présidents des entreprises publiques, avaient acquis, au fil des ans, une large autonomie ;
  • d’autre part de surfer sur la grande vague libérale qui déferlait depuis 1980.

Tout privatiser ! Rendre au « dieu » marché, et au « noyau dur » d’entreprises privées dirigées par d’anciens hauts fonctionnaires, le plus vite possible, le capital des grandes entreprises.

Dans le cas de Pechiney, la privatisation par vente des actions en bourse n’a pas été affaire facile ; il a fallu, pour ce noyau dur, faire appel à des groupes encore publics à l’époque : AGF, Caisse des dépôts, aux côtés du Crédit suisse.

Une valse « inhumaine » de rachats successifs

Puis vint la valse des rachats par des groupes étrangers. En 2003, Alcan rachète le tout. En 2007, Alcan est, à son tour, racheté par Rio Tinto. Aujourd’hui, Rio Tinto cède au fonds financier Apollo et au FSI (émanation de l’Etat français) la majorité du capital, dont on ignore le montant, excluant les activités « amont » comme la fabrication d’alumine (Gardanne) et l’usine d’aluminium de Dunkerque, construite sous la gauche en 1988. A côté du fonds Appolo ( 51%) du capital, et du FSI (10%), Rio Tinto conserve 39%.

Contrairement au discours gouvernemental, avec 10% au FSI, l’Etat français ne remet donc pas la main sur Pechiney. Condition de l’entrée du FSI : aucun des douze sites français (4 763 emplois) ne sera fermé. Mais la valse est loin d’être terminée. On peut gager que l’un des deux actionnaires anglo-saxons cèdera encore tout ou partie de son capital, posant à nouveau le problème de ces sites.

Tel est le déroulé répétitif de la « mondialisation heureuse » selon Alain Minc. L’actionnariat de grandes entreprises de ce type change tous les quatre ou cinq ans, évidemment sans aucun souci de l’emploi dans les territoires nationaux.

L’économie financiarisée est aussi « déterritorialisée », donc déshumanisée. Dans le cas présent, il aurait été préférable de ne pas privatiser Pechiney, ou en tous cas pas si vite.

Mais si l’Etat tenait essentiellement à le mettre en bourse, il fallait constituer un vrai noyau dur industriel, avec la Caisse des dépôts à 20% ou 30%, et une distribution de 10% ou 20% d’actions gratuites au personnel, de façon à stabiliser le plus possible le capital en des mains qui auraient eu un réel intérêt « national » à développer ou au moins garder l’entreprise.

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  • clozedor
    • Posté à 10h30 le 10/08/2010
    • Internaute 112179

    Ah Pechiney Ugine Kulmann.
    Un des premiers gros pollueurs avérés.
    Tout une époque.
    Ca nous rajeunit pas...

  • LienRag
    • Posté à 11h29 le 10/08/2010
    • Internaute 34767

    1988, la droite reprend le pouvoir ?
    Vous avouez donc que Rocard est de droite ?

  • Gorn
    Gorn
    Geek farceur
    • Posté à 11h32 le 10/08/2010
    • Internaute 92890
      Geek farceur

    On peut rappeler le role misérable de l’europe dans cette affaire.

    Pechiney souhaite racheter alcan : refus de l’europe.

    Plus tard, alcan revient et rachète pechiney, c’est accepté...

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 17h23 le 10/08/2010
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » Les animaux malades de la peste.
    La France ne sait pas conserver ses fleurons industriels, et ce n’est pas un problème idéologique. Après les filatures, les mines et les hauts fourneaux, tous fermés pour concurrence asiatique, le tournant des télécommunications et celui de l’électronique grand publique à été raté. Le plan calcul est un fiasco, l’industrie lourde ferme et les fabricants de machines outils sont rachetés par des concurrents étrangers. Il est plus facile à un groupe étranger de trouver une subvention pour s’établir en France qu’a une entreprise Française de demander un prêt à une banque pour continuer son activité.
    L’Allemagne a su préserver ses capacités de produire tout en absorbant l’ex Allemagne de l’Est et en gardant un niveau de vie pour ses citoyens au plus haut en Europe, mais ils ont de la chance, ils n’ont pas d’énarques qui font le va et vient entre le privé et le public.

    • Titonèpalà
      Titonèpalà répond à padiran
      Titolélàba
      • Posté à 12h23 le 12/08/2010
      • Internaute 96315
        Titolélàba

      « ils n’ont pas d’énarques qui font le va et vient entre le privé et le public. »

      Me font chier ces enf...rés d’enarques...

      Lieu de collusion entre grandes familles et lieu de formatage de cerveaux qui auraient pu faire évoluer le monde mais qui ne font évoluer que les Belges français...

      L’intelligentsia au service des capitaux et surtout pas des idées humanistes-progressistes. L’intelligentsia dénuée de bon sens, finallement méchantes comme des hyènes et aussi aveugles que des taupes...

      Lorsque qu’une institution créée pour améliorer son pays s’avère l’enfoncer au profit de 1% de sa population il faut la remettre en cause.

      Pas dur de comprendre pourquoi nous connaissons la crise.
      Les grandes famillent se mettent TOUT dans la poche et nous faut qu’on s démerde et cette école qu’est l ENA sensée former des hauts fonctionnaires pour le bien de la France ne forme maintenant que des riches héritiers à délocaliser nos entreprises pour leurs profits, à jouer en bourse pour leurs dividentes et en gros à se jouer des règles de la République pour le malheur des Français (les vrais pas les Belges) ! ! !

      Destitution de nationalité pour les brigands financiers et exilés fiscaux ! ! !

      Après tout celui qui ne veut payer ses impôts ici pourquoi aurait-il droit à la nationalité Française ?

      c’est bon pour leur débat de merde ça ! ! !

  • grandjacques-
    grandjacques-
    retraité
    • Posté à 15h53 le 11/08/2010
    • Internaute 57395
      retraité

    Les privatisations furent préconisées et réalisées par des Enarques, placés à la tête des entreprises nationalisées parce que prétendument « socialistes ». Ces hauts fonctionnaires préservèrent leurs fromages de PDG , multiplièrent de façon exponantielle leurs salaires à coup de stock options, actions gratuites, retraite chapeau etc... Souvenez vous, le slogan de Tonton : « changer la vie »... Ce fut vrai, ils changèrent LEURS VIES et nous laissèrent croupir dans la notre ! Alors, l’ avenir des boites et de leurs salarié, ils en avaient rien à battre...

    • Titonèpalà
      Titonèpalà répond à grandjacques-
      Titolélàba
      • Posté à 12h32 le 12/08/2010
      • Internaute 96315
        Titolélàba

      La fracture sociale !
      Il nous l’a bien mise lui aussi.
      100% réussi sa fracture !

      Travailler plus pour que les actionnaires gagnent plus (sans bouger leur c..)

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